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Esprit

Malaise dans l'édition

Esprit, no 295, juin 2003. Paris : Éditions Esprit. – 261 p. ; 24 cm. 19,2 €

par Thierry Ermakoff

Édith Avril, dans ce numéro très dense de la revue Esprit, constate que le rachat potentiel d’Editis (ex-Vup) par Hachette n’a suscité de la part des bibliothécaires aucune réaction. Si nous ne partageons pas son analyse sur cette absence de prise de position, force est de constater que la décision du groupe Lagardère n’a pas passionné les foules. Aucun intellectuel, aucun écrivain, n’a cru bon non plus de s’émouvoir de ce qu’il faut tout de même appeler un double séisme : la déconfiture d’ex-Vup, élément d’un ensemble que Jean-Marie Messier fuyait avec un passif de 23 milliards d’euros de dettes, et l’annonce d’une éventuelle acquisition de ce groupe éditorial par un « immense patriote », « concepteur de si beaux avions », pour reprendre les expressions de Bernard-Henri Lévy, qui décidément n’en rate jamais une.

Ce numéro de la revue Esprit s’articule à partir d’une thèse simple : l’existence d’un groupe Editis-Hachette met à mal tout à la fois la politique du livre menée depuis des décennies, la distribution-diffusion et la librairie, bref toute la solidarité professionnelle patiemment tricotée jusqu’à la loi du 18 juin 2003 relative au droit de prêt et au plafonnement des rabais aux collectivités.

Trois articles structurent cette thèse : ceux de Jacques Bonnet, de Pascal Fouché, de Françoise Benhamou.

Les autres contributions apportent un éclairage complémentaire à ces arguments (Christian Thorel pour Ombres blanches, François Gèze pour La Découverte, Éric Hazan pour La Fabrique, Élizabeth Avril, déjà citée) ou tentent gentiment de s’opposer (Joël Roman). Le numéro se conclut sur la situation de l’édition à l’étranger (Italie, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne, États-Unis).

Le fil des histoires

Jacques Bonnet, éditeur, écrivain, retrace dans son exposé introductif (« Hachette-Vivendi : exception culturelle ou aberration française ? ») le fil des histoires : celle des Presses de la Cité-CEP communication-Havas, et celle d’Hachette-Matra. Il tord le cou à l’idée que la solution Lagardère serait 100 % française (44 % du capital est étranger) et surtout à l’idée que seule une solution française doit s’imposer. Il fait un sort à l’image de Jean-Luc Lagardère « patron social » : l’absorption d’Hatier par Hachette a entraîné le licenciement de 55 salariés sur 118, et l’abandon en rase campagne de Matra Automobile à Romorantin laisse exsangue une ville et une région tout entière. Il place d’emblée quelques chiffres saisissants : Hachette-Editis, c’est huit fois le chiffre d’affaires de Gallimard (2e groupe), c’est 60 % de la distribution premier niveau, 75 % de la distribution en hypermarché et plus de 80 % pour les librairies de 2e et 3e niveaux ; pour le dire différemment, le groupe devient prescripteur.

Hachette, par ailleurs, est le deuxième libraire de France (derrière la Fnac). Il contrôle les Relais H (devenus Relay), Virgin, Extrapole, le Furet du Nord. Enfin, le groupe Lagardère possède 222 titres de presse dans le monde et des intérêts dans Europe 1 et Europe 2… Bref, l’avenue est large pour ce qu’on appelle pudiquement « la promotion croisée ».

Reprenant l’aventure Hachette, Pascal Fouché (« Les tentations hégémoniques de la librairie Hachette ») montre l’implacable logique de la société Hachette. Faisant profit de toute relation, de toute opportunité, la société aura raison de nombre de ses concurrents : bibliothèques de gare, messagerie de presse. Maurice Barrès, alors jeune député de gauche boulangiste, déclare à l’Assemblée en 1890 : « La maison Hachette, seule en France, plus forte que tous, a un pouvoir discrétionnaire. Lui laisserez-vous une telle arme ? » En 1924, elle est surnommée « le trust vert », couleur dominante de ses camions et boutiques. Toute stratégie, qu’elle soit commerciale (création du livre de poche par exemple) ou juridique, sert la société Hachette dans sa course à l’hégémonie.

