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Documentation et engagement

Les bibliothèques de l'environnement en Allemagne

Christine Ferret

Apparemment ignorées en France, les Umweltbibliotheken (ou UB) constituent une touche originale, voire excentrique, dans le paysage documentaire allemand 1. Ces espaces dédiés à l’environnement, fréquemment associatifs et donc pauvres en moyens, militants et parfois anarchiques dans leurs modes d’organisation, ouvrent des horizons en proposant peut-être un modèle différent, empreint d’une belle énergie, pour l’institution « bibliothèque » telle que nous la connaissons et la reproduisons.

Nées en raison des déficits du réseau public existant, les bibliothèques de l’environnement répondent à un double besoin au sein de la population : comprendre, maîtriser les innovations technologiques d’une part, inscrire ces dernières dans une perspective éthique et sociale d’autre part ; elles accompagnent de fait activement la démarche des « démocrates critiques 2 ». Si une partie d’entre elles s’adresse presque exclusivement aux experts de l’écologie et aux scientifiques, en se consacrant à la collecte et à la mise en valeur de documents spécialisés, celles dont la fondation était liée à un projet politique ont une vision beaucoup plus globale de leur rôle : l’environnement y est en effet conçu « par rapport aux relations que l’Homme entretient avec les autres et avec la nature, par rapport à ses besoins et ses pratiques économiques ». 3 Il n’est donc guère surprenant que les collections rassemblées revêtent des aspects presque encyclopédiques, en allant de la biologie à la philosophie politique…

Qu’est-ce qu’une bibliothèque de l’environnement ?

Deux répertoires, publiés à cinq ans d’intervalle 4, fournissent un premier cadre de réponse et livrent un aperçu de la diversité des établissements relevant de la catégorie « UB ». Au nombre de 103 en 1999 – soit onze de moins par rapport à l’état des lieux de 1994 –, elles correspondent à des fonds de taille extrêmement variable, entre 500 et 400 000 documents (cas de la bibliothèque centrale de l’Office fédéral de l’environnement – Umweltbundesamt – à Berlin, qui possède par exemple plus de 800 titres de périodiques spécialisés) ; la moitié d’entre elles disposent d’espaces inférieurs à 50 m2 et un tiers de 100 m2 environ.

Répartition géographique

Si les soixante-dix institutions situées dans les Länder de l’Ouest sont les mieux fournies 5, l’ancienne RDA (République démocratique allemande) est plus riche en bibliothèques par rapport au nombre d’habitants malgré des écarts spectaculaires entre les régions : 20 établissements en Saxe, 3 dans le Mecklembourg. Soixante-quatre bibliothèques dépendent d’associations (émanations de la Grüne Liga à l’Est, du Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland, ou de Greenpeace à l’Ouest) et 26 de la tutelle publique, communes, organismes de recherche ou Land dans le cadre des agences pour l’environnement. On note également que l’une d’entre elles est rattachée à une communauté religieuse (Ökumenisches Informationszentrum à Dresde) ; d’autres sont prises en charge par des entreprises, voire par des particuliers.

La question des budgets d’acquisition laisse perplexe : une dizaine d’organismes disposent de moins de 250 i par an, une douzaine de 3 500 i environ ; les moyens sont plus conséquents dans les UB rattachées à des entreprises, à des centres de recherche ou dans celles qui dépendent directement des administrations régionales (plus de 15 000 i). La faiblesse et l’irrégularité des financements publics peuvent être compensées par des « arrangements » entre les acteurs locaux. Ainsi, la bibliothèque municipale de Bielefeld a décidé depuis 1983 de reverser une partie de son budget à l’UB dans le cadre d’un développement complémentaire des collections.

Seul un quart des Umweltbibliotheken recensées correspondent à des centres de documentation stricto sensu, dont l’action ne s’est jamais inscrite dans un cadre contestataire. Malgré la présence de deux types bien distincts d’établissements, héritage de l’histoire, les points de convergence ne manquent pas. Dans certains cas (Leipzig par exemple), vocation politique et vocation scientifique tendent à se rejoindre.

