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De Moscou à Saint-Pétersbourg

Les bibliothèques publiques russes entre passé et futur

Annie Le Saux

En cette semaine de mai, les douze bibliothécaires français partis visiter des bibliothèques publiques à Moscou et Saint-Pétersbourg, ont pu apprécier, comme constante de ce voyage, l’accueil chaleureux de leurs collègues russes, chaque bibliothèque ayant eu l’élégance d’exposer des ouvrages représentatifs des collections françaises de son fonds, et les quelques bibliothécaires parlant français s’étant fait un point d’honneur de prononcer quelques phrases en français, comme la directrice de la Bibliothèque Tourgueniev à Moscou.

Les rencontres professionnelles 1, au cours desquelles visites de bibliothèques et dialogues avec les représentants du monde des bibliothèques et de la culture se sont succédé, ont permis d’entrevoir certaines caractéristiques de la situation des bibliothèques russes à l’heure actuelle. Toutes ces rencontres, sans exception, ont été scandées par des retours à un passé encore très présent, et par le rappel de la rupture née de la fin de l’URSS. Le paysage des bibliothèques en Russie, et encore plus dans les ex-républiques soviétiques, à l’image de tout le pays, a subi de profonds bouleversements. À côté des bibliothèques d’ « avant », stables, immuables, homogènes, il y a désormais autant de cas particuliers que d’établissements, et des remises en question de pratiques bien ancrées.

Hier et aujourd’hui

C’est après la Révolution de 1917, que des milliers d’écoles et de bibliothèques se sont ouvertes, avec, comme objectif, la création d’une nouvelle société passant par l’instruction du peuple. Et c’est ainsi que de 80 % d’analphabètes recensés avant 1917, on est passé à toute une population qui, dès 1939, avait au moins un niveau d’étude primaire. Cette situation s’est maintenue jusqu’à ce qu’une nouvelle coupure intervienne, il y a une dizaine d’années.

Le tour d’horizon qu’Eugène Kouzmine, directeur du livre et des bibliothèques au ministère de la Culture, a fait de cette période, a témoigné des difficultés qu’il y a eues et qu’il y a encore à passer d’un système économique à un autre 2. Durant ces dix années qui ont suivi la chute du communisme, tout ce qui était le reflet du passé a été aboli, ce qui était bien comme ce qui était mal – il n’y avait pas de recul suffisant pour juger de ce qu’il fallait garder –, et les bibliothèques ont été elles aussi emportées par ce courant, certaines en profitant et d’autres pas.

La situation culturelle change sans cesse ; les paradigmes d’appréciation également, avec notamment l’ouverture du pays aux cultures étrangères. Les bibliothèques se reconstruisent, tant matériellement qu’intellectuellement. Mais les écarts se sont creusés et les différences sont énormes entre les bibliothèques.

Des comités interministériels faisaient le lien entre toutes les bibliothèques de l’Union soviétique, qu’elles aient été publiques, universitaires, d’entreprises… Les 130 000 bibliothèques russes, devenues autonomes, sont rattachées à différents ministères : ceux de la Culture, de la Recherche, de la Santé, de l’Agriculture, des Transports… et il n’existe plus désormais de structure gouvernementale fédérative pour développer une politique commune. Chacun résout ses difficultés à sa façon.

Rattachées au ministère de la Culture, les bibliothèques publiques sont au nombre de 50 000 en Russie, 9 sont fédérales et 89 régionales, les autres étant municipales. Quinze mille bibliothèques environ ont dû fermer, les entreprises dont elles dépendaient ayant elles-mêmes fermé leurs portes.

Faute d’une politique générale commune insufflée par des instances dirigeantes et faute aussi de crédits, les bibliothèques ont compris la nécessité de maintenir des liens professionnels forts et de développer différentes formes de coopération : la Bibliothèque d’État de Russie à Moscou, ex-Bibliothèque Lénine ou Bibliothèque nationale de l’URSS, et la Bibliothèque nationale de Russie à Saint-Pétersbourg, ex-Bibliothèque Saltykov-Chtchédrine ou Bibliothèque nationale de la Fédération de Russie, organisent des réunions annuelles de collaboration sous forme d’un Conseil de coopération ; l’Assemblée des bibliothèques d’Eurasie regroupe les bibliothèques nationales des anciennes républiques de l’URSS, sauf celles de la Baltique ; des associations professionnelles ont vu le jour dans de nombreuses villes russes et il existe une Association de bibliothécaires russes. Toutes ces associations s’occupent de formation professionnelle, organisent des stages, des conférences…

