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Quelques éléments de complément à mon intervention du 25 mars

Hervé Le Crosnier

Ndlr : Hervé Le Crosnier, dont les (pro)positions ont été rudement critiquées lors de ce débat, a souhaité s’expliquer mieux. Nous lui cédons bien volontiers à nouveau la parole pour conclure ce débat (A.-M. B.).

J’ai largement été pris à parti suite à mon intervention du 25 mars. J’ai souhaité ne pas modifier le texte de mon intervention, que j’ai transmis en l’état aux rédacteurs du BBF, afin que chacun puisse juger sur pièce, mais je souhaite ici ajouter quelques compléments.

D’abord, j’ai sous-estimé la douleur des bibliothécaires qui voient leur travail d’ouverture vers de nouveaux univers documentaires bafoué et ridiculisé par des pratiques provocatrices, des personnes laissant des images scandaleuses sur les écrans, notamment des images pornographiques. C’est effectivement un véritable problème, mais, et je l’expliquerai plus loin, la solution n’est pas dans le filtrage, mais plutôt dans l’organisation de l’accès à l’information numérique.

Cette douleur prise en compte, on doit cependant faire preuve de retenue dans la réflexion sur le filtrage, pour des raisons de fond (quelle approche philosophique de la démocratie et de la place qu’occupe la liberté d’expression ?) et pour des raisons pratiques (les sites repérés sont souvent invalidés dans les heures qui suivent, ce qui conduit à une course perdue d’avance pour constituer des listes de blocage).

Le premier point concerne la définition du filtrage : le filtre bloque l’accès depuis un poste situé dans une bibliothèque (ou un autre service ouvert au public) vers un site existant sur l’Internet. De ce point de vue, le filtre, dont la responsabilité dépend du bibliothécaire, ne concerne que les sites légaux. Pour tout ce qui est illégal (négationnisme, pédophilie, espionnage, appel au meurtre, apologie du racisme et de l’anti-sémitisme), c’est aux instances d’application de la Loi d’agir. Ce n’est pas parce que, cédant aux pressions commerciales, les États refusent de se donner les moyens juridiques, policiers, techniques de bloquer ces sites illégaux que le bibliothécaire doit sentir sur ses épaules des responsabilités qui le dépassent. C’est au contraire comme citoyen qu’il peut agir afin que la Loi s’applique dans toute sa rigueur.

Les lois concernant la liberté d’expression et sanctionnant les dérives (utilisation de moyens d’expression pour propager des documents qui sont contraires à la vie en société) sont construites autour de la sanction de l’émetteur (le directeur de publication, l’imprimeur…). Dire que cela est impossible sur Internet est faux. Il faut que la police et la justice s’en donnent les moyens. Dire qu’un serveur placé à l’étranger est inattaquable est faux et démissionnaire. L’affaire Yahoo nous montre qu’un blocage est possible suite à une décision de justice. Des affaires concernant la diffusion en France de journaux négationnistes imprimés à l’étranger montrent aussi que les rédacteurs français peuvent être poursuivis dès lors que leur publication s’adresse aux Français.

Enfin, les actions juridiques internationales sont toujours possibles, longues dans un premier temps, mais posant avec la force de la diplomatie et de la politique d’un État, la nécessité de formes régulées d’organisation du monde. Le blocage par des diffuseurs est aussi possible si (et seulement si) la justice le demande, et les référés d’heure à heure peuvent dans ces cas être plus efficaces, et surtout plus démocratiques, que les actions intempestives émanant d’instances privées.

Le grand danger derrière la possibilité de donner à tous les moyens (techniques, mais surtout moraux et légaux) de bloquer des sites est de commencer par ce que tout le monde rejette (les fameux sites pédo-négationnisto-racistes-espions) pour s’étendre aux sites qui gêneraient untel ou tel autre, en fonction d’inclinations politiques, philosophiques, religieuses… C’est la laïcité et la démocratie qui sont en jeu. La Loi est claire sur ces points, telle qu’elle a été élaborée par les révolutionnaires de 1792. L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen stipule une règle philosophique fondamentale : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. » Ce n’est nullement une position « laxiste », mais bien une position qui appelle à la démocratie pour définir ce que la Loi interdirait de dire par les moyens d’expression publics (là encore, ce n’est nullement interdire de penser, ni même d’exprimer en privé). Car la liberté d’expression a un cadre précis : il s’agit de ce qui relève de la sphère des idées et des opinions (sphère politique, philosophique, scientifique, l’art et la culture…). Malheureusement, nous assistons à un détournement de cette notion fondamentale de la liberté d’expression au profit de la liberté de dire non pas des idées, mais des intérêts, notamment des intérêts commerciaux, qu’ils soient légaux ou illégaux (commerce de la drogue et des armes, proxénétisme dans sa version pornographique). Le commerce est une pratique et non pas une idée d’organisation sociale. De ce point de vue, il ne dépend nullement de la liberté d’expression, mais de la régulation des pratiques économiques et sociales. À moins de penser, ce qui est malheureusement trop répandu actuellement, par paresse intellectuelle, que c’est au commerce de régir le monde.

