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Le conte au jeu des frontières

Anne Rabany

Les 13 et 14 mars, un colloque se tenait à la Bibliothèque nationale de France (BnF) : « Le conte au jeu des frontières ». Organisé par l’Institut international Charles Perrault, en partenariat avec la BnF, il bénéficiait du concours de l’université de Lille III, du Centre de littérature orale (Clio), et de la Joie par les livres. Il réunissait parmi les intervenants, des conteurs, des chercheurs, des étudiants chercheurs, et parmi le public, des conteurs, des enseignants, des bibliothécaires, des étudiants, des journalistes spécialisés et des libraires.

Parler du conte, c’est parler des mots ; parler des mots, c’est parler de ces paroles de passage. Tous les conférenciers ont illustré à leur manière les passages de l’enfance à l’âge adulte, de l’oral à l’écrit, du son à l’image, du dedans et du dehors, du populaire au savant, du savoir à l’imaginaire.

Des frontières poreuses entre les disciplines

Le mot « folklore » est un terme générique, fédérateur de recherches transversales portant sur la littérature, l’étude de contes, l’ethnomusicologie, les études théâtrales. Catherine Velay-Vallantin (École des hautes études en sciences sociales) a montré comment ces disciplines ont eu tendance à se définir par une pertinence de leur objet ou par un corps de préceptes méthodologiques, érigeant chacune en une totalité close, étanche aux autres. Les premiers folkloristes ont abordé le folklore, la collecte et la collection des contes selon la même posture. De ce fait, ils ont produit des inventaires, isolant des corpus, les évaluant, les mesurant à l’aune des organisations disciplinaires préexistantes. Ces démarches ont joué un rôle, et un auteur comme Paul Sébillot en témoigne. Les méthodes ont évolué et les frontières entre les disciplines devenues plus poreuses permettent de regarder le conte différemment.

Les histoires refusent de se laisser enfermer dans l’enclos rassurant d’une performance, nous a dit Jean-Michel Doulet, chercheur en anthropologie culturelle. Le rempart des frontières, entre le monde et le monde surnaturel, demande à être sans cesse reconstruit. « La géographie du merveilleux évolue et sa carte est toujours à redessiner. »

André Miquel (Collège de France) et Jamel Eddine Bencheikh (université Paris-Sorbonne), en prenant des exemples dans les contes des Mille et une nuits, ont insisté sur les arrière-pensées du conte. Derrière la littérature du plaisir, se cachent peut-être des morales et des leçons pour une société tout entière ou l’une de ses composantes. Pour le monde arabe, le conte va peut-être au-delà de la démonstration. C’est une littérature en prose qui ne se propose pas d’enseigner. Pourtant elle est morale, enseignement, et se rattache dans la littérature arabe classique aux textes moralisateurs. Tous les contes des Mille et une nuits ne dispensent pas une leçon, mais beaucoup ont cette fonction. Ces récits inventés contiennent une réponse à un problème social, diffusent une morale de groupe. Sindbad le Marin donne des renseignements sur le commerce. Il fonctionne comme un vade-mecum, un code moral du marchand. Le véritable but du voyage, c’est de gagner l’état de sagesse et de rester avec les siens pour les aider. Certaines histoires ont peut-être peu d’intérêt, mais, écrites au XIIIe siècle en Égypte, elles témoignent d’une époque importante pour le rassemblement et l’enregistrement des savoirs. D’autres contes parlent de morale de la société des hommes en général. Ils révèlent des lignes de force d’une société, les unifient.

Paroles de passage

Passage de l’écrit à l’oral : Bruno de La Salle (Clio) et d’autres conteurs nous diront comment lire, mémoriser, dire. Le répertoire, son interprétation semblent si personnels que les exemples pris ont fait réagir la salle autour des compétences à avoir pour puiser dans un patrimoine venant d’une autre culture que la sienne. Bruno de La Salle, en nous décrivant sa propre expérience, en récitant une épopée, a essayé de clarifier l’événement que constituent l’appropriation et la restitution d’un récit. Il a aussi montré comment se tissent les liens entre la construction du texte et sa mémorisation ainsi que les passages du visuel au sonore, du virtuel au corporel.

