entête
entête

Quelques pistes à exploiter

Bernard Coisy

Le nombre de prêts et la consultation sur place sont les deux éléments qui, traditionnellement, mesurent l’activité d’une bibliothèque municipale. La consultation sur place qui se développe et se diversifie, notamment avec les nouvelles technologies, n’est pas chose aisée à quantifier. C’est pourquoi on lui préfère le nombre d’entrées, en l’assimilant plus ou moins confusément à la consultation sur place, même si l’on sait bien que certains lecteurs ne viennent à la médiathèque que pour emprunter, écouter une conférence ou visiter l’exposition.

Tout autant que les prêts, la consultation sur place sanctionne le travail des bibliothécaires, l’adaptation des collections, la qualité de l’accueil et le rôle de lieu de rencontre pour les citadins. À la médiathèque de Lorient, cette activité est gratuite, complètement libre et anonyme. Elle n’a donc pas de rapport avec une liste d’inscrits ou d’abonnés, celle-ci ne concernant que les lecteurs qui empruntent des documents. Il convient donc de ne pas dramatiser ces résultats. Pourtant, c’est une donnée névralgique, car elle est censée traduire la quantité de population touchée. Cette focalisation s’exacerbe quand le nombre d’abonnés est rapporté à la population de la commune, ce rapport étant censé montrer dans quelle mesure les objectifs de démocratisation sont réalisés ou non.

Cela dit, le contexte particulier de la médiathèque de Lorient fait apparaître une baisse réelle du nombre d’inscrits : de 18 000 en 1998, il est passé à moins de 12 000 en 2001. Le tiers des inscrits perdus en quatre ans. Quelle est la réalité derrière ces chiffres ? A-t-on vraiment autant d’emprunteurs en moins ? D’autant que le nombre de prêts est stable. Il faut cependant noter d’une part que le nombre de prêts de livres baisse (les livres pour enfants) et que le nombre de prêts des autres supports augmente. D’autre part, au fil des ans, le règlement autorise les lecteurs à emprunter de plus en plus de documents. On aurait ainsi moins d’inscrits qui consomment plus. Plusieurs pistes peuvent être explorées : la gestion du fichier des abonnés, les choix tarifaires, le manque de communication dans les médias locaux, le contexte géo-administratif et économique.

Le fichier des abonnés

Une bonne partie de l’explication vient de la variation dans le décompte des inscrits au fil des ans. Pour répondre à la question du nombre d’abonnés dans le rapport annuel au ministère de la Culture, nous consultons notre fichier informatisé. Le nombre peut, selon les bibliothèques, correspondre soit au nombre d’inscrits ayant un abonnement en cours, soit à ce nombre augmenté de ceux qui ne se sont pas réabonnés depuis un mois, ou depuis un semestre, un an, voire tous ceux qui ne se sont jamais réinscrits. En bref, c’est une statistique peu significative, surtout quand on constate que le nombre annuel de nouveaux abonnés tourne autour de 23 % à la médiathèque de Lorient. Ces variations s’expliquent dans la mesure où le SIGB ne peut pas faire deux fichiers des abonnés, celui des actifs et celui des inactifs. Or il a besoin des noms et des adresses des non-réabonnés pour différentes démarches administratives et, éventuellement, pour… des études statistiques sur le turn-over des abonnés.

Quelle limite fixer pour garder les inactifs dans le fichier ? À la médiathèque de Lorient, la réponse a beaucoup varié. De l’automne 1992 à 1996, n’ont été éliminés que les inactifs dont on savait qu’ils avaient déménagé (1 000 par an environ). En 1996, on supprime tous les inactifs qui ne se sont pas réinscrits l’année même et l’année précédente. En 2000, on décide d’éliminer chaque mois tous les non-réabonnés un mois après l’échéance de leur abonnement. Le nombre annuel des usagers supprimés a donc comporté, chaque année, un nombre important de non-réabonnés des années antérieures et pas seulement ceux de l’année. Cela explique en grande partie la baisse du nombre d’inscrits constatée dans les rapports annuels. Cependant, si l’on superpose la courbe des usagers supprimés et celle des nouveaux usagers, on constate que la première croît par paliers et que la deuxième décroît. En 1994, il y a quatre fois plus de nouveaux abonnés que d’usagers supprimés : la nouveauté de l’ouverture de la médiathèque, relayée par la presse, fait encore son effet. Les deux courbes se croisent en 1996, jusqu’à cumuler un déficit de 1 300 en 1999 et de 1 000 en 2001. Seule la statistique de 2002 nous donnera une image juste du différentiel nouveaux usagers/usagers supprimés. Il est de 247 sur les huit premiers mois de 2002. On peut donc considérer que l’objet de l’étude porte sur une baisse du nombre d’inscrits qui est de l’ordre de 2 %.