Points communs

L’écologie constitue le dénominateur commun des collections, parfois spécialisées dans un domaine particulier (alimentation, transports, santé, énergie, espèces animales…), et également caractérisées par l’importance de la littérature grise et la diversité des supports ; les Umweltbibliotheken proposent par exemple fréquemment le prêt de coffrets pédagogiques multimédias consacrés aux problèmes environnementaux. Dossiers de presse, diapositives, photographies, cartes et plans figurent en bonne place.

Autre point commun : les services offerts. En dépit de ressources très limitées en personnel 6 – un poste au maximum dans la plupart des cas, souvent à temps partiel, avec le soutien éventuel, voire la présence substitutive d’objecteurs de conscience ou de bénévoles –, l’effort de vulgarisation scientifique va de pair avec le privilège du « relationnel » et se double d’une volonté d’offrir à tous un conseil qualifié, aux prises avec les expériences quotidiennes des utilisateurs, de même qu’une évaluation critique des problèmes rencontrés. Le bibliothécaire se définit avant tout comme expert médiateur 7 et dispose, de par sa formation initiale, son parcours professionnel antérieur ou son engagement politique, d’une compétence éprouvée en matière d’environnement. En revanche, il est fréquent que la connaissance du monde des bibliothèques ait été acquise « sur le tas » et que l’orientation vers une telle carrière relève d’un enchaînement de circonstances : les activités associatives et militantes en ont constitué le support. Les bibliothèques rattachées aux agences pour l’environnement sont apparemment les seules à disposer de personnel qualifié.

Cadre historique

Les premières Umweltbibliotheken d’inspiration citoyenne ont été fondées en RFA (République fédérale d’Allemagne) au cours des années 1970, dans le sillage du mouvement antinucléaire. Si d’autres centres universitaires (Hambourg, Hanovre, Münster, Tübingen) ont rapidement suivi, la bibliothèque de Bielefeld, intégrée au Centre de l’environnement (Umweltzentrum) à partir de 1978, a constitué un modèle du genre.

Créée grâce à la communauté des étudiants évangéliques, qui rassemble à partir de 1975 un fonds d’archives sur l’énergie atomique, elle se définit comme un centre d’orientation et de conseil, soutient les entreprises autogérées et accueille des groupes de travail. Certaines campagnes menées avec succès auprès de la municipalité (recyclage du verre, construction d’un parking à vélos, création d’une agence pour la qualité de l’eau) signalent l’importance de sa contribution au développement de la ville. Comme le rappelle Gilles Leroux 8, le concept de protection de l’environnement correspond alors à un champ beaucoup plus vaste que celui de la protection de la nature et a pris le relais du Mouvement pour la paix 9 et des « initiatives civiques » (Bürgerinitiativen) des années 1968-69 ; ces rassemblements indépendants des partis et des associations existants aspirent à représenter les intérêts de la population, à infléchir les modes de vie (baisse de la consommation, refus du productivisme) et les politiques locales, en s’opposant notamment avec violence à la construction de centrales nucléaires.

Les bibliothèques de l’environnement créées à cette époque reflètent les tendances et les évolutions du mouvement alternatif : solidarité avec le tiers-monde – elles partagent d’ailleurs souvent leurs locaux avec des points de vente de produits issus de l’économie parallèle –, travail interculturel, droits des femmes, renouvellement des pratiques pédagogiques…

La politique écologique officielle

L’Office fédéral de l’environnement et sa bibliothèque sont quant à eux créés en 1974, expression de la politique écologique officielle qui prend forme à partir de 1969, à l’initiative de la coalition dirigée par Willy Brandt : le premier programme de protection de l’environnement est introduit en 1971 sous la responsabilité du ministère de l’Intérieur 10. Faisant suite à la vague de protestation que suscite la question nucléaire et à l’accident de Tchernobyl, un ministère de l’Environnement voit le jour en 1986 alors que Helmut Kohl est chancelier ; la politique adoptée vise le contrôle du développement technologique, la prévention, la mise en place d’une industrie de protection de l’environnement, autant d’objectifs qui ménagent les intérêts économiques et ne répondent que de très loin aux attentes des mouvements civiques ouest-allemands. Signe des temps, la création de bibliothèques associatives dédiées à l’environnement se poursuit au cours des années 1980 en RFA.