Muriel Bloch a conté et expliqué comment elle a construit un répertoire éclectique, comment elle aime raconter à la carte quand le public est à l’écoute, combien elle privilégie les lieux insolites pour ces rencontres autour de la parole.

Passage d’un public à un autre : les incidences de ce changement sur le déroulement de la séance de contes ont été étudiées par Roseline Rabin (université de Lille III). Le conteur est conduit à former son public, un public mixte enfants/adultes. Le changement de langue et d’univers symbolique produit un changement de réception, fait évoluer le conte dans les différentes transmissions qu’il subit.

Avec humour, Nora Aceval, chercheuse et conteuse, s’est arrêtée sur un patrimoine bien ciblé : des contes réservés à la narration féminine dans des lieux et des moments précis. Ces « contes de femmes entre elles » articulent des thèmes comme la jalousie des hommes, les ruses féminines, l’infidélité, le désir féminin et la sexualité. Les hommes sont indirectement destinataires de ces paroles. Nora Aceval, qui a participé à la collecte d’histoires dans son propre pays, l’Algérie, n’a pas manqué de nous décrire les situations de contage observées.

Le passage d’une culture à une autre culture a été illustré par l’étude de deux motifs : celui de la mort dans des contes africains et européens (Jean Foucault, Institut Charles Perrault) et celui de la ruse dans un corpus de contes africains du Sénégal et du Tchad (Danièle Henky, université de Metz). Dans les contes africains choisis, les proximités actancielle, thématique et parfois stylistique sont apparues évidentes. Reste la part de créativité que chaque interprète peut y glisser. Le griot transmet une culture ancestrale, mais donne aussi libre cours à son talent, à son art. Les textes racontés sont maintenant transcrits aussi fidèlement que possible et sont souvent présentés comme des ethnotextes plus que comme des œuvres artistiques à part entière. Pour l’intervenant, la liberté prise par les interprètes ou les conteurs a bien à voir avec la littérature. Certains auteurs se font un devoir de respecter les détails, mais l’expression est leur travail. Il y a bien lieu de parler de littérature orale : le conte est une création artistique. Le passage de l’oral à l’écrit ouvre sur plusieurs statuts : conteurs, passeurs, interprètes.

Passage du vivant à la mort : Jean Foucault a donné le corpus étudié avant de nous décrire les différentes figures de la mort. Son origine a hanté la religion, le mythe, la culture de différents pays. Elle est devenue un personnage qui a une autonomie. À l’heure où les frontières géographiques, linguistiques se franchissent aisément, à l’heure d’Internet et du flot de communications virtuelles, il reste une frontière que nous avons encore bien du mal à franchir : celle de la mort. Or, comme toutes les frontières, elle se passe dans les deux sens, mais cela suppose un long apprentissage. Nous voilà aux frontières de l’impensable, là où seules les capacités d’empathie, d’intuition et de connaissance immédiate permettent de transgresser, c’est-à-dire de traverser, non pas l’interdit, mais cette zone qui nous sépare de ceux qui sont morts.

Raconter, c’est un voyage d’exploration et d’inventaire. C’est en nous-mêmes que nous voyageons. Les mots sont les sons et les preuves de ce voyage auquel tous les participants ont été invités au cours de ce colloque.

  1.  (retour)↑  Ce texte a été rédigé par des étudiants du diplôme d’université Jeunesse de Médiadix, sous la direction d’Anne Rabany.
  2.  (retour)↑  Ce texte a été rédigé par des étudiants du diplôme d’université Jeunesse de Médiadix, sous la direction d’Anne Rabany.