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Bibliothèques en chantier

Constructions, extensions, restructurations...

Annie Le Saux

Les bibliothèques ont vieilli, elles vieillissent et continueront à vieillir. Et le temps long qui s’écoule entre l’ébauche d’un projet de construction et l’ouverture du bâtiment au public, ainsi que les évolutions qui vont bon train pendant cette période font qu’elles sont souvent déjà dépassées avant même d’être opérationnelles. C’est pourquoi la notion d’anticipation fut le maître mot de la journée d’étude de l’Association des directeurs et des personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation (ADBU), qui s’est tenue à La Rochelle le 16 septembre dernier, où professionnels des bibliothèques, programmistes, architectes et ingénieurs ont débattu sur les « Bibliothèques en chantier : constructions, extensions, restructurations ».

Bibliothèques-centres de ressources

Qu’il s’agisse de construction ou de réhabilitation, il faut donc prévoir les évolutions techniques, sociologiques et économiques, respecter des normes de sécurité de plus en plus strictes et tenir compte des changements dans les usages des étudiants et des chercheurs.

C’est pour tenter de répondre aux nouvelles demandes d’étudiants toujours plus nombreux, d’origines sociales plus diversifiées, nés avec les développements de la technologie et du multimédia, que sont nés les Learning Centers en Grande-Bretagne.

Graham Bulpitt, directeur des services des bibliothèques universitaires et des ressources informatiques à Kingston 1, dans le sud-est de Londres, s’en est fait l’apôtre, lui qui affirme que « le cœur de l’université n’est pas dans les amphithéâtres mais dans les Learning Centers ». Il a attiré, en français, notre attention sur le comportement des étudiants, plus consommateurs qu’autrefois, sur leurs exigences toujours plus grandes de services quelquefois contradictoires. Travail dans le bruit et le calme, en groupe et individuel…, il faudrait que la bibliothèque puisse désormais répondre à tous et à chacun, à tout et à son contraire. Les étudiants réclament plus de flexibilité dans leurs espaces d’apprentissage, mais aussi dans les horaires d’ouverture : ils veulent pouvoir venir y travailler la nuit, le week-end, car, même s’ils ont accès à l’information depuis leur chambre d’étudiant, le choix d’un lieu qui leur offre à la fois un environnement réel où ils côtoient d’autres personnes et des environnements d’apprentissage virtuels, doit leur être proposé.

Graham Bulpitt a évoqué ces nouveaux lieux d’apprentissage qui émergent en Grande-Bretagne, les Idea Stores 2, qui poussent les universités et les bibliothèques à rester vigilantes si elles veulent que l’on continue à programmer leurs constructions.

Constructions et restructurations

Les constructions de bibliothèques universitaires ont subi une vague massive en France, impulsées par les programmes U2000 et U3M.

Si ces nouvelles constructions prennent en compte les évolutions de la documentation et des usages, nombreuses sont encore les bibliothèques qui sont à la traîne, car construites à une époque où la documentation papier régnait en maître, où le libre accès n’était pas systématisé. Des rénovations sont donc nécessaires, certaines liées à des évolutions fonctionnelles, certaines dues à des nécessités d’extension, d’autres à la vétusté des locaux ou encore à la non-conformité aux normes de sécurité. Il reste encore environ 300 000 m2 de bibliothèques en attente de rénovation, bien que 200 000 m2 aient été réhabilités ces dernières années.

Une projection de diapositives a permis à Anne-Marie Chaintreau (Sous-direction des bibliothèques et de la documentation, SDBD) de faire un état des lieux de ces chantiers de réhabilitation, émaillé de conseils (établissement d’un diagnostic technique, élaboration d’un vrai programme…) et d’actes à éviter (les solutions de fortune qui entraînent une succession d’interventions « plus coûteuses qu’une véritable réhabilitation »).

S’il est indispensable d’associer plusieurs professionnels dès le départ et de les amener à s’entendre sur les objectifs, les délais et le financement, la réussite d’un projet dépend aussi d’un travail en amont, en interne comme en externe. S’entendre n’est pas chose aisée, chacun parle son propre langage, a une vision différente des enjeux, des critères et des objectifs, pourtant il faut à un moment donné avoir capacité de décision, sous peine de voir courir les délais. À qui appartient ce pouvoir de décision ? « Le maître d’ouvrage est le seul décideur » Robert Pommet, ingénieur régional de l’équipement, conseiller technique du recteur de l’académie de Poitiers, affirmation tempérée par Marie-Françoise Bisbrouck (SCD de Paris 4), qui incita vivement les « utilisateurs », en l’occurrence les bibliothécaires, à ne « jamais céder quoi que ce soit dans un projet ».

