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Henri-Jean Martin

Les métamorphoses du livre

entretiens avec Jean-Marc Chatelain et Christian Jacob

Paris : Albin Michel, 2004. – 296 p. ; 23 cm. – (Itinéraires du savoir). ISBN 2-226-14237-1 : 21,50 €

par Claude Jolly

C’est sans conteste à Henri-Jean Martin que l’on doit, au moins en France, d’avoir fait entrer l’histoire du livre, longtemps dominée par les amoureux des beaux livres, dans le champ des sciences historiques. Même si les livres-entretiens sont souvent suspects, il était dès lors légitime de l’interroger sur son itinéraire et sur les points d’aboutissement, nécessairement provisoires, de ses recherches. C’est ce qu’ont entrepris avec finesse et acuité Jean-Marc Chatelain, conservateur à la Réserve de la Bibliothèque nationale de France, et Christian Jacob, directeur de recherche au CNRS.

Tout à la fois biographie personnelle, biographie intellectuelle et exposé des différentes problématiques de recherche que l’auteur a développées, l’ouvrage « saute » d’un genre à l’autre avec aisance et un certain bonheur. On sait aussi que Henri-Jean Martin a longtemps mené de front trois carrières : celle de bibliothécaire qui l’a conduit de la Réserve de la Nationale à la direction de la Bibliothèque municipale de Lyon ; celle de professeur à l’École pratique des hautes études (EPHE), à l’École nationale supérieure de bibliothécaires et à l’École des chartes ; celle enfin d’un chercheur en perpétuel questionnement et dont l’activité a été scandée par plusieurs maîtres livres. Ces trois carrières sont tellement imbriquées qu’on ne saurait les dissocier, sauf ici pour la clarté de l’exposition.

Le bibliothécaire

Parlons d’abord du bibliothécaire. Au-delà de l’itinéraire personnel de l’auteur, il y a si longtemps qu’on n’avait pas lu des pages à la fois aussi simples et aussi justes sur ce qu’est – ou doit être – un bibliothécaire qu’on pardonnera de citer ici un passage entier : « On peut avoir parfois le sentiment qu’il existe deux sortes de bibliothécaires : d’un côté, les bibliothécaires-chercheurs, de l’autre, les bibliothécaires-techniciens. Mais c’est là une vision trop rapide et fausse : la réalité est beaucoup plus compliquée, et il faut à la fois être un intellectuel avec un esprit de chercheur et un praticien. Actuellement, l’équilibre est particulièrement délicat à obtenir, car il est très difficile, quand on dirige une grande bibliothèque ou qu’on s’occupe de questions d’informatique, de conserver en même temps les perspectives historiques et intellectuelles nécessaires. Car tout bibliothécaire doit avoir une vision historique, puisqu’il est le gardien d’une mémoire, et disposer de vastes connaissances, ne serait-ce que pour orienter et coordonner les acquisitions des ouvrages dont l’ensemble constitue comme l’âme de l’établissement. Il y a donc, à mon avis, peu de professions qui soient aussi difficiles mais aussi complètes que celle-là pour un intellectuel » (p. 51). Si l’on se contentait de décliner les conséquences de ces propos, combien de débats oiseux sur la profession de bibliothécaire nous seraient épargnés !

De l’activité de l’enseignant, il en est au fond peu question en tant que telle. Pour des raisons évidentes : d’abord, comme tous les vrais professeurs, H.-J. Martin n’a que faire de la pédagogie (p. 119), cette « science » des gens qui n’en ont pas ; ensuite et surtout, son enseignement était si étroitement adossé à son activité de recherche qu’on ne saurait démêler l’un de l’autre. Seuls ses anciens élèves se souviennent de ces cours qui étaient des moments d’éveil assez exceptionnels par les perspectives qu’ils ouvraient.

