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Le livre français à Tokyo

Un symbole pas tout à fait en crise

Christine Ferret

Certes de manière discrète et fragile, le livre français est bien présent à Tokyo et dispose de lieux identifiés : deux bibliothèques « franco-japonaises » qui comptent plus de 60 000 documents et deux librairies spécialisées. En 2002, le Japon occupait la treizième place mondiale pour l’exportation de livres français 1 : premier marché du continent asiatique, ce pays où la lecture – mise à part celle des mangas – est en crise et où la francophilie n’est plus ce qu’elle était peut encore faire preuve d’une belle curiosité. L’obstacle principal à la diffusion de la culture française par le biais de l’imprimé est, bien sûr, celui de la langue. Si les apprenants sont relativement nombreux (près de 5 000 inscrits par exemple à l’Institut franco-japonais de Tokyo), il s’agit pour l’essentiel d’éternels débutants. Sans être spectaculaire, l’enseignement du français connaît un reflux dans les universités, non seulement au profit de l’anglais, mais aussi du chinois et du coréen, si bien que le lectorat potentiel pour des documents en langue originale a tendance à diminuer 2.

En même temps, l’objet livre continue à être une courroie de transmission fondamentale, contrairement aux supports électroniques : l’éloignement géographique et culturel favorise la nécessité d’un rapport physique et presque indépendant des contenus avec l’altérité. Du papier et des images alimentent une part de rêve et invitent encore au voyage.

Les bibliothèques françaises de Tokyo

Outre les collections du Lycée franco-japonais et de la Réunion des musées nationaux, qui vient d’ouvrir une antenne au Japon 3, Tokyo compte deux établissements voués à la collecte de documents en langue française : la bibliothèque de la Maison franco-japonaise (MFJ) et la médiathèque de l’Institut franco-japonais (IFJT). Toutes deux s’inscrivent dans un réseau plus large et collaborent avec les médiathèques des instituts de Kyoto 4 et de Fukuoka, de même qu’avec les petites bibliothèques des Alliances françaises (Sapporo, Sendai, Nagoya, Osaka). L’organisation d’un stage de formation annuel à l’Institut de Tokyo et le projet d’élargissement du catalogue collectif en ligne, qui regroupe actuellement les collections de Tokyo et Kyoto, contribuent à resserrer les liens au sein de cette équipe dispersée.

Situées dans des quartiers distants, la bibliothèque de la MFJ et la médiathèque de l’IFJT ont longtemps fonctionné de manière parallèle, sans concertation entre leurs responsables. Des changements importants ont été initiés depuis 2001, grâce à la nomination d’un premier conservateur français à la MFJ, puis à une fusion de postes : actuellement, le bibliothécaire en charge des collections de l’IFJT pilote également la bibliothèque de la MFJ.

Les évolutions les plus significatives concernent le partage des acquisitions et du catalogage, de même que la mise en œuvre d’une tarification commune, qui permet aux usagers d’accéder indifféremment à l’ensemble des ressources ou encore de demander le transfert de documents d’un site à l’autre. Si leurs budgets d’acquisition ne leur permettent pas de rivaliser avec les bibliothèques universitaires japonaises, dont les collections sont d’une richesse impressionnante, les structures documentaires françaises sont seules en mesure de proposer à Tokyo un ensemble cohérent de documents sur la France contemporaine et de fournir un service d’information spécialisé. Ce sont également des lieux ouverts à tous, alors que la présentation d’une lettre de recommandation est exigée pour la consultation des fonds universitaires par des usagers extérieurs.

La bibliothèque de la Maison franco-japonaise

Lieu indissociable, depuis la création de la Maison franco-japonaise en 1924 5, de l’action menée par cette dernière au nom des échanges entre la France et le Japon, la bibliothèque de la MFJ est placée sous la tutelle de la Direction de la coopération scientifique, universitaire et de recherche du ministère des Affaires étrangères. Le Bureau français, hôte d’une fondation japonaise, organise des manifestations dans le domaine des sciences humaines et sociales ; c’est à lui que revient le financement des acquisitions. De par la taille de ses collections, essentiellement en langue française, et sa bonne intégration dans le réseau des bibliothèques japonaises (participation au catalogue collectif Webcat, Peb avec la France, renseignements à distance), elle occupe une place singulière dans le paysage des établissements documentaires français en Asie orientale. Elle dispose en outre de locaux vastes et agréables : 447 m2 en libre accès, 120 m2 de magasin.