À la fin des années 1980, note Pascal Fouché, les deux grands groupes (Havas et Matra-Hachette) se sont neutralisés. Hachette ne s’implique pas dans la plate-forme montée pour le transport, Prisme, ni dans l’outil de transmission de commandes créé par le Cercle de la librairie, devenu Dilicom, mais promet de les utiliser, à l’annonce de l’éventuel rachat d’Editis… Ainsi depuis l’origine, « la logique capitalistique et politique, conclut Pascal Fouché, prend le pas en toutes circonstances sur les volontés régulièrement affichées de respect de l’indépendance ou de la pluralité ». Une sorte de culture maison…

De l’oligopole au monopole ?

Françoise Benhamou, économiste, auteur entre autres de L’économie de la culture (La Découverte, collection « Repères ») et de L’économie du star-system (Odile Jacob), aborde la question de l’offre et de la demande, dans une économie – celle du livre – « oligopole à frange concurrentielle », concept forgé par Georges Stigler, analysant ainsi les situations dans lesquelles un petit groupe de firmes se partage l’essentiel d’un marché tandis qu’une constellation de petites et moyennes entreprises réussit à travailler à la périphérie de ce noyau.

Elle rappelle que si, dans les pays occidentaux, deux à cinq groupes rassemblent environ la moitié du chiffre d’affaires du secteur de l’édition, le rachat Editis-Hachette, s’il était entériné par les autorités de la concurrence, transformerait en France cet oligopole en monopole, disposant de 40 à 65 % du marché du livre en France.

Françoise Benhamou rappelle la singularité des produits : 450 000 références disponibles – à comparer aux 10 000 références en pharmacie. L’édition, nous dit François Rouet (Le livre : mutations d’une industrie culturelle, La Documentation française) est une industrie de contenu : elle prend des risques sur chaque titre publié, et nous savons que seule une infime partie des titres publiés est appelée à survivre sur le marché. La course à la reconnaissance médiatique est donc constante : il va ainsi de soi que la possession d’un grand nombre de titres de presse écrite et audiovisuelle est de nature à fausser la concurrence.

Mais la concentration économique s’exerce surtout en aval de la filière – non plus chez les auteurs et les éditeurs – mais dans la distribution, véritable industrie qui finit par dicter sa logique : si 2 400 éditeurs sont diffusés-distribués par 190 diffuseurs-distributeurs, dix distributeurs assurent les flux physiques et financiers de 90 % de la production éditoriale, et 70 à 75 % de la distribution seraient entre les mains de l’ensemble Editis-Hachette. Ainsi, la distribution pour les librairies des 2e et 3e niveaux (maisons de presse, papeteries des bourgs ruraux) serait prescrite par le groupe : sans la vigilance accrue des bibliothèques publiques, quel contrepoids à l’offre de livres ?

La politique publique du livre menée en France repose sur trois hypothèses : la première est que le best-seller permet la trésorerie, la seconde que le bien-être culturel s’améliore avec la diversité de l’offre, en particulier par la substitution du critère du prix par celui du service rendu, et la troisième que c’est par la régulation au point d’arrivée au consommateur que l’on protège le mieux la diversité de la création.

Françoise Benhamou valide les trois hypothèses : par une démonstration brillante et passionnante basée sur les recommandations de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, des coûts et de la répression des fraudes), elle prouve qu’en l’état actuel des choses, si le rachat Editis-Hachette devait se concrétiser, les conditions du risque de position dominante seraient rassemblées. Ce risque a une conséquence : la standardisation des produits culturels finirait alors par conduire à l’essoufflement de la demande.

Aujourd’hui, la position de Bruxelles – qui a refusé le rapatriement du dossier en France – semble se fixer sur une ligne d’exigence : un mémoire de 240 pages a été adressé au groupe Lagardère, le 28 octobre 2003, qui montre que la commission ne prend pas cette affaire à la légère. Comme d’habitude dans ce genre de débats, chacun a des raisons de se réjouir : il n’empêche, la réponse de Bruxelles tend à prouver que le Syndicat de la librairie française et Antoine Gallimard (Le Monde du 30 octobre 2003) ont été entendus.

La question cruciale de l’offre globale de livres, comme celle du maintien d’un réseau de librairies, et pas seulement en centre de grandes villes, nous obligent à deux constats : le premier, c’est que la connaissance de l’économie du livre dans sa partie la plus sensible (diffusion-distribution) est indispensable à tout professionnel de la chaîne. Le second, c’est que les bibliothécaires doivent à toute force – et de toute urgence – s’emparer de ces débats qui les concernent au premier chef.