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Jean Perrot

Carnets d'illustrateurs

Paris : Éd. du Cercle de la librairie, 2000. – 236 p. : ill. ; 22 cm + 1 cédérom PC/Mac. ISBN 2-7654-0793-2 : 426,37 F – 65 euro

par Christine Péclard

Remonter à la source même de l’inspiration des artistes, accéder à l’intimité de leur vie privée ou de leurs fantasmes, bref assister au jaillissement de la création, c’est ce que nous propose Jean Perrot en dévoilant à nos regards profanes (profanateurs ?) les carnets d’illustrateurs aussi « illustres » que Tomi Ungerer, Georges Lemoine, Frédéric Clément, Jean Claverie, Henri Galeron, Claude Lapointe, Katy Couprie, François Place, Pierre Cornuel, Claude Delafosse et Christian Heinrich…

Journal intime et laboratoire de recherche

Bien au-delà de l’exercice imposé aux étudiants des écoles d’art pour gagner en maîtrise graphique et stylistique, les carnets de croquis se révèlent des outils essentiels de la création artistique, à la frontière du journal intime et du laboratoire de recherche. « Dépositaires d’une dialectique subtile de l’échange public et de l’échange privé, les carnets s’ouvrent et se ferment à la mesure des confidences qu’ils enserrent. »

Plus que jamais, dans cet essai, Jean Perrot s’affirme comme critique d’art autant que comme chercheur en littérature comparée. Véritable esthète, amoureux de la couleur et de la lumière comme de la transparence et des jeux de matières, il nous propose une analyse tout en nuances des illustrations tirées de ces carnets. Le commentaire, qui marie érudition et sensibilité, est rythmé par de belles reproductions, mises en valeur par le format à l’italienne.

Il nous convie ainsi à un véritable parcours initiatique à travers des voies transversales qui mettent en lumière les différentes fonctions des carnets, qu’il s’agisse de notes de travail, d’introspection ou de recherches graphiques. Rien n’échappe au regard scrutateur du critique, pas même l’aspect matériel de l’objet : format, reliure (source de gags graphiques chez Ungerer), grain du papier, matière de la couverture, tout fait sens.

>« Portiques solennels ou prosaïques entrées », les débuts des carnets font également l’objet d’une étude approfondie : introductions emphatiques (citation de Borges dans le Carnet d’esquisses de Frédéric Clément : « Il faut pratiquer l’art avec le sérieux d’un enfant qui joue »), dramatiques (portrait de sa mère sur son lit de mort par Jean Claverie), ou impertinentes (déconstructions verbales de Claude Delafosse ou dérision provocante de Katy Couprie), sont « l’occasion de marquer les traits d’un style particulier et de souligner leur caractère inaugural ».

Paysages, portraits, jeux graphiques, collections de sensations et de menus objets, esquisses préparatoires et chemins de fer d’albums en cours constituent le corps des carnets et les différentes parties de l’ouvrage.

Jean Perrot décrit le minutieux travail de recherche de Georges Lemoine (« l’ascétisme lumineux »), il compare les collections de portraits de Claude Lapointe (« la comédie humaine ») et de Pierre Cornuel (« l’émotion de l’autre »). Il analyse les recherches sur la couleur et les contrastes du noir absolu dans l’œuvre de Henri Galeron (« le jeu des paradoxes »), et s’attarde avec sensualité sur le style de Jean Claverie (« la jouissance du dessin »). Il décompose à l’infini les recherches graphiques et humoristiques de Claude Delafosse (« 24 idées/seconde »), et énumère les trouvailles cyniques de Tomi Ungerer (« les butinages acides »).

La parole aux artistes

Le cédérom qui accompagne l’ouvrage laisse la parole aux artistes eux-mêmes qui s’expriment sur la notion de plaisir, voire de jouissance, du dessin spontané et improvisé, associé à des recherches stylistiques où le commentaire d’ordre anecdotique tend vers une forme d’écriture plus soignée. Tandis que Pierre Cornuel puise dans l’intimité familiale des éclairs d’intense félicité, dans une ivresse de mouvement et de liberté, Katy Couprie ressent l’urgence de « garder des traces d’hier pour profiter d’aujourd’hui et de demain ». Quant à Georges Lemoine et Claude Lapointe, ils recherchent surtout la maîtrise d’un graphisme qui permette d’être le plus fidèle possible à leur pensée.

Sachant que « la reproduction industrielle de l’image estompe les différences entre les techniques, moins perceptibles dans l’œuvre publiée que dans les manuscrits des carnets, ceux-ci sont donc le gage d’une authenticité qu’ils permettent de vérifier, contre l’uniformisation de la création esthétique ». Jean Perrot conclut son ouvrage par ces mots : « La lettre résiste et l’image continue d’exercer son art de l’envoûtement magique. »