Même si la bibliothèque a quelque peu souffert de la Seconde Guerre mondiale 6, le développement des fonds a été à peu près régulier jusqu’au milieu des années 1980, avec un accroissement de 900 à 1 000 volumes par an environ, dont 40 à 50 % de dons. Quasiment réduites à néant à partir de 1987, les acquisitions courantes ont repris en 2001 et la reconstitution des collections est en cours grâce à une subvention exceptionnelle du ministère des Affaires étrangères.

La bibliothèque de la MFJ possède aujourd’hui une collection de plus de 51 000 volumes. Un cinquième des ouvrages conservés est antérieur à 1940 et un tiers postérieur à 1970. Initialement conçue comme la bibliothèque des sociétés savantes franco-japonaises, elle s’est longtemps voulue encyclopédique, mettant à la disposition de ses usagers un échantillon de publications en langue française dans tous les domaines du savoir… sans avoir malheureusement les moyens d’une telle politique.

L’objectif est actuellement de recentrer le fonds sur l’étude de la France et des pays francophones, en privilégiant les ouvrages et collections destinés à un public d’étudiants et d’universitaires, dans le cadre d’une bibliothèque publique d’étude et de référence. Il s’agit également de satisfaire les besoins d’un lectorat de plus en plus nombreux, celui des francophiles non francophones, par le développement de collections en japonais dans les domaines de compétence de la MFJ.

Les disciplines privilégiées sont les suivantes : philosophie, sciences sociales, histoire moderne et contemporaine, géographie. Des corpus exhaustifs dans les deux langues sont parallèlement en cours d’élaboration pour une cinquantaine de penseurs et chercheurs français afin de pourvoir l’ensemble d’une forme de « noyau dur ». Le choix des publications est aussi orienté par le souci de présenter les positions de la France dans le débat d’idées contemporain : mondialisation et multiculturalisme, étude des minorités, promotion du droit international et du traitement pacifique des conflits, traitement des extrémismes, écologie et santé publique, études féminines, évolution du travail… En proie à des interrogations de plus en plus fortes sur leur modèle de société, les Japonais commencent à explorer les voies proposées par les pays européens, ce qui donne du sens à de telles orientations documentaires.

La bibliothèque alimente par ailleurs un important fonds sur l’étude de l’Asie orientale en langue française, constitué dès son origine. Parmi les fonds spéciaux, qui comptent beaucoup d’ouvrages uniques au Japon, on peut également citer le fonds en provenance de l’Alliance française de Shanghai et surtout le fonds Kobayashi, centré sur l’étude des Lumières.

La bibliothèque compte, en mai 2003, 430 lecteurs inscrits ; un travail considérable reste à conduire afin de réorganiser et de valoriser un patrimoine unique au Japon, …voire de le sauver d’une destruction certaine, tant les moyens ont jusqu’à présent manqué pour garantir des conditions satisfaisantes de conservation.

La médiathèque de l’Institut franco-japonais

Inauguré en 1952, l’Institut franco-japonais de Tokyo était à l’origine une école de langue directement rattachée à la Maison franco-japonaise. La bibliothèque, qui comptait 5 000 ouvrages en 1960, a été totalement rénovée entre 1993 et 1996 selon le modèle de la lecture publique « à la française » : désherbage de plus de la moitié des documents, recentrage de la politique d’acquisition sur les arts et la littérature contemporaine, constitution d’un fonds de référence sur la France actuelle, développement des collections audiovisuelles, réaménagement des espaces, informatisation… En 1992, l’établissement enregistrait 4 000 prêts annuels pour plus de 25 000 documents. Aujourd’hui, elle comptabilise 42 000 visiteurs par an, 2 400 lecteurs actifs 7 et plus de 40 000 prêts pour un fonds de 14 000 documents et un espace limité à 200 m2, qui impose des mesures drastiques en terme de conservation.