De nombreux conseils ont été prodigués : concernant l’élaboration d’un pré-programme, qui devrait établir un diagnostic architectural et technique complet du bâtiment, ce dont s’abstient trop souvent le maître d’ouvrage (Véronique Lancelin, programmiste), concernant l’indispensable, mais là aussi trop souvent négligée, participation, dès le tout début de la conception, du coordonnateur de la sécurité (Denis Thélot, architecte), des conseils enfin concernant la sauvegarde de l’avenir de la planète (Alain Bornarel, ingénieur dans un bureau d’étude spécialisé dans le développement durable et la haute qualité environnementale). Chaque époque sacrifie aux effets de mode et les conséquences en sont bien souvent fâcheuses, ou à tout le moins onéreuses (qui n’a pas connu les températures excessives, positives comme négatives 3, de bâtiments tout en verre, sous prétexte d’une transparence elle aussi à la mode ?). Et si le concept de bâtiments à énergie zéro 4 commence timidement à faire son chemin, il n’en reste pas moins que c’est toujours l’aspect esthétique du bâtiment qui prime dans les jurys de concours et non la fonctionnalité ou la haute qualité environnementale.

Concluant cette journée, Bernard Dizambourg, directeur de l’École supérieure de l’Éducation nationale à Poitiers, remarqua que « l’on avait été à la rencontre de deux problématiques : comment gérer son patrimoine et le faire évoluer et quelle est la place de la fonction documentaire dans la transmission des connaissances ? »

Moyens et emplois

Pour répondre à la tradition, la matinée du lendemain donna la parole aux représentants du ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, à la présidente de l’ADBU et au vice-président de la Conférence des présidents d’université. Pour Marie-Dominique Heusse, le manque de moyens résume les préoccupations des directeurs de BU. Manque de moyens en personnel (suppression des emplois-jeunes par exemple) et manque de moyens financiers : hausse des abonnements, taxes sur la copie, droit de prêt, droit d’auteur… les causes de cette situation alarmante s’additionnent. Ne pourrait-on pas moduler les droits d’inscription en bibliothèque selon le niveau, tout comme sont modulés, depuis la mise en place du LMD, les droits d’inscription à l’université ? suggéra Marie-Dominique Heusse, qui annonça aussi que l’ADBU compte inscrire ses actions dans une perspective européenne, en s’appuyant sur une étude comparative des moyens des BU françaises et européennes, dont les résultats devraient être donnés en 2006.

Il était impensable de ne pas parler de la Lolf (loi organique relative aux lois de finances), dans laquelle Claude Jolly a relevé deux points d’impact, l’un sur la mesure de l’activité et sa performance et l’autre sur la place encore plus grande donnée à la politique contractuelle.  Auxquels il faut ajouter deux effets majeurs que, selon Dominique Antoine, directeur des personnels, de la modernisation et de l’administration, cette loi entraîne dans la gestion des ressources humaines : la suppression de la notion d’emploi vacant et celle du pyramidage budgétaire.

Claude Jolly aborda aussi la question de la carte documentaire nationale (dotations Cadist intégrées dans les contrats, nouvelle répartition du dépôt légal), celle de l’intégration des IUFM dans les universités avec une interrogation sur le statut de leurs bibliothèques (seront-elles associées ou intégrées ?), celle des ressources électroniques et du soutien de la SDBD aux groupements de commandes et centrales d’achats (le statut de l’Agence bibliographique de l’Enseignement supérieur est en passe d’être modifié pour qu’elle puisse jouer le rôle de centrale d’achats), et enfin celle des moyens et des emplois.

  1.  (retour)↑  http://www.kingston.ac.uk/library
  2.  (retour)↑  Les Idea Stores veulent offrir de nombreux services, tels que des bibliothèques pour adultes et pour enfants, des cours, des ateliers de formation et de perfectionnement, une garderie, un lieu de réunion, un café,des activités de loisirs, etc.
  3.  (retour)↑  Et la très attrayante BU de La Rochelle n’a pas échappé à cet écueil.
  4.  (retour)↑  Il y en a une quinzaine en France, dont une école en région parisienne et un lycée à Poitiers.