Les bibliothèques de l’environnement en RDA

À la même époque, des bibliothèques de l’environnement apparaissent en RDA, où leurs fondateurs ignorent pourtant tout des « modèles » ouest-allemands, se référant davantage dans leurs évaluations rétrospectives à la pratique des « universités volantes », ces lieux clandestins de rencontres, de débats et de diffusion d’informations en Europe de l’Est, particulièrement en Pologne.

En RDA, leur création s’inscrit dans un contexte plus général de mise en cause de l’ordre établi et témoigne des tentatives entreprises par une minorité pour parvenir à une démocratisation du socialisme 11. En 1978, l’introduction de l’instruction militaire dans l’enseignement secondaire provoque la création de groupes pacifistes dans de nombreuses paroisses, groupes souvent composés de jeunes qui ne sont pas systématiquement issus des milieux chrétiens.

En 1979, le vote du Bundestag en faveur du stationnement des fusées Pershing en RFA a des retombées importantes en RDA, où le Mouvement pour la paix fait des émules. Les actions de protestation sont orchestrées par les Églises protestantes – auxquelles l’État a concédé certaines marges de manœuvre – et dûment réprimées. L’incapacité à modifier le cours des choses en dépit des violences endurées d’une part (les fusées nucléaires sont déployées en 1983 et les contestataires sont nombreux à émigrer après cet échec), la catastrophe de Tchernobyl d’autre part débouchent sur la conversion partielle des opposants pacifistes à la lutte pour l’environnement.

L’ Umwelt-Bibliothek de Berlin

Une « bibliothèque de la paix » est créée à Berlin en 1983 dans le cercle de l’Église, une autre à Iena en 1984. La première bibliothèque de l’environnement voit le jour à Erfurt en 1985, mais son audience ne dépasse pas les limites de la région, contrairement à celle de son pendant berlinois, qui s’installe à la fin de l’année 1986 dans une cave mise à sa disposition par la paroisse de l’église de Sion, à Prenzlauer-Berg. Il s’agit en premier lieu de se procurer et de diffuser clandestinement des informations sur une situation écologique inquiétante : exploitation de mines d’uranium, dégâts causés par l’industrie chimique, importation de déchets, mort lente des forêts…

Même si la RDA a été le second pays européen à se doter en 1971 d’un ministère de l’Environnement, les données concernant la pollution sont déclarées secrets d’État depuis 1982. L’objectif est donc, selon les termes de Wolfgang Rüddenklau, principal animateur de la bibliothèque, de « briser le silence » et de mettre fin à la léthargie ambiante avec les moyens du bord : « Le fonds initial de la bibliothèque était constitué par quelques dizaines de livres, rangés sur des étagères improvisées. Je m’étais procuré la plupart d’entre eux au siège fédéral des Verts, à Bonn, lorsque début 1986, j’avais été l’un des premiers alternatifs à obtenir l’autorisation de me rendre à l’Ouest. » 12 L’acheminement des ouvrages aurait même bénéficié de l’aide de députés verts…

Très rapidement, l’UB de Berlin se lance dans des activités d’édition : reproduction clandestine du journal Grenzfall 13, puis publication d’un bulletin d’information propre, les Umweltblätter, dont la diffusion légale est rendue possible par les droits particuliers dont dispose l’Église et qui rend largement compte de l’actualité politique et des prises de position critiques à travers le pays.

La bibliothèque, plaque tournante et lieu de rencontres informelles pour l’opposition, se développe rapidement grâce aux dons et accueille un lectorat plutôt jeune, auquel elle fournit un lieu de sociabilité. Une galerie 14 est ouverte dans ses locaux en 1987, de même qu’un café. Parmi les chevilles ouvrières, on compte une bibliothécaire, employée à l’université Humboldt, dont la qualification ne suffit manifestement pas à parer au chaos ambiant : « L’information circulait mal. Des gens qui n’étaient pas encore formés prêtaient des documents sans aucune formalité. Sans la bonne volonté et l’honnêteté des lecteurs, la collection aurait vite fondu comme neige au soleil. Tout le monde avait conscience du caractère unique et de la valeur de cette bibliothèque, ce qui compensait l’absence d’organisation. » 15 La documentation rassemblée est avant tout au service de l’activité politique et lui fournit une assise en contribuant à la formation d’un milieu qui dispose ainsi d’un espace et de références communes.