La mise en œuvre d’une politique d’acquisitions concertée avec la bibliothèque de la MFJ permet à la médiathèque de concentrer son activité autour de quelques axes : apprentissage de la langue française, actualité culturelle et arts de vivre (mode, gastronomie, tourisme), enrichissement d’une collection de disques et de films. Si le nombre d’acquisitions correspond à 1 000 documents par an environ – niveau semblable à celui de la BMFJ – seuls 50 % d’entre eux sont des monographies imprimées. Le livre, mis à part pour les traductions en japonais, les ouvrages en français facile ou richement illustrés 8, est en effet peu prisé par le public cible. L’analyse des statistiques de prêt montre néanmoins l’incidence non négligeable de la programmation culturelle de l’Institut sur les pratiques de lecture : les ouvrages des écrivains invités sortent à l’évidence davantage que les autres, de même que les textes originaux des auteurs traduits et stylistiquement assez simples : Toussaint, Duras, Agota Kristof, Echenoz. Notre choix est de maintenir une offre aussi riche que possible en langue française, en particulier dans le champ de la littérature contemporaine, pour lequel l’Institut est à peu près la seule ressource à Tokyo et joue un rôle de médiateur. En 2003, par exemple, une attention particulière a été accordée à la constitution d’une collection de littérature francophone, que des auteurs sont venus présenter au public.

La médiathèque participe à la programmation culturelle de l’Institut en matière de conférences et de manifestations littéraires. Dans une ville aussi trépidante que Tokyo, créer l’événement n’est pas chose aisée, surtout face à des injonctions souvent contradictoires : attirer le public et inciter à la traduction de nouveaux auteurs, favoriser le débat d’idées et promouvoir la création contemporaine. L’Institut, au rythme d’une rencontre par mois au minimum, mise sur la diversité tout en accordant une place de choix aux écrivains. Florence Delay, Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Henri Meschonnic, Maryse Condé, Didier Daeninckx ont récemment été invités à l’occasion de la sortie d’une traduction ou pour satisfaire un public friand de leur œuvre depuis longtemps.

D’autres opérations visent au contraire à favoriser les transferts, à encourager les vocations, à permettre des rencontres entre des auteurs inconnus au Japon et des représentants locaux du monde de l’édition : il nous a, par exemple, paru important que l’œuvre de Pierre Michon ait une chance d’être reçue. Il en va de même pour Olivier Rolin, accueilli en juin, ou encore François Bon dont la venue est prévue en janvier 2004 et entre autres liée pour nous à la volonté d’introduire la pratique des ateliers d’écriture au Japon.

La promotion du livre français passe ici par la constitution d’un réseau de partenaires dans les universités – où les enseignants ouverts à la littérature contemporaine se comptent malheureusement sur les doigts de la main – et les médias.

Les bibliothèques japonaises

Les premiers livres français ont fait leur apparition au Japon dans les années 1860, essentiellement dans le cadre de la mission militaire : aidé par la France pour la modernisation de son armée, le gouvernement shogunal est incité à créer un fonds d’ouvrages à des fins de formation 9.

Le Japon a entre-temps très largement rattrapé son retard : le catalogue Webcat du National Center for Science Information System, qui se trouve au cœur du réseau des bibliothèques universitaires et associe 600 établissements, signale plus de 351 000 titres de monographies publiées en France, soit 10 % environ de tous les documents d’origine étrangère 10.

On note une diminution sensible du nombre d’acquisitions de « nouveautés » françaises depuis le début des années 1990 : de moyennes annuelles supérieures à 6 000 titres, on passe à 5 138 pour l’année de publication 2000 et à moins de 3 000 pour 2002. Les collections reflètent par ailleurs le relatif conservatisme des enseignements : faible présence des auteurs contemporains 11 et des genres « populaires », la littérature policière par exemple. La philosophie et les sciences sociales sont mieux représentées, qu’il s’agisse du nombre de titres ou d’exemplaires, au moins pour les auteurs traduits en japonais et disposant d’une forte notoriété. Le Foucault de Deleuze (Minuit, 1986) est, par exemple, possédé par 75 bibliothèques. Les textes de Bourdieu, Derrida ou Baudrillard sont massivement accessibles, alors que les livres de Luc Boltanski, François Dagognet ou même Emmanuel Lévinas n’ont été acquis qu’au compte-gouttes. Le phénomène le plus frappant, toutes disciplines confondues, est en effet l’importante dissémination des titres et l’absence manifeste de politique d’acquisition suivie ou de logique de corpus, en tout cas pour les publications en langue française.

Le livre français est également présent dans les universités par le biais des traductions d’auteurs japonais, tendance que l’on retrouve en lecture publique, à la Bibliothèque centrale de la préfecture de Tokyo par exemple, en plus d’un fonds de classiques français et d’une collection d’ouvrages de référence d’une grande richesse 12.