La politique tarifaire

En regard des efforts importants et soutenus des bibliothécaires, ces chiffres peuvent donner, malgré cela, un sentiment de découragement. Sans doute, des éléments sont-ils venus contrebalancer leur action. À commencer par la politique tarifaire qui a pu être dissuasive. Deux choix ont servi cette tendance à Lorient : d’une part, une augmentation régulière chaque année pour arriver aujourd’hui à des tarifs franchement élevés pour certains abonnements et, d’autre part, la décision, en 1999, d’une politique tarifaire discriminante entre les enfants et jeunes selon qu’ils sont Lorientais ou non.

Sur le premier point, notons que les tarifs adultes ont augmenté chaque année depuis l’ouverture, ce qui donne une augmentation en dix ans qui va de 20 à 81 %. L’année 1999 notamment, où le tarif livres pour les adultes lorientais passe de 70 à 100 francs, tandis que l’abonnement livres pour les enfants lorientais est ramené de 20 à 10 francs, ce qui a pour effet des non-réabonnements adultes, ceux-ci utilisant la carte de leur enfant pour emprunter. Ce fait est confirmé par les statistiques de prêt de la médiathèque et par une enquête sur la lecture à Lorient faite en 2000 dans le cadre du Contrat-ville-lecture 1. Selon cette enquête, 14 % des personnes interrogées déclarent emprunter des documents à la médiathèque, mais seulement 10 % déclarent être inscrits.

Sur le deuxième point, soulignons que la volonté politique qui sous-tendait la décision de ramener l’abonnement livres pour les enfants lorientais de 20 à 10 francs (tarif pratiqué à l’ouverture en 1992) fait suite au constat d’une baisse du nombre d’enfants inscrits durant les trois années précédentes. Cependant, elle ne s’est pas traduite par une reconquête des lecteurs perdus, en partie à cause du glissement de ces abonnements sur des abonnements tous supports utilisés par les parents, mais aussi parce qu’en même temps l’abonnement livres pour les enfants non-lorientais passait de 20 à 100 francs. Sans doute, en dépit d’un partenariat particulièrement dynamique avec les écoles, ces circonstances ont-elles conduit à la perte de lecteurs enfants. Du côté des jeunes (16-25 ans), la baisse du nombre d’abonnés lorientais (livres) n’est pas compensée par l’augmentation du nombre d’abonnés tous supports. En dix ans, le tarif « livres jeunes » a été multiplié par 5 pour les Lorientais et par 10 pour les non-Lorientais.

L’ouverture, dans la même période, de médiathèques neuves et bien équipées dans les communes périphériques a joué un rôle certain d’attrait, sans qu’on puisse constater qui est passé dans une autre commune et qui n’a pas repris du tout d’abonnement. La politique tarifaire discriminante qui demande aujourd’hui 400 francs pour l’abonnement jeunes tous supports et 200 francs pour l’abonnement enfants a probablement amplifié ce mouvement.

Le contexte local

Le contexte économique local avec le départ de la Marine nationale, la baisse d’activité de la Direction des chantiers navals et de la sous-traitance induite, le tout représentant un nombre d’emplois important, a pu jouer son rôle, sans qu’il soit possible d’en mesurer l’impact réel.

Dans l’ensemble, la réalité est sans doute moins inquiétante que les chiffres du départ ne pouvaient le laisser supposer et l’on peut plutôt parler d’une stagnation du nombre d’inscrits. Cependant, d’une part, on constate bien une baisse du nombre de prêts de livres pour les enfants, et d’autre part, nous pointons là une difficulté réelle à élargir le public des lecteurs en dépit du lourd investissement consenti par la ville.

