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Ouvrir un espace d'intervention aux usagers...

Patricia Remy

Le nombre des inscrits en bibliothèque « stagne » à 18 % de la population visée depuis le début des années 1990. Le terme de stagnation renvoie à une représentation dormante du public et de la bibliothèque. Cela ne traduit pas, à mon sens, leurs réalités. Le nombre des inscrits est une donnée certes incontestable, mais qui rend insuffisamment compte du public et d’autres usages réels ou potentiels de nos établissements.

On sait 1 que la représentation sociale que se font les habitants de nos lieux, de leurs usages, de leurs valeurs et positions symboliques, corrélée au niveau de diplôme, figure parmi les obstacles culturels à la fréquentation des bibliothèques. Aussi, est-il nécessaire de nous interroger :

– sur les publics aussi précisément que sur les collections ;

– sur les rapports nouveaux à établir avec une population à servir, qu’elle soit ou non lectrice :

– sur l’évolution des métiers de la lecture publique, leur lisibilité dans l’espace public ;

– sur ce que « lire » veut dire, dans une société en mutations tant technologiques que sociétales ;

– sur les initiatives culturelles et artistiques susceptibles de modifier les perceptions et représentations sociales bloquantes pour le développement des lieux de lecture publique.

Si 82 % des populations ne se reconnaissent pas dans notre offre, je fais moins l’hypothèse d’un échec que celle de la limite d’une logique et de ses effets bloquants. Sommes-nous prêts à faire évoluer les services des bibliothèques, dans le respect de leurs missions, dans une logique autre et complémentaire d’une offre d’accès ? Comment traduire, dans les actes, l’injonction, largement partagée dans le discours, de faire des gens des « acteurs » de culture et non des « consommateurs » ? De faire « avec » l’usager et non « pour » l’usager ? Savons-nous susciter la parole de l’usager autrement qu’en terme de satisfaction ou d’insatisfaction par rapport à l’offre qui lui est faite ? Quelle place est faite à la parole de l’usager, à ses perceptions et à ses qualités propres dans l’élaboration du service de la bibliothèque ?

Faire « avec » les habitants

Peut-être faut-il s’interroger sur les publics moins en terme de « demande » à satisfaire qu’en terme de « ressource » potentielle à activer, les associer à la définition des services et au fonctionnement, moins penser l’établissement en terme d’offre que de projet culturel global appuyé sur une réelle proximité avec le territoire et sa population.

La bibliothèque est un service public où, au-delà de sa responsabilité de conservation et de transmission du patrimoine écrit, on doit pouvoir trouver réponse à des besoins de formation tout au long de la vie, d’information et d’accès aux connaissances, pour permettre à chacun de participer pleinement à la vie collective : on reconnaît là les missions attribuées aux bibliothèques.

Du fait de l’évolution de la société, la bibliothèque doit renforcer son action en matière d’intégration sociale, pour permettre aux gens de prendre en main leur propre vie, dans le respect et la reconnaissance de leur culture d’origine, tout en travaillant à la construction d’un sentiment d’appartenance à un territoire.

Pour répondre avec plus d’efficacité à ces missions culturelles d’utilité sociale, les bibliothèques doivent, avec force, donner corps à l’idée que si la culture se trouve du côté des agents publics qui posent les cadres du travail, elle est aussi du côté des usagers qui peuvent apporter des compétences, des représentations sociales différentes, des cultures et une mémoire collective et témoigner ainsi de leur désir d’implication. Assurer l’accès aux savoirs, certes, mais aussi prendre en compte les cultures vivantes présentes sur un territoire, tout en travaillant à la construction du sentiment d’appartenance des habitants à la collectivité. C’est peut-être là que les bibliothèques trouveront de nouvelles résonances avec leurs publics, actuels et futurs.

Faire « avec » les habitants, cela renvoie à la connaissance du territoire qu’ont les professionnels, cela interpelle sur leur capacité d’envisager et d’identifier « l’usager » comme richesse culturelle et ressource potentielle. Associer les habitants aux décisions visant à définir l’offre de la bibliothèque, ce n’est pas souhaiter le retour du bénévolat : c’est utiliser des compétences spécifiques, c’est rendre la bibliothèque plus proche des gens quand ils savent qu’ils y ont un espace d’intervention, reconnu et utilisé. Ce sont les personnes formées dans un atelier de lecture attaché à la bibliothèque à qui l’on confie une partie des lectures programmées, ce sont des femmes de culture étrangère qui donnent du temps à la ludothèque intégrée à la médiathèque, et initient à des jeux inconnus. C’est une personne qui se rend disponible pour aider à la rédaction de CV… On peut multiplier les exemples qui permettent à des habitants de s’approprier nos lieux en étant partie prenante de la vie de la collectivité.

Les cultures vivantes présentes sur un territoire se traduisent alors certes dans la richesse et la diversité des collections, mais aussi dans l’élaboration des projets, des services, dans la programmation culturelle, dans le respect de la vocation de la bibliothèque d’être un lieu de partage des savoirs et des cultures.

La place du personnel

Le personnel des bibliothèques est-il professionnellement prêt à définir et à ouvrir un espace d’intervention aux usagers ? Notre culture et notre formation professionnelles ne sont-elles pas bousculées par cette perspective ? On avancera la crainte d’un brouillage de l’identité du lieu, d’une déqualification des personnels, de l’éparpillement des missions. Il ne s’agit pas de cela : les habitants ne prendront pas la place du personnel, ne le remplaceront pas dans ses compétences techniques strictes. Il s’agit de se mettre professionnellement dans une posture d’écoute active des populations que l’on doit servir, de valoriser, d’optimiser et d’intégrer des ressources que l’on ne trouve pas au sein de la bibliothèque. Ce que l’on risque ? La présence active d’une partie de la population que l’offre culturelle initiale touchait peu, une régulation probable des incivilités (le partage d’un lieu avec des adultes actifs calme considérablement les imprévisibles ardeurs adolescentes), une appropriation possible de la bibliothèque et de son offre propre par la réduction de la distance culturelle entre le lieu et les habitants.

Pour alimenter la réflexion collective, il serait utile de repérer, d’analyser et de diffuser les pratiques innovantes des structures qui ont fait le choix de s’ouvrir aux dynamiques de participation des habitants. Dans le même sens, des évaluations culturelles distinctes des bilans traditionnels pourraient apporter des éclairages nouveaux, notamment sur les perceptions des nouvelles pratiques et sur les effets, en termes de développement des publics et d’évolution du service public, de la participation culturelle des habitants.

Enfin, pour accompagner l’ajustement des métiers de la lecture publique, la formation professionnelle continue des agents devrait être l’objet d’une dynamique de renouvellement et d’une pédagogie de l’exemple.

  1.  (retour)↑  Claude Poissenot, « Penser le public des bibliothèques sans la lecture », BBF, t. 46, n° 5, 2001, p. 4-12.