Autre préoccupation de la profession : son image, qui a bien besoin d’être rehaussée. Si, naguère, les directeurs de bibliothèque n’avaient pas à se soucier du recrutement de leur personnel – c’était souvent les personnes les plus cultivées qui demandaient à travailler en bibliothèque – actuellement, les salaires sont si peu élevés que la profession n’attire plus. Beaucoup s’en vont dans le privé, et ceux qui restent doivent cumuler plusieurs métiers, avec l’accord tacite et bienveillant de leur directeur, à qui il arrive de redistribuer une partie des gains de son autofinancement à son personnel.

Les bibliothèques, qui jouaient un rôle dans la politique du gouvernement, comme propagateur de la culture et de l’instruction et courroie de transmission du parti, souffrent, depuis ces dix dernières années, de ce déficit d’image. Il leur faut désormais convaincre, déclare Zoia Tchalova, directrice de la bibliothèque municipale centrale de Saint-Pétersbourg et présidente de l’Association des bibliothécaires de Saint-Pétersbourg, qui ne ménage personnellement pas ses efforts auprès de l’administration, de la presse et des médias 3.

Le nerf de la guerre… et des bibliothèques

Avant, l’État finançait entièrement les bibliothèques, qui n’avaient à se soucier d’aucuns crédits, ni de construction, ni d’acquisition, ni d’entretien… Depuis les années 1990, la décentralisation a bouleversé cet état de fait. Les financements sont désormais attribués, en ce qui concerne les bibliothèques publiques, soit par l’État, soit par les régions, soit par la ville.

À côté de cet argent public, que tous, qu’il s’agisse des directeurs des deux grandes bibliothèques nationales ou de ceux de bibliothèques de quartier, s’accordent à trouver insuffisant, s’est développé un financement privé, dont le montant est de loin supérieur au premier. Dans ce domaine également, quel que soit le type de bibliothèque, à Moscou comme à Saint-Pétersbourg, toutes font preuve d’ingéniosité pour faire vivre leurs collections et compléter les salaires souvent très bas de leur personnel.

Les sources d’autofinancement sont multiples et vont de l’organisation de cours de langues étrangères à un partage de locaux avec les centres culturels étrangers, ou à la création de clubs, tel les clubs pour enfants Montessori. Cette liste est ouverte et c’est à qui fera preuve de la plus grande inventivité pour développer des services payants, mettant en œuvre des activités éditoriales, de reprographie, de recherche sur Internet, de prêts d’exposition ou encore de plastification de cartes d’identité… chaque bibliothécaire faisant travailler sa matière grise pour innover en la matière. L’existence même d’une bibliothèque dépend en grande partie du dynamisme et de la forte personnalité du directeur et de son personnel. Ceci n’est pas nouveau bien sûr, prenons le cas de la Bibliothèque pan-russe de littérature étrangère de Moscou (BLE), dont les missions – introduction des nouvelles idées, défense de la culture – ont toujours été défendues contre vents et marées et malgré les vicissitudes de la période soviétique, par sa fondatrice, Margarita Rudomino, mais les causes en sont devenues différentes, de politiques elles sont devenues financières.

Les acquisitions d’ouvrages, d’après Evgenij Kouzmine, sont trois fois moindres qu’à l’époque soviétique, avec une moyenne de 160 livres achetés pour 1 000 habitants, et il faut garder à l’esprit qu’il existe une grande différence selon les régions. De même, comme l’a souligné Olga Oustinova, directrice adjointe de la BM centrale Vladimir Maïkaovski, lors de la conférence de Saint-Pétersbourg, il existe une différence entre la politique des bibliothèques des grandes villes qui ressemblent de plus en plus à des médiathèques d’information, et celle des petites villes, où la culture de masse et la lecture de loisir sont toujours prédominantes.

Du fait aussi que le public actuel des bibliothèques est en très grande majorité un public jeune, pour répondre à ses attentes, ce sont surtout des manuels que les bibliothèques achètent, ce qui en fait des centres de documentation et d’information plus que des bibliothèques publiques.