L’enquête citée plus haut fait apparaître une typologie des lecteurs qui permet de situer le rôle de la médiathèque parmi les pratiques de lecture et ses limites. Assez nettement, elle montre que le réseau des bibliothèques publiques et les services qu’elles proposent ne sont pas assez connus : 22 % en ont une connaissance nulle ou faible ou n’associent pas la lecture sur place à la gratuité ou ignorent qu’on peut y faire autre chose qu’emprunter ; 27 % ne connaissent pas l’ensemble du réseau des bibliothèques. Ainsi, la moitié de la population de la commune a une information insuffisante sur les bibliothèques de Lorient, alors qu’elle en a une image positive, nous dit l’enquête. Plutôt que de communiquer uniquement sur des événements de la médiathèque, il apparaît bien plus souhaitable de faire constamment connaître les multiples services et activités régulières de proximité.

L’enquête nous renseigne aussi sur la motivation de ceux qui viennent dans les bibliothèques municipales. C’est d’abord la recherche documentaire et la lecture sur place pour 100 % des usagers habituels (fréquentant plus d’une fois par mois) et pour 56 % des usagers épisodiques (plus d’une fois par an). Emprunter ne concerne que 25 % des usagers. C’est notamment vrai pour les catégories socioprofessionnelles à revenu modeste et les jeunes. Par ailleurs, 60 % des enquêtés disent lire souvent des revues, mais seulement 28 % disent lire souvent des livres. La lecture des revues est souvent corrélée à la fréquentation de la médiathèque, puisqu’elle est fréquentée par 47 % de ceux qui ont une lecture régulière des magazines et par 30 % de ceux qui en ont une lecture épisodique. Les catégories socioprofessionnelles à revenu modeste et niveau d’étude le moins élevé pratiquent ce type de support alors qu’elles délaissent plus volontiers les livres. On peut constater qu’en développant depuis quelques années les périodiques et la lecture sur place, la médiathèque a choisi la bonne direction pour répondre à l’objectif de démocratisation. Sans doute convient-il de poursuivre et d’amplifier.

Les pratiques de lecture

Enfin, on note que la lecture même des livres n’est pas liée majoritairement à la fréquentation de la médiathèque : 10 % des enquêtés déclarent y être inscrits, 14 % y empruntent des documents, 20 % la fréquentent régulièrement, 16 % épisodiquement. Face à ces chiffres, 20 % déclarent spontanément avoir la lecture comme loisir et 52 % le déclarent quand la question est guidée (« La lecture est-elle pour vous un loisir ? ») ; 45 % disent pratiquer souvent la lecture, 31 % disent lire de temps en temps et 16 % rarement. Les pratiques de lecture échappent donc en grande partie, et peut-être heureusement, à la bibliothèque publique. Elles sont souvent liées à des liens de sociabilité entre parents et amis. La médiathèque ne doit-elle pas imaginer des services qui favorisent ces pratiques ? D’autre part, pour beaucoup, le plaisir de lire est lié à la possession du livre. Peut-être faut-il aussi réfléchir à la valeur du livre neuf donné, à ce que cela peut initier dans la relation du lecteur avec le livre ?

La bibliothèque municipale est un lieu de lecture parmi beaucoup d’autres. Sans doute doit-elle développer des spécificités (par exemple des collections et des services difficilement disponibles ailleurs pour les catégories de lecteurs supplémentaires que nous voulons toucher). Elle peut aussi servir les autres pratiques de lecture, par exemple en développant des groupes d’échange (destinés à s’émanciper). Peut-être faut-il enfin sortir de cette vision de la bibliothèque publique à l’anglo-saxonne, plaquée sur la réalité socioculturelle française : un élève de classe terminale a 36 heures de cours par semaine, sans compter les leçons et les devoirs qui suivent. Le temps de loisir, objet d’une âpre convoitise de la part du marché, n’est pas extensible. Une proportion de personnes peut-être plus forte que dans d’autres pays sera toujours rétive à l’inscription en bibliothèque. Peut-être certaines parmi elles seraient-elles désireuses d’en avoir un autre usage ?

  1.  (retour)↑  Étienne Carrez, Éude auprès d’habitants de trois quartiers de Lorient, juin-octobre 2000 – tome 1 : les pratiques de lecture au quotidien, Lorient, Mairie de Lorient, DRAC Bretagne, 2001.