Le chercheur

Reste l’essentiel de l’ouvrage : le cheminement d’une recherche. Du récit de son itinéraire intellectuel, nous retiendrons pour notre part que H.-J. Martin a été fondateur au moins à deux reprises, en ce sens qu’il a opéré deux types de rupture.

La première a consisté à s’attacher à penser le livre imprimé de l’époque moderne dans sa totalité : « Un historien du livre ne doit pas se contenter d’étudier les conditions dans lesquelles les livres sont édités, et leurs formes matérielles, […] les idées qui y sont exprimées et la logique les inspirant doivent aussi entrer dans son champ de vision s’il veut passer d’une pure description à un véritable travail de compréhension d’une époque donnée » (p. 64). C’est ce parti, sans cesse enrichi (par exemple par l’exploration des relations entre les imprimeurs-libraires et les pouvoirs), qui préside à ses premiers ouvrages, de l’Apparition du livre (1958) à l’analyse des Registres du libraire Nicolas (1977), en passant par sa thèse, Livres, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle (1969), relevant tous du même espace épistémologique qui sera en quelque sorte clôturé par les quatre gros volumes de l’Histoire de l’édition française (1983-1986).

Élargissement du champ de recherche

Même si elle est annoncée par divers signes avant-coureurs, la seconde période ne commence, me semble-t-il, qu’avec les années 1980 quand H.-J. Martin s’attaque au « résiduel » de ses œuvres précédentes, c’est-à-dire à ce qu’il n’a pas encore réussi à élucider, et doit pour ce faire élargir singulièrement son champ d’investigation. Il fait alors, comme disent les philosophes, varier son objet en extension et en compréhension. En extension : c’est-à-dire en intégrant le « système du livre » dans un plus vaste « système de communication », en replaçant le livre de l’époque moderne au sein d’une longue chaîne diachronique de l’écrit qui va de l’Antiquité à nos jours, en mettant enfin en regard le livre occidental et les livres issus d’autres civilisations. En compréhension : c’est-à-dire en examinant les protocoles d’organisation des textes, les évolutions et même les ruptures qui les caractérisent et ce qu’ils induisent en matière de lecture. De ce nouvel espace sont sortis Histoire et pouvoir de l’écrit (1988) et les deux volumes sur Mise en page et mise en texte (1990 et 2000).

À élargir ainsi son champ de recherche, H.-J. Martin ne pouvait manquer de croiser d’autres disciplines que la sienne. Après avoir rencontré la linguistique, il est arrivé aujourd’hui à la lisière des sciences cognitives et des neurosciences en s’interrogeant sur ce que « les formes d’inscription auxquelles ressortit l’usage des livres ont à voir avec notre propre structuration mentale » (p. 115). L’avenir dira si l’espace pluridisciplinaire ainsi ouvert peut déboucher sur des résultats féconds.

Au total, le grand mérite de cet ouvrage est de nous montrer un chercheur en acte, construisant son objet, se posant une nouvelle question dès qu’il a commencé à élucider la précédente, énonçant une hypothèse, la faisant travailler et la corrigeant autant de fois que nécessaire. Au passage, mais ceci est anecdotique, il nous donne à voir certains aspects des mœurs universitaires, tels ces croche-pieds que se faisaient mutuellement la quatrième et la sixième section de l’EPHE ou encore cette phrase, à la réflexion assez épouvantable, de Fernand Braudel au jeune Martin : « Vous avez plu à Lucien Febvre, il faudra que vous me plaisiez à moi aussi » (p. 163).

Enfin, puisqu’un compte rendu se doit d’être critique, signalons que la rigueur chartiste de l’auteur est parfois prise en défaut : Alquié ne s’écrit pas Alquier (p. 23) ; les mesures décidées en 1969 par Georges Pompidou en faveur de la lecture publique n’ont jamais pris la forme d’une loi (p. 111) ; Albert Camus et Jean-Pierre Vivet n’étaient pas journalistes au Monde mais à Combat (p. 198), etc. Mais cela n’a, il est vrai, aucune importance.