Les librairies

Les grandes librairies généralistes de Tokyo, en particulier Kinokunyia et Maruzen, disposent d’un espace réservé aux publications étrangères. Le livre français – et plus largement européen – fait figure de parent pauvre dans un ensemble où l’édition anglo-saxonne domine largement. Quelques classiques, les best-sellers et des ouvrages en français facile constituent l’essentiel de l’offre.

Malgré la crise générale qui frappe la chaîne du livre 13 et la concurrence redoutable des librairies en ligne, deux petites entreprises spécialisées parviennent encore à faire réellement vivre le livre français au Japon, servant d’ailleurs d’intermédiaires pour beaucoup de bibliothèques du pays.

Omeisha, la plus ancienne, possède actuellement deux magasins principaux à Tokyo, dont un au sein de l’Institut franco-japonais. Fondée en 1947 par le père de l’actuel propriétaire, la librairie Omeisha se consacrait alors, à une période où la situation économique du pays ne permettait pas l’importation de livres, à la revente d’ouvrages cédés par des particuliers, à la reproduction de cours pour les universités et à la vente de photocopies aux étudiants. Aujourd’hui, le moral du libraire n’est pas au beau fixe : l’heure de gloire du livre français semble bel et bien révolue depuis une dizaine d’années et l’entreprise a, entre-temps, perdu quelque 30 % de son chiffre d’affaires, même si la clientèle des expatriés reste importante, d’où une offre assez riche de livres français sur le Japon. Traditionnellement plutôt orientée vers la littérature contemporaine et le débat d’idées, la librairie parvient désormais à se maintenir à flot grâce à la vente de manuels et de livres pratiques ou de divertissement, tout en cherchant de nouveaux créneaux du côté de l’audiovisuel. Meilleure vente en 2003 : Harry Potter en français ; le succès de L’étranger et celui du Petit Prince ne sont pour autant pas démentis.

Fondée en 1967 et située au quatrième étage d’un immeuble de Shinjuku, la librairie France Tosho a, quant à elle, une orientation résolument académique et fournit surtout les bibliothèques universitaires, auprès desquelles elle remplit également un rôle de conseil grâce à une équipe relativement étoffée (11 personnes). Contrairement à Maruzen et Kinokuniya, cette librairie dispose d’un stock important : 10 000 livres en langue originale sont présentés au public et 15 000 disponibles en entrepôt. La publication sous forme imprimée et électronique d’un bulletin de nouveautés 14 comme d’un catalogue des ouvrages en stock permet de maintenir les ventes à un niveau stable depuis quatre ans (de l’ordre de 5 000 exemplaires par an), après une chute importante de l’activité au milieu des années 1990. La librairie reçoit une cinquantaine de visiteurs par jour, des enseignants pour la plupart, surtout attirés par les rayons de littérature et de philosophie. Sans que les libraires disposent d’éléments statistiques précis, l’existence d’une traduction favorise apparemment la vente de livres en langue originale.

Les traductions de livres français

La littérature française a connu son heure de gloire au Japon entre les années 1920 et 1970 : Gide, Sartre et Camus constituent alors des figures de référence pour les intellectuels japonais et attirent même le grand public, à l’appui de traductions quasiment « simultanées » 15. Les auteurs du Nouveau Roman sont les derniers, entre 1965 et 1975, à bénéficier de cet état de grâce ; ils contribuent également à forger une image élitiste de la littérature française dont on ressent encore les effets.

Le nombre de titres français publiés varie actuellement entre 200 et 250 par an – dix fois moins qu’il y a trente ans –, ce qui représente 0,4 % de la production totale de livres contre 10 % pour les traductions de l’anglo-américain. Autre phénomène marquant : la faiblesse grandissante des tirages et des réimpressions et la rapidité avec laquelle les titres disparaissent des catalogues, faute de relais dans les médias et d’un nombre de ventes suffisant.

Si les ouvrages de Murakami Haruki, star incontestée de la littérature japonaise contemporaine, sont immédiatement tirés à plus de 200 000 exemplaires, le premier tirage est en moyenne de 4 000 exemplaires pour un titre français, voire de 3 000 lorsqu’il s’agit d’un ouvrage académique. Seuls les grands succès dépassent la barre des 10 000 exemplaires, comme ce fut le cas récemment pour le recueil d’Anna Gavalda, Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, publié en 2001 par les éditions Shinshô-sha. On attend avec impatience le texte qui rivalisera avec Le Petit Prince (plus de 4 millions d’exemplaires vendus) ou avec L’amant (670 000 exemplaires), sachant que l’enthousiasme des Japonais est relativement imprévisible et décalé par rapport au marché français : si 145 000 exemplaires de La salle de bain de Jean-Philippe Toussaint ont été achetés, des auteurs tels qu’Agota Kristof ont également rencontré une fortune a priori inespérée au cours des dix dernières années, témoignant d’une attirance marquée pour les écritures dépouillées.