La popularité de l’Umwelt-Bibliothek de Berlin est en grande partie liée à son rôle de catalyseur après l’intervention que la Stasi effectue dans ses locaux en novembre 1987, avec l’espoir de surprendre en flagrant délit les éditeurs de Grenzfall. Sept « employés » sont arrêtés, puis relâchés quelques jours plus tard suite à une vague de protestations. Au cours de l’année 1988, alors qu’une série d’arrestations de personnes clés pour l’opposition a accru la nécessité de resserrer les rangs, des membres de la bibliothèque participent à la création du réseau Arche Nova, qui aspire à fédérer les différents groupes de la mouvance écologiste dispersés hors du microcosme berlinois et à faciliter les échanges d’informations.

Une pionnière

Si la bibliothèque de l’environnement de Berlin n’a sans doute été qu’un élément du paysage fort disparate de la contestation en RDA – et non pas un moteur, comme l’a souvent laissé entendre W. Rüddenklau –, elle fait indéniablement figure de pionnière : d’autres espaces dédiés à la documentation et à la sociabilité politique sont rapidement constitués en écho à ce modèle : à Dresde dès 1986, à Grosshennersdorf et Greifswald en 1987, à Eisenach, Leipzig et Altenburg en 1988.

Ces bibliothèques sont accueillies par des paroisses, à l’exception de Grosshennerdorf, où la collection rassemblée trouve abri dans une maison individuelle, celle d’un membre d’un « cercle pour la paix » fondé six ans plus tôt par des aides soignants d’un village de 3 000 habitants aux confins de la Lusace…

Scénario semblable à Leipzig, autour d’un groupe formé par des étudiants de théologie. Le bibliothécaire, rétribué grâce aux dons des membres du groupe fondateur, est menuisier de formation ; la bibliothèque dispose de 150 titres environ à sa création : des ouvrages envoyés de RFA, récupérés auprès d’exposants ouest-allemands lors de la Foire annuelle du livre, d’autres fournis par des membres du clergé, qui dispose de ses propres réseaux d’informations à l’Ouest.

Dans les deux cas, comme à Berlin, la collecte d’informations censurées ou de publications samizdat – la Bibliothèque nationale de Leipzig n’a jamais rassemblé de manière systématique les imprimés produits dans le cadre des mouvements civiques – se double d’une activité d’édition.

Évolutions récentes

Après le « Tournant » (Wende), la bibliothèque de l’environnement de Leipzig, de même que la plupart de ses semblables, se désolidarise de l’Église : les écologistes de RDA se constituent en associations autonomes ou adhèrent au réseau Grüne Liga, qui fédère les militants verts est-allemands : les anciens opposants au SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands) se joignent aux représentants de Natur und Umwelt, l’organisation écologiste officielle avant 1989.

Courroies de transmission

L’époque de la Wende renforce provisoirement l’assise des bibliothèques de l’environnement : après l’effondrement des structures municipales et face à l’afflux soudain d’informations, elles font office de « courroies de transmission » dans le désordre général. Puis viennent les problèmes de positionnement et de légitimité dans un contexte radicalement transformé, la lutte pour la création de postes, pour l’attribution de subventions, pour les locaux.

Les voies empruntées par les acteurs concernés divergent largement. La bibliothèque de Berlin, qui parvient dans un premier temps à financer cinq emplois, maintient son cap antérieur et continue à se définir comme une instance exclusivement militante, alors que la « base » fait désormais défaut.

Si quelques actions de protestation sont organisées sur des questions d’environnement, l’engagement essentiel porte sur le traitement du passé et le soutien aux associations de victimes : le fonds d’archives Matthias Domaschk 16, consacré à l’histoire de l’opposition et de sa répression, est ouvert en 1992 dans la maison mitoyenne.

Les Umweltblätter continuent de paraître à partir de 1989 sous le titre de Telegraph, fournissant à la scène alternative est-allemande une plate-forme d’informations et un espace de lutte contre l’importation des modèles sociaux et politiques ouest-allemands.

Les collections de la bibliothèque abandonnent elles aussi progressivement la veine écologiste pour s’orienter vers l’histoire de la RDA et de la Stasi. L’UB berlinoise survit ainsi quelques années, aux prises avec une certaine « ostalgie », avant de fermer définitivement ses portes en décembre 1998, désertée par les lecteurs et dépourvue de moyens.

