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Editorial

Anne-Marie Bertrand

André Schiffrin, dans son ouvrage précurseur et prédictif 1, avait au moins écrit une phrase consensuelle : « On peut dire sans crainte que l’édition mondiale a davantage changé au cours des dix dernières années que pendant le siècle qui a précédé. »

Bouleversements techniques, bouleversements économiques, bouleversements culturels : les différentes logiques interfèrent pour produire des effets dont beaucoup sont encore à venir. Aujourd’hui, sans doute ne voit-on encore que les prémisses de l’industrialisation et de la logique financière décrites par André Schiffrin. Rassurons-nous : la concentration marche à grands pas aussi en France, avec ses corollaires en termes de recherche de profits.

La machine s’emballe – et les éditeurs (des éditeurs) semblent s’en réjouir : « Les éditeurs ont publié 30 714 nouveautés/nouvelles éditions en 2002. Si ce nombre traduit clairement la diversité de la production, sa croissance (+ 12,1 %) est un signe de dynamisme éditorial 2. » La surproduction éditoriale est-elle une fatalité ? Jérôme Lindon, on s’en souvient, s’étonnait que l’augmentation de l’offre passe pour une réponse à l’atonie de la demande – une offre paradoxalement de moins en moins diversifiée. Comment (et pourquoi ?) provoquer l’appétence pour ces « produits » formatés, pour ces « livres que c’est pas la peine » (Larbaud) ?

Alors que l’on nous annonce, depuis une quinzaine d’années, la fin de l’édition papier, c’est au contraire à une avalanche de papier que nous assistons – et l’édition numérique se fait toujours attendre, à défaut de se faire désirer. Où sont les livres ? Toujours plutôt dans les cartons des retours que dans les tuyaux des éditeurs numériques.

La distribution est devenue le « centre de profit » de l’édition, le nœud stratégique des équilibres (des rapports de forces) de l’inter-profession – « Qui contrôle la distribution contrôle tout 3. » Comment éviter la cannibalisation de l’édition par cette logique industrielle ? Comment, par exemple, mettre en place « des conditions plus acceptables » (Bertrand Legendre) aux relations entre libraires et distributeurs ?

Il y a plus de dix ans, Jean-Marie Bouvaist, en analyste lui aussi précurseur et prédictif, avançait que l’édition française ne produisait « sans doute pas trop de vraies nouveautés, mais trop de livres interchangeables 4 » . La prise de risque nécessaire à la constitution d’un catalogue, l’économie de péréquation qui fait que les succès de librairie financent la publication d’auteurs encore inconnus sont aussi un versant de la réalité. Mais la littérature générale ne représente que 19,5 % du chiffre d’affaires de l’édition française. Les enjeux économiques, scientifiques et culturels sont aussi ailleurs, notamment dans l’édition du savoir. Les bibliothécaires ne peuvent y être indifférents.

  1.  (retour)↑  L'édition sans éditeurs, La Fabrique, 1999.
  2.  (retour)↑  Syndicat national de l'édition, L'édition de livres en France : repères statistiques 2002.
  3.  (retour)↑  Daniel Garcia, « L'enjeu distribution », Livres Hebdo, 19 mars 2004.
  4.  (retour)↑  Crise et mutations dans l'édition française, Cahiers de l'économie du livre, hors série no 3, 1993.