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Recherche et bibliothèque

Claire Voisin-Thiberge

Se voulant le point de départ d’un cycle de journées d’étude portant sur les grandes questions auxquelles est confrontée la recherche au sein des universités, un colloque a réuni, le 5 juin dernier, à la bibliothèque universitaire de Paris VIII, chercheurs et bibliothécaires sur un thème cher aux premiers : « Recherche et bibliothèque ». Il portait, plus précisément, sur les rapports qu’entretiennent les chercheurs en lettres et sciences humaines avec les bibliothèques.

Ce colloque avait aussi pour but, pour l’université de Paris VIII, de rendre hommage à notre collègue Madeleine Jullien, qui fut à l’origine du projet de construction de la nouvelle bibliothèque et qui introduisit la journée en constatant que, malgré toutes les réflexions préalables, les enseignants ne se sont jamais vraiment approprié ce nouveau lieu. Plus optimiste, Francine Demichel paria sur les nouvelles générations d’enseignants.

Comme le disait le document préliminaire, « les bibliothécaires aiment à penser que les chercheurs, dont les besoins en documentation et en information sont les plus exigeants, constituent le public le plus fervent des bibliothèques et leur soutien le plus fidèle. Pourtant, les enquêtes de fréquentation menées tant en France qu’à l’étranger montrent qu’il en va autrement ». Laissant une large part aux chercheurs, témoignant du souci qu’ont les bibliothécaires de mieux connaître leurs attentes pour mieux y répondre, dix-neuf interventions se succédèrent autour de quatre thématiques principales : les politiques publiques, les pratiques à l’étranger, le virtuel et enfin l’architecture.

Autant dire que le programme était particulièrement ambitieux. Et si le nombre des interventions semblait attribuer au virtuel le rôle du parent pauvre, il sous-tendait en réalité la plupart des communications quelle que soit la thématique dans laquelle elles s’intégraient.

Les politiques publiques

Pas moins de neuf interventions devaient permettre de mieux cerner les politiques publiques, et en particulier le rôle des bibliothèques et les attentes des chercheurs. En introduction, François Soulages, après avoir rappelé que la recherche est une nécessité à laquelle sont déjà confrontés l’élève, puis le collégien et le lycéen et qu’elle n’est pas une fin en soi mais seulement la première étape du travail intellectuel, souligna avec humour que les chercheurs « ont l’âge de [leur] bibliographie » et reconnut aux bibliothèques et aux bibliothécaires un rôle qui consiste à faire évoluer les références, notamment à travers des listes de publications récentes ou d’acquisitions.

Au tableau statistique, dressé par Roland Pintat, conservateur à Paris VIII, de la désaffection des chercheurs pour les bibliothèques, à l’exception des services en ligne, mouvement qui, précisa-t-il, touche tout autant les bibliothèques américaines, Claude Jolly opposa les initiatives récentes en matière de politique documentaire de la recherche. Soulignant qu’il ne faut pas supprimer la diversité, il affirma qu’elle doit s’inscrire dans le cadre de réseaux qui en permettent à la fois l’organisation et la mutualisation. Dans un contexte où, bien souvent, l’ambition et le niveau d’exigence sont insuffisants, la constitution de pôles d’excellence permettra de répondre au chercheur qui, selon le mot d’Élisabeth Badinter, « veut tout tout de suite » et offrira à la communauté des chercheurs des services à forte valeur ajoutée et une formation à la maîtrise des outils. Il cita notamment le futur Institut national d’histoire de l’art, qui regroupera les fonds de la bibliothèque d’Art et d’Archéologie, de la bibliothèque des musées, et celles de l’École nationale supérieure des beaux-arts et de l’École nationale des chartes.

Historien des pratiques intellectuelles, Christian Jacob estima que le chercheur doit devenir son propre bibliothécaire et il affirma qu’outre une nécessaire adaptation de la structuration de la bibliothèque, il reste à élaborer les outils permettant au chercheur d’archiver ses divers « prélèvements », quelle que soit leur forme, la bibliothèque électronique devenant ainsi « l’archive de la lecture » elle-même.

Bruno Van Dooren signala le paradoxe qui conduit les chercheurs à privilégier la notion de bibliothèque de recherche, qui regroupe tout au plus quelques milliers d’ouvrages spécialisés, quand les services communs de la documentation ont vocation à fédérer la documentation d’une université tout entière. Si le chercheur confirmé, disposant d’une bibliothèque et d’un ordinateur personnels, peut « se passer du passage à la bibliothèque », les bibliothèques peuvent retrouver leur place en canalisant et en signalant une information « tourbillonnaire », éclatée en une multiplicité de structures qui nuisent à la visibilité des ressources. Elles seules peuvent constituer des « collections d’accès » aux ressources en ligne, à la totalité desquelles les chercheurs ne peuvent être abonnés, formaliser des processus d’apprentissage indispensables pour un bon usage de la documentation électronique et contribuer à dissiper l’opacité du web invisible. Rejoignant Claude Jolly sur la nécessité de constituer des pôles d’excellence en partenariat avec les réseaux de la recherche, notamment le CNRS, il ajouta que le rôle des bibliothèques est d’expliciter les méthodes et les stratégies de la recherche, de construire des itinéraires de la recherche, à partir de la masse documentaire qu’il convient d’évaluer, sans négliger le développement de services informatiques dignes de ce nom.