Des évolutions différentes

La situation évolue de manière très différente à Leipzig et à Grosshennersdorf, par exemple. Dans les deux cas, les individus responsables des fonds parviennent à donner une nouvelle assise à leurs activités sans rompre totalement avec l’histoire des bibliothèques et leur engagement initial.

Leipzig

À Leipzig, on joue de façon pragmatique la carte de la professionnalisation et de l’intégration à la vie publique locale dans le cadre de l’association écologiste « Ökolöwe ». En 1992, par exemple, une première bibliographie portant sur les problèmes d’environnement dans la région est adressée aux élus. En dépit des menaces permanentes de fermeture, une opération semblable est lancée en 1994 en direction des écoles, de manière à promouvoir les publications pédagogiques. Des séminaires sont proposés aux établissements scolaires.

Le fonds totalise 10 000 titres en 1996, année à partir de laquelle une intégration plus nette aux structures institutionnelles et une reconnaissance officielle du travail accompli commencent à être perceptibles : la ville de Leipzig – qui a d’ailleurs interdit l’utilisation du bois tropical suite à une action de la bibliothèque… – garantit un appui financier 17 et l’UB est admise au sein de l’Association allemande des bibliothèques. L’équipement informatique est totalement renouvelé en 1998 et un accès à Internet proposé aux lecteurs. Aujourd’hui, la bibliothèque dispose de trois postes et est intégrée au réseau documentaire régional 18. Elle réalise environ 1 000 prêts et enregistre 300 nouveaux inscrits par an. Le public est majoritairement constitué de scolaires, d’étudiants, d’enseignants et de particuliers, mais aussi de cadres municipaux et d’experts (ingénieurs par exemple), même s’il ne s’agit pas là du lectorat explicitement ciblé, faute de moyens pour répondre à des besoins trop particuliers. Les pratiques d’acquisition et de conseil témoignent d’une volonté de satisfaire la demande hors de tout dogmatisme, de privilégier la médiation par rapport au militantisme prescripteur.

Grosshennersdorf

À Grosshennersdorf, l’activité de la bibliothèque, qui s’est établie dans l’ancienne boulangerie du village, s’inscrit dans une plus grande continuité par rapport aux motivations politiques antérieures : l’isolement de la région frontalière (la Haute-Lusace) dans laquelle elle est implantée, l’absence d’autres infrastructures culturelles dans les environs ont facilité l’obtention de subventions 19, mais aussi favorisé le maintien d’un engagement social prononcé, sans doute plus important aux yeux des principaux acteurs que le développement des collections spécialisées sur la protection de l’environnement.

Après avoir participé activement aux événements consécutifs à la Wende, les animateurs de la bibliothèque transforment cette dernière en association au début de l’année 1990 et continuent tout d’abord à la faire fonctionner de manière bénévole. À cette époque, l’objectif est de permettre à la population la conception d’un nouveau cadre de vie, une prise de conscience qui ne va pas sans inclure, comme à Berlin, la réflexion sur le passé socialiste.

Les collections constituées (8 000 documents environ) se caractérisent par une relative hétérogénéité : l’histoire contemporaine occupe une large place – entre autres avec le souci de rendre accessibles les principales sources sur le nazisme, dont la réalité avait été largement occultée jusqu’en 1989 20 – de même qu’un fonds régional incluant des documents sur les relations avec les pays voisins (Pologne et République tchèque), enjeu de taille dans cette zone bouleversée par la seconde guerre mondiale et les transferts de population. Quelques rayons sont par ailleurs réservés à la littérature contemporaine (poésie expérimentale, auteurs identifiés comme « subversifs »), aux nouvelles expressions culturelles, à la pédagogie ou encore à la toxicomanie. Une bibliographie consacrée à ce sujet a d’ailleurs été publiée en 1998.

La bibliothèque organise des visites et des animations, voire des voyages avec les établissements scolaires des environs ; elle oriente les agriculteurs désireux de se convertir aux normes « biologiques » ou d’expérimenter l’exploitation du chanvre. Un café associatif doté d’un espace de presse a ouvert ses portes en 1994 et accueille expositions et lectures, assidûment fréquentées.