Les orientations actuelles des éditeurs correspondent à des stratégies variées ; certains auteurs, considérés comme des valeurs sûres, sont presque systématiquement traduits : Le Clézio, Houellebecq, Sollers, Pennac, Echenoz, Quignard… On note également un intérêt pour les littératures francophones, même si, là encore, le primat est accordé aux écrivains qui disposent déjà d’une notoriété au Japon, entre autres Maryse Condé, Tahar Ben Jelloun, Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant, Raphaël Confiant…

Les best-sellers français ont évidemment davantage de chance de trouver une place dans les catalogues des éditeurs japonais, sans qu’il s’agisse pour autant d’un critère systématique. Parmi les exemples récents, on peut citer Truismes de Marie Darrieussecq, Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl, La maladie de Sachs de Martin Winckler ou encore Comment je suis devenu stupide de Martin Page.

Il en va de même pour le roman policier, relativement bien représenté, sans que la logique qui préside au choix des titres apparaisse clairement : les romans de Brigitte Aubert connaissent un franc succès, contrairement à ceux de Didier Daeninckx, encore peu traduit ; quant à Fred Vargas, elle est quasiment inconnue au Japon.

En matière de littérature contemporaine plus encore que dans les autres domaines, le rôle de quelques « passeurs » est manifeste : l’information sur la production française fait souvent défaut 16 et les traducteurs potentiels sont peu nombreux. Dans un contexte où le livre se vend de plus en plus mal, l’enthousiasme d’une poignée de spécialistes reconnus peut seul conditionner la publication d’un nouvel auteur.

En dépit de tirages faibles et du caractère aléatoire du choix des titres, les sciences humaines et sociales paraissent mieux représentées sur le marché japonais, témoignant d’une certaine continuité quant à l’intérêt porté à la pensée française. Au-delà de l’impact des plus grands noms (Baudrillard, Derrida ou Todorov 17), on traduit également Jean-Luc Nancy, Luc Boltanski, Daniel Bensaïd, François Dubet ou encore Nathalie Heinich et Enzo Traverso. L’histoire culturelle occupe une place non négligeable depuis quelques années (Roger Chartier, Alain Corbin, Bruno Laurioux, Michel Pastoureau…).

La liste des titres français cédés au Japon depuis 2000 montre par ailleurs la récurrence de certains thèmes, proches des préoccupations du moment : immigration, mondialisation, écologie, santé publique, féminisme… La bonne diffusion du film français a aussi des incidences sur le marché de la traduction, par le biais des adaptations cinématographiques par exemple. On remarque enfin la « percée » récente du livre pour enfants et du livre illustré pour adultes 18.

La situation est donc plutôt contrastée, avec d’une part la « banalisation » du livre français, déjà relevée dans l’étude de Sébastien Lechevalier 19 et confirmée par les acteurs actuels de la chaîne éditoriale : les éditeurs sont certes de plus en plus en plus nombreux à fréquenter les agences spécialisées, telles que le Bureau des copyrights français 20, mais la francophilie a cédé la place à la recherche du produit adapté, quel que soit son pays d’origine. Les ouvrages pratiques, les publications sur le développement personnel, la communication d’entreprise ou le bonheur dans le couple se vendent plutôt bien et peuvent accessoirement être traduits du français.

D’autre part, a priori jugé difficile d’accès et rarement grand public, le livre français continue à attirer des éditeurs en quête de nouvelles voix et surtout d’alternatives aux produits américains. La foi dans une certaine qualité française transparaît par exemple dans l’image très positive de quelques maisons (Minuit, P.O.L.), et aussi tout simplement dans le fait que le français est la deuxième langue traduite au Japon.