Un service d’acquisitions centralisait auparavant les achats et les ouvrages édités en Russie étaient largement distribués aux bibliothèques, souvent en de multiples exemplaires : les rayonnages sont encore riches de centaines d’exemplaires d’œuvres de ou sur Lénine, Karl Marx… Désormais, en l’absence de service technique national, chaque bibliothèque gère ses acquisitions, ce qui donne une liberté de choisir ses éditeurs qu’apprécie particulièrement la directrice de la Bibliothèque Anna Akhmatova de Moscou, mais peut aboutir au cloisonnement des bibliothèques et à leur isolement. Est-ce parce qu’il est conscient de ces risques, toujours est-il que le président Poutine envisage de redonner plus d’importance à l’État.

Quelques exemples remarquables

La plus singulière des neuf bibliothèques fédérales mérite qu’on s’y attarde. Anciennement bibliothèque du Marxisme-Léninisme, l’actuelle bibliothèque de Sciences politiques et économiques possède un des fonds les plus importants sur les mouvements révolutionnaires. La directrice adjointe – qui était la directrice de l’établissement à l’époque soviétique – a fait revivre le passé de cette bibliothèque riche de 2 500 000 ouvrages, dont 200 000 raretés, où l’on trouve certaines collections achetées à l’étranger à des ventes aux enchères, et où on a pu voir une collection de L’Humanité offerte à Staline pour son 70e anniversaire, ou un numéro confisqué de La Tribune ouvrière. Bibliothèque auparavant très fermée, il a été décidé, depuis la chute du communisme, de l’ouvrir au public. Grandeur et décadence – aux yeux de la sous-directrice – d’une bibliothèque réservée, au temps de sa splendeur, à des lecteurs triés sur le volet, où les problèmes financiers n’existaient pas, et qui doit désormais faire face à une dure réalité : difficulté de recruter du personnel, fin d’un budget illimité – elle est désormais rattachée au ministère de la Culture –, fermeture de l’Institut du Marxisme-Léninisme au sein duquel elle se trouvait protégée, et cohabitation actuelle si peu désirée avec l’Institut des Impôts.

Il n’y avait cependant pas que le fonds de cette bibliothèque à n’être ouvert qu’à un public choisi ; imposées par la censure, certaines réserves étaient elles aussi fermées à la majorité des lecteurs. On y conservait la littérature considérée comme subversive, au sein de laquelle on trouvait en bonne place des ouvrages de psychologie, de sociologie, de politologie, tout ouvrage susceptible, en fait, de développer l’esprit critique. Depuis 1989, les fiches de ces ouvrages interdits au public réapparaissent, intégrées désormais dans les catalogues et les livres sont eux-mêmes devenus accessibles à tous. Les catalogues, de plus en plus informatisés bien que partout subsistent les catalogues en bois et leurs fiches papier, ajoutent à la visibilité de ces fonds.

À côté du cas véritablement à part de la bibliothèque de Sciences politiques et économiques, la bibliothèque municipale Anna Akhmatova, à Moscou, peut servir de modèle de bibliothèque publique. Entièrement informatisée, autonome financièrement et juridiquement, cette bibliothèque de quartier attire enfants, adolescents, adultes et personnes du troisième âge par la variété de ses activités, très à l’écoute des préoccupations de son public – dossiers de presse sur la vie du quartier ou sur des problèmes actuels comme la drogue et l’alcoolisme, brochures d’information sur les questions juridiques (La loi me défend), ordinateurs pour mal ou non-voyants, salle indépendante consacrée au monde des femmes en réponse à un public majoritairement féminin… De telles bibliothèques existent et existeront de plus en plus, mais n’oublions pas qu’elles ne représentent, pour l’instant, qu’une minorité.

Une des spécificités des bibliothèques publiques russes est d’avoir octroyé aux bibliothèques pour enfants (cf. image) et pour adolescents une place à part entière. La bibliothèque centrale pour enfants Alexandre Pouchkine, à Saint-Pétersbourg, du haut de ses 80 ans d’existence, développe de nombreuses actions envers les tout-petits, pour lesquels elle a mis au point un programme pour les faire aller des jouets aux livres, comme envers les plus grands, auxquels elle offre entre autres un centre d’informations juridiques. Cette bibliothèque est la plus à la pointe de la ville dans le domaine informatique, avec une salle multimédia riche de 500 cédéroms et de 1 500 cassettes vidéo et un site Internet ouvert aux enfants qui ont créé, eux-mêmes, leur propre page. Plusieurs de ses activités sont menées en partenariat, avec des écoles, le Comité pour la Culture ou encore l’Institut français…

Le partenariat, c’est ce que cherche également à développer la bibliothèque d’État pour aveugles de Saint-Pétersbourg (cf. image), installée dans une ancienne église, membre d’un réseau de 74 bibliothèques pour aveugles, dont elle est la plus importante après celle de Moscou. La section édition de la bibliothèque est très productive : outre des ouvrages en braille, en gros caractères, on y édite des cassettes pour adultes et pour enfants, et on y publie, en collaboration avec la Finlande, une revue sur les non-voyants.