La bibliothèque de l’environnement de Grosshennersdorf, qui dispose de deux emplois, est restée un lieu privilégié de sociabilité et de débats, où la culture de l’insubordination héritée de l’expérience socialiste parvient à rester productive en comblant le déficit d’informations, de contacts et d’animation propre à cette zone rurale. Depuis 1997, elle est également un lieu de mémoire puisqu’un fonds d’archives a été ouvert en collaboration avec la Fondation fédérale pour la liquidation de la dictature en RDA (Bundesstiftung zur Aufarbeitung der DDR-Diktatur), fonds qui concerne l’histoire de l’opposition au SED en Haute-Lusace et a fourni le matériau nécessaire à une première exposition itinérante en 1999.

Conclusion

Ce tour d’horizon aura permis de montrer qu’il n’existe pas de modèle unique et préexistant pour les bibliothèques de l’environnement allemandes, y compris parmi celles qui se définissent comme « alternatives » : au-delà même du clivage Est-Ouest, leurs fondateurs ont donné à ces dernières des objectifs variés, selon les situations locales, l’origine politique des projets, leur personnalité enfin.

En dépit de cette diversité, les UB sont fortement ancrées dans l’espace public, disposant d’un lectorat qui a peu ou prou déserté les bibliothèques conventionnelles et se montre séduit par la valeur accordée aux échanges de savoirs, à l’utilisation pratique des sources documentaires, à l’articulation entre accès à l’information et vie sociale ou réflexion critique. La collecte, l’organisation et le prêt de documents ne sont d’ailleurs qu’une facette de l’activité des UB : ouverture de petits fonds d’archives, de cafés, engagement dans le système éducatif 21 témoignent d’une volonté de décloisonnement évidente.

Favorisée par les pouvoirs publics, la mise en réseau devrait être une priorité au cours des prochaines années, mais la collaboration ne se concrétise que très lentement ; si une première rencontre nationale a eu lieu à Leipzig en 1992 22, elle est restée unique à ce jour. Actuellement avant tout soucieuses d’assurer leur pérennité et de sauvegarder les rares emplois dont elles disposent dans un contexte guère prometteur, les bibliothèques de l’environnement allemandes peuvent difficilement s’offrir le luxe d’une existence collective ou d’une quelconque coordination.