Mai 2003

  1.  (retour)↑  Fabrice Piault, « L’export va moins fort », Livres Hebdo no 508, 4 avril 2003.
  2.  (retour)↑  Le nombre d’étudiants qui apprennent le français est quand même estimé à 200 000, dont 10 000 en première langue. L’enseignement de l’allemand s’est, quant à lui, totalement effondré.
  3.  (retour)↑  Le petit centre de documentation de la RMN propose la consultation gratuite de ses publications.
  4.  (retour)↑  L’Institut du Kansai a rouvert ses portes en mars 2002 dans un bâtiment entièrement rénové. La médiathèque est riche d’un fonds de 20 000 volumes, dont la saisie est en cours dans le catalogue collectif des bibliothèques françaises au Japon.
  5.  (retour)↑  La Maison franco-japonaise trouve son origine dans la Société franco-japonaise, créée en 1909. Une mission française effectuée en 1919 à Tokyo par des universitaires lyonnais met en avant la nécessité d’établir une institution vouée au rapprochement intellectuel entre les savants des deux pays et à la diffusion de la culture française au Japon. Le projet se concrétise grâce à l’intérêt que lui porte Paul Claudel, ambassadeur au Japon à partir de 1921. La cérémonie officielle d’inauguration de la Maison eut lieu en décembre 1924, peu après le grand séisme du Kanto. La MFJ publie actuellement la revue Ebisu et accueille en résidence des chercheurs français.
  6.  (retour)↑  000 volumes jugés particulièrement précieux, soit un tiers de la collection d’alors, ont été détruits après avoir été mis à l’abri dans un temple de la banlieue de Tokyo.
  7.  (retour)↑  À noter que la médiathèque est ouverte à tous : un tarif spécifique pour l’accès au prêt est proposé aux usagers qui ne sont ni membres ni élèves de l’Institut.
  8.  (retour)↑  Il peut aussi s’agir de livres pour enfants, ce qui nous incite à développer ce fonds pour un public d’adultes.
  9.  (retour)↑  La collection de livres occidentaux du Bakufu (3 600 titres, hollandais pour la plupart) est aujourd’hui conservée à Shizuoka et à la bibliothèque de la Diète.
  10.  (retour)↑  État de la base au 30 avril 2003. 50 % des documents catalogués sont postérieurs à 1970, mais ce chiffre n’a qu’une faible valeur : la rétroconversion est en cours dans beaucoup d’établissements. Les collections des universités japonaises sont estimées à 230 millions de volumes.
  11.  (retour)↑  Une exception : l’université Gakushuin, grâce à l’implication d’un lecteur de français qui passe lui-même les commandes.
  12.  (retour)↑  En dépit de la discrétion des bibliothécaires japonais sur ce point, on peut supposer que la réduction drastique des budgets d’acquisitions (on est passé de 40 à 10 millions de yens entre 2000 et 2003 à la Bibliothèque centrale de Tokyo !) ne permet pas un véritable renouvellement des collections en français.
  13.  (retour)↑  Le chiffre d’affaires de l’édition japonaise est en diminution constante depuis dix ans.
  14.  (retour)↑  La sélection est réalisée à partir de Livres Hebdo et des catalogues d’éditeurs. À noter que pour les libraires japonais, les commandes passées en France, parfois par l’intermédiaire du CELF, qui dispose d’un représentant au Japon, correspondent à des commandes fermes.
  15.  (retour)↑  Pour une présentation détaillée, mais déjà un peu ancienne, voir : Sébastien Lechevalier, L’édition française au Japon en 2000 : cessions de droits : étude de marché et point de vue des éditeurs japonais, Ambassade de France au Japon, Service Culturel, 2000. Le site « Saysibon » (http://www.saysibon.com), maintenu par un Américain passionné de culture française et résidant à Kyoto, permet par ailleurs d’avoir une vue d’ensemble – mais forcément incomplète – des traductions publiées.
  16.  (retour)↑  Le bulletin trimestriel Copyrights, édité par le Service culturel de l’ambassade de France au Japon, a permis jusqu’en janvier 2002 de présenter des informations sur l’actualité du livre français (résumé des ouvrages les plus marquants par des lecteurs japonais). La publication de Copyrights vient de reprendre sous forme électronique.
  17.  (retour)↑  À noter que la réception de Todorov au Japon a quand même été très sélective et se limite quasiment à la période structuraliste.
  18.  (retour)↑  La bande dessinée fait en revanche figure de grande absente et on voit mal comment elle pourrait s’imposer face au manga japonais.
  19.  (retour)↑  Op. cit.
  20.  (retour)↑  Créée en 1952, cette agence négocie à elle seule près de 85 % des droits de cession.