Ne pouvant citer toutes les bibliothèques visitées, notamment les deux bibliothèques nationales 4, je terminerai par la bibliothèque théâtrale de Saint-Pétersbourg, dont on ne se lasserait pas d’admirer les collections les plus anciennes – 60 % du fonds sont des ouvrages rares ou anciens, beaucoup achetés à l’étranger par les représentants de la Cour –, ouvrages du XVIe et du XVIIe siècle sur la danse, croquis fait par Alexandre Benois pour Le Médecin malgré lui, collection du prince Lobanov-Rostovski, etc.

Et demain ?

En conclusion, on peut dire que la Russie se transforme et, en se transformant, elle découvre des problèmes que nous avons connus ou que nous connaissons encore, seulement un peu plus nouveaux et un peu plus exacerbés : le dépôt légal, la numérisation, les problèmes juridiques, les normes, la formation…

Les idées et les projets ne manquent pas en Russie pour moderniser les bibliothèques et, pour cela, les aides et partenariats étrangers sont sollicités. Parmi les aides récurrentes, la fondation Soros fait office d’un des plus grands argentiers. Rien d’étonnant à ce que ce soit surtout des ouvrages en anglais qui remplissent les étagères des bibliothèques alors que, comme on a pu le déplorer partout, les ouvrages en français se comptent sur les doigts de la main. De même que ce sont les éditeurs anglo-saxons et allemands qui ont la plus forte représentation à Moscou et Saint-Pétersbourg. De même aussi que, comme l’a fait observer Zoïa Tchalova, alors que de nombreux séminaires et colloques sont organisés à Saint-Pétersbourg en collaboration avec l’Angleterre, l’Allemagne et la Finlande, c’était la première fois que s’en déroulait un avec la France. Il est extrêmement regrettable qu’une telle perte de vitesse de la langue et de la culture françaises puisse se constater dans un pays où elles occupaient, il n’y a pas si longtemps, le premier plan.

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Club Montessori à la bibliothèque Anna Akhmatova, à Moscou. Photo : Annie Le Saux.

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Présentation de livres à la bibliothèque centrale pour enfants Alexandre Pouchkine, à Saint-Pétersbourg. Photo : Annie Le Saux.

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Postes informatiques pour mal ou non-voyants à la bibliothèque Anna Akhmatova, à Moscou. Photo : Annie Le Saux.

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Salle de la bibliothèque d’État pour aveugles de Saint-Pétersbourg, installée dans une ancienne église. Photo : Annie Le Saux.

  1.  (retour)↑  Ce séjour a été remarquablement organisé par Jean-Jacques Donart, responsable de la Médiathèque du Centre culturel français de Moscou, avec la collaboration de membres du ministère de la Culture et de collègues russes et de Laurent Lenoir, responsable de la Médiathèque de l’Institut français de Saint-Pétersbourg.
  2.  (retour)↑  Le directeur du livre et de la lecture nous a reçus longuement à Moscou et a fait, à Saint-Pétersbourg, une intervention au colloque franco-russe organisé, les 23 et 24 mai, par la directrice de la BM centrale Vladimir Maïakovski de Saint-Pétersbourg et présidente de l’Association des bibliothécaires de Saint-Pétersbourg, avec la collaboration du Centre culturel français de Moscou et l’Institut français de Saint-Pétersbourg..Ce colloque, au cours duquel des bibliothécaires russes et des bibliothécaires français ont fait part de leur expérience, avait pour thème « La médiathèque au carrefour de l’information et de la culture ». Cf. l’article de Florence Poncé, p.62.
  3.  (retour)↑  Pour insuffler un regain d’intérêt pour cette profession, l’ancien président Eltsine a instauré une fête des bibliothèques, qui a lieu, chaque année, le 27 mai.
  4.  (retour)↑  Une des richesses inestimables de la Bibliothèque nationale de Russie, à Saint-Pétersbourg, la bibliothèque de Voltaire, reflet des lectures de l’écrivain annotées de sa main, souffre, elle aussi, d’un manque de crédits chronique et le conservateur qui en a la charge lance un appel à l’aide pour maintenir et mettre en valeur cette collection unique.