Août 2001

  1.  (retour)↑  Les bibliothèques de l’environnement ne sont pas les seules bibliothèques « alternatives ». On peut également évoquer celles qui se consacrent à la question des femmes, soit plus d’une quarantaine d’institutions dont 14 situées dans les nouveaux Länder et en partie financées par le ministère de la Famille.
  2.  (retour)↑  Cf. Rainer Strzolka, « Umweltbibliotheken : Ziele, Erfahrungen, Perspektiven », BuB, 1993, n° 10/11, p. 879-884 ; « Bibliotheken als Bürgerinitiative : die Umweltbibliothek », 6. Deutscher Bibliothekskongress, 84. Deutscher Bibliothekartag in Dortmund 1994, hrsg. von Hartwig Lohse, Frankfurt-am-Main, Vittorio Klostermann, p. 266- 284 (Zeitschrift für Bibliothekswesen und Bibliographie : Sonderheft ; 59). Les articles de Strzolka sont les premiers à donner un point de vue extérieur sur le monde des bibliothèques de l’environnement.
  3.  (retour)↑  Roland Quester, 10 Jahre Umweltbibliothek Leipzig : eine Chronik : 1988-1998, Leipzig, Umweltbibliothek, 1998, p. 11.
  4.  (retour)↑  Antje Lembach, Umweltbibliotheken : ein aktueller Wegweiser, Bonn, Wissenschaftsladen Bonn e.V., 1994. Jürgen Müller ; Roland Quester, « Umweltbibliotheken : Wegweiser », Berlin, Grüne Liga, 1999. Disponible sur Internet : . http://www.Umweltbibliotheken de Roland Quester, qui anime la bibliothèque de l’environnement de Leipzig, est également l’auteur d’un article de synthèse : « Spezialeinrichtung Umweltbibliothek : zwischen Bürgerinitiative und Amtshandeln », B.I.T. Online, 1999, n° 3, p. 350-353.
  5.  (retour)↑  Un net accroissement des collections ressort de la comparaison entre les deux répertoires : le nombre de bibliothèques possédant plus de 5 000 volumes est passé de 9 à 29 entre 1994 et 1999. Les dons constituent l’essentiel des entrées dans la moitié des cas.
  6.  (retour)↑  Dans l’ex-RDA, des emplois de bibliothécaires ont été créés après la réunification grâce à l’extension du nombre de postes ABM (Arbeitsbeschaffungsmassnahmen : dispositif permettant le financement de contrats de deux ans pour des travaux d’utilité publique). Le nombre des ABM a considérablement décru depuis 1996.
  7.  (retour)↑  Dans les présentations diffusées par les bibliothèques, il n’est pas rare que « la recherche de contacts » avec les personnes ou les organismes concernés par la demande de l’usager soit mise en avant. Certaines UB proposent des permanences à des fins de conseil et d’orientation pratique.
  8.  (retour)↑  Gilles Leroux, « Écologisme et politique écologique en Allemagne », Allemagne d’aujourd’hui, 1998, n° 145, p. 28-47.
  9.  (retour)↑  Les revendications des écologistes allemands en matière de politique étrangère sont conformes à cet acte de naissance : appel à la dissolution de l’OTAN, engagement contre la guerre du Golfe, rejet du Traité de Maastricht et de toute intervention de l’armée fédérale hors des frontières de l’OTAN. Rappelons également que le parti vert allemand, les « Grünen », est créé en 1980 et obtient 1,5 % des voix lors des élections législatives qui se tiennent la même année.
  10.  (retour)↑  La bibliothèque du Bayerisches Landesamt für Umweltschutz (Office régional pour la protection de l’environnement) de Munich, de même que son pendant de Wiesbaden en Hesse (Hessische Landesanstalt für Umwelt) ont été ouverts dès 1971.
  11.  (retour)↑  Cf. la synthèse proposée par Jacques Poumet, « Nouvelles formes de l’opposition en RDA dans les années quatre-vingt : de la critique au rejet », Allemagne d’aujourd’hui, 1998, n° 146, p. 148-164. L’histoire de l’opposition en RDA a été l’objet d’un nombre impressionnant de recherches et de publications en langue allemande depuis 1990. Cf. entre autres la « somme » proposée par Ehrhart Neubert, Geschichte der Opposition in der DDR : 1949-1989, Berlin, Ch. Links Verlag, 1997 (Forschungen zur DDR-Gesellschaft).
  12.  (retour)↑  Wolfgang Rüddenklau, Störenfried DDR-Opposition 1986-1989. Mit Texten aus den « Umweltblättern », Berlin, BasisDruck Verlag, 1992, p. 69.
  13.  (retour)↑  Bulletin de l’Initiative pour la Paix et les Droits de l’Homme, groupe qui se consacre à la dénonciation des atteintes aux droits de l’homme dans les pays socialistes.
  14.  (retour)↑  Celle-ci permet d’ailleurs le rapprochement des différents cercles alternatifs de Prenzlauer-Berg, largement opposés dans leurs formes d’engagement : engagement politique d’un côté, artistique de l’autre.
  15.  (retour)↑  Rüddenklau, op. cit., p. 104.
  16.  (retour)↑  Victime de la Stasi à Iéna en 1981.
  17.  (retour)↑  Afin de préserver son autonomie, la bibliothèque ne souhaite pas que les subventions accordées par la ville excèdent 50 % de son budget.
  18.  (retour)↑  Comme ailleurs, une intégration trop accomplie au réseau, entre autres pour la fourniture de documents, paraît limitée par le nombre très réduit d’emplois.
  19.  (retour)↑  L’UB est ici encore financée par la municipalité et le district, grâce à une législation spécifique à la Saxe pour les établissements à vocation culturelle. Des moyens supplémentaires ont été obtenus auprès de la Commission européenne et de l’Office pour la jeunesse.
  20.  (retour)↑  L’importance de ce thème à Grosshennersdorf s’explique par l’existence dans le village d’un centre pour handicapés mentaux ; l’euthanasie pratiquée à l’époque nationale-socialiste est restée un sujet tabou au sein de la population.
  21.  (retour)↑  La bibliothèque de l’environnement de Greifswald a d’ailleurs élu domicile dans une école.
  22.  (retour)↑  Umweltbibliotheken in der BRD : Dokumentation der ersten bundesweiten Koordinierungstagung, Bonn, Wissenschaftsladen e.V., 1992.