Si nous voulons à la fois défendre la démocratie (la capacité à décider collectivement de notre avenir et à inscrire ces décisions dans des lois, en se donnant les moyens réels de les appliquer) et juguler les pratiques perverses (qui ne se développent en général que parce qu’elles induisent un marché et des bénéfices parfois colossaux, le marché du sexe sur Internet en étant un exemple flagrant), il faut renforcer le citoyen qui existe en chacun de nous et réduire le consumériste (qui ne veut pas avoir à se prononcer et à réfléchir par lui-même). Nous sommes tous des janus bifrons qui souhaitons la vie facile, mais qui sommes capables, quand le déclic survient, d’intervenir dans l’organisation du monde et plus prosaïquement dans la vie civique au quotidien.

Un dernier point concerne, non pas le filtrage, mais le modèle même de l’accès aux documents numériques dans les bibliothèques. Je le livre ici comme incidente, car il mériterait un débat à lui tout seul.

Le besoin de filtrage survient parce que nous privilégions le modèle de la « borne d’accès », borne d’usage anonyme, en lieu public, de préférence debout… bref, autant de situations qui d’une part ne correspondent pas vraiment à l’usage de l’Internet d’information et d’idées, et d’autre part favorisent les pratiques délictueuses. C’est le réflexe de Carnaval : derrière le masque, il n’y a qu’une seule chose qui compte, c’est le sexe et la provocation, le dérèglement des sens. Cela fait des siècles qu’il en est ainsi. Carnaval est organisé et codifié, et nous devons réfléchir à ce que cela signifie dans nos pratiques de bibliothèques, qui sont justement à l’opposé de ces situations de « soupape de sûreté sociale ».

Pourquoi ne pas intégrer la dimension personnalisée de l’usage de l’Internet ? On navigue pour récupérer des documents, les stocker, les rediffuser, les lire souvent dans d’autres situations (hors-ligne, ou par impression). Et on utilise le même média pour écrire, annoter, classifier, organiser sa pensée. C’est cela l’Internet scientifique et culturel. L’Internet dont la fonction correspond aux missions des bibliothèques. L’autre Internet, l’Internet de surface, de passage, de surf… c’est l’Internet commercial, et comme le commerce électronique des biens ne marche pas vraiment, on voit le commerce des femmes qui s’installe. Et la recherche perverse et provocatrice des images et des situations qui vont déconstruire les structures mêmes qui offrent l’accès à cet Internet-là.

Oui, il nous faut réfléchir aux solutions techniques qui permettent l’auto-contrôle des usagers de l’Internet en bibliothèques, et pour cela en finir d’abord et avant tout avec le modèle de la « borne ». Imaginons que chaque utilisateur d’Internet dans une bibliothèque ait un login personnel, éventuellement temporaire, lui permettant de stocker les documents qui l’intéressent, de les retrouver, de les annoter… Croyez-vous que celui-là, qui sait que s’il utilise ce service pour des pratiques délictueuses sera repéré et sanctionné, aura le même comportement que derrière une borne ?

Autant je crois profondément à la nécessité de défendre l’accès libre à tous les sites légaux existant, autant je crois que chacun doit assumer ses responsabilités dans les lieux publics, en son nom et sous son propre contrôle.

Bien évidemment, cela impose de redéfinir les pratiques techniques, notamment de se débarrasser de la notion de « personal computer », n’ayant aucun niveau de sécurité et partageable par tous. Les logiciels libres, notamment Linux, permettent aisément de mettre en œuvre de telles pratiques nouvelles, qui nous éloignent du modèle de borne et des dérives qu’il induit.