Les collections des bibliothèques

À travers les pratiques à l’étranger furent abordés les pratiques des chercheurs, tout simplement, et le contenu des bibliothèques. Jean-Louis Fournel, responsable des relations internationales à Paris VIII, invita pour sa part à ne pas systématiser la comparaison entre les bibliothèques américaines et les bibliothèques françaises, notant que le modèle américain correspond aussi à un modèle universitaire et qu’il ne peut donc s’imposer comme unique référence. Gerhard Schmezer insista sur la notion d’accès et sur le fait que l’important pour le chercheur n’est pas que la bibliothèque contienne beaucoup de volumes mais qu’elle y donne accès : accès physique bien sûr, mais aussi connaissance et signalement de l’existant et du disponible.

Jacques Neefs situa la recherche en littérature entre la bibliothèque publique et la bibliothèque personnelle en abordant la question du livre lui-même et de l’édition scientifique et en précisant qu’en littérature, contrairement à d’autres secteurs, le rapport se fait davantage aux œuvres qu’aux documents scientifiques et s’établit dans la durée. Affirmant que face à la nécessité de réactualiser constamment les fonds des œuvres elles-mêmes, les bibliothèques ne jouent pas toujours assez leur rôle, il posa la question de la politique d’achat des ouvrages étrangers dans les bibliothèques françaises. S’agissant de la critique, il rappela que les collections des bibliothèques sont aussi tributaires de l’édition et que les bibliothèques ne peuvent acquérir que les livres existants. Si les éditeurs publient de moins en moins de livres pointus et de plus en plus de livres faciles, la pratique des presses universitaires américaines, qui ajustent leur tirage au nombre d’ouvrages que commanderont les bibliothèques universitaires, n’est pas non plus une solution sans danger.

Autre lacune des bibliothèques françaises pour Jacques Morizot, le faible poids des revues dans les collections, alors qu’elles constituent pour le chercheur l’un des principaux motifs de déplacement à la bibliothèque. Il regretta que les bibliothèques se désabonnent de nombreuses « petites revues », tandis que les étudiants ne les lisent plus du tout. Pour lui, la bibliothèque doit se situer à la convergence d’un modèle intellectuel « continental », consistant en une érudition de caractère historique, proche de l’exégèse religieuse ou du « ressassement », et d’un modèle anglo-saxon, visant à l’élaboration d’itinéraires de pensée.

Déjà abordé notamment sous l’angle de la bibliothèque numérique, aux accès multiples et toujours à disposition du chercheur, le virtuel fut envisagé par Jean-Michel Rodes, directeur de l’Institut national de l’audiovisuel, sous l’aspect de la conservation, lorsqu’il le qualifia d’immortel… au prix d’une migration permanente, facilitée par le fait qu’il s’affranchit maintenant de la notion de support physique. Expliquant comment l’Internet induit une véritable révolution cognitive pour les chercheurs, Olivier Fressard, conservateur à Paris VIII, souligna combien, plus que jamais, la notion de critique deviendra indispensable et les besoins d’orientation de plus en plus évidents.

Une place à part avait été réservée au « lieu bibliothèque ». Anne-Marie Bertrand, rédactrice en chef du BBF, et Pierre Riboulet, architecte de la bibliothèque de Paris VIII, esquissèrent un parallèle entre architecture des lieux et architecture des savoirs. Notant les divers paradoxes que porte la bibliothèque, espace public où l’on retrouve tous les éléments d’une ville, mais où l’on pratique la lecture, itinéraire personnel s’il en est, ils observèrent que la bibliothèque est « le lieu où se marient la sociabilité et la transmission ». À l’abri du monde sans en être coupée, la bibliothèque doit aussi permettre de le comprendre, constituer sa propre urbanité en annonçant l’urbanité à venir, respecter le public et lui donner un véritable sentiment d’unité, afin qu’il n’y ait pas de rupture entre le lieu que l’on quitte et celui auquel on accède. Force est de reconnaître que P. Riboulet a atteint ses objectifs dans le bâtiment qui nous accueillait.

Un certain consensus s’est dégagé sur le rôle des bibliothèques auxquelles on demande le confort des accès et de la lecture, mais aussi de devenir le fil d’Ariane dans une information pléthorique qu’il convient d’actualiser et d’évaluer, même si la question préalable « la bibliothèque virtuelle est-elle la seule forme imaginable pour l’avenir ? » n’a pas trouvé de réponse unique ni définitive *.

  1.  (retour)↑  L’université de Paris VIII a le projet de publier les actes de ce colloque, qui seront fort attendus, et sauront, souhaitons-le, relancer le débat.