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Intégrer les ressources d'Internet dans la collection

sous la direction de Alain Caraco.- Villeurbanne : École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, 2000. – 223 p. ; 21 cm. – (La boîte à outils ; 11). ISBN 2-910227-33-2 / ISSN 1259-4857 : 150 F – 22,86 euro

par Alain Jacquesson

Numéro 11 de la collection dirigée par Bertrand Calenge, cet ouvrage – publié sous la direction d’Alain Caraco, des bibliothèques municipales de Chambéry, et composé de quatorze contributions – a pour objectif de traiter de façon pragmatique de problèmes bibliothéconomiques, traditionnels ou émergents, sous la forme d’un mémento qui permet de prendre conscience des facettes des thèmes retenus. Dans le domaine de l’informatisation des bibliothèques, après avoir abordé les cédéroms et les catalogues en ligne, il était logique d’étudier les répercussions d’Internet et des ressources documentaires sur nos institutions. Pour Alain Caraco, la bibliothèque du futur sera hybride et gérera dans un seul espace logique les collections matérielles et numériques, notamment en sciences humaines.

Mise en perspective, politiques d’acquisition

La première partie du livre est une mise en perspective. Un bref lexique, compilé par Alain Caraco et Dominique Lahary, rappelle les techniques qui permettent d’accéder aux ressources proprement dites : web, FTP, Telnet, etc. Geneviève Cardeira-Lopes et Pascale Deligny décrivent les expériences menées à la médiathèque de Taverny dès 1996 (catalogues en ligne, réseau de cédéroms, premiers terminaux Internet, etc.) ; elles font part des difficultés initiales – par exemple, les postes accaparés par les internautes qui empêchaient l’accès au catalogue –, et terminent en s’interrogeant sur le futur de leurs publics et de leurs collections.

La seconde partie traite des politiques d’acquisition. Isabelle Bontemps, du service commun de la documentation de l’université Lyon 2, rappelle que les ressources d’Internet doivent être évaluées avant d’être référencées dans les listes de liens créées par les bibliothèques. Les publications non contrôlées par des filtres éditoriaux, par exemple, demandent de nouveaux critères d’évaluation. Elle signale que les grandes écoles françaises ont créé un groupe de travail pour gérer la pléthore d’informations disponibles sur Internet. Ces projets coopératifs permettent aux bibliothèques de trouver de nouveaux partenaires pour ces évaluations.

Deux grilles sont présentées. La première permet d’éliminer certains sites ; on ne peut que difficilement adhérer à certaines décisions proposées par l’auteur, même si elles le sont avec nuance : doit-on véritablement renoncer à référencer un site parce qu’il est payant ? La seconde grille évalue les ressources au moyen de critères aussi différents que les sources, l’habillage graphique, les liens ou le contenu. Là également, la grille peut être critiquée, même si le contenu va constituer les 60 % de l’évaluation. Mais ces propositions concrètes ont l’immense mérite d’exister. Une fiche de suivi accompagne chaque site. Ces remarques n’enlèvent cependant rien à cette communication de haut niveau.

Benoît Thirion, de la bibliothèque médicale du centre hospitalier universitaire de Rouen et Dominique Benoist, de la faculté de médecine-pharmacie de Rouen, présentent le point de vue de bibliothécaires spécialisés. Ils ont établi une typologie des ressources disponibles en ligne : usuels, périodiques et textes électroniques, catalogues, ainsi que les ressources spécifiques à l’enseignement de la médecine (préparation aux concours, imagerie, questionnaire à choix multiples, cours). Ils terminent par une réflexion sur le rôle des bibliothèques et de leur personnel dans un environnement où le numérique occupe une place toujours plus importante, et confirment que, dans un monde saturé d’informations non organisées, les bibliothécaires auront un rôle clé à jouer.

Georgette Marguin, de la bibliothèque municipale de Lyon, a réalisé pour son institution un travail de sélection de sites afin d’ouvrir un service d’accès contrôlé à Internet. Elle fait part de la difficulté à organiser l’annuaire des sites par thèmes en établissant d’abord une typologie des sites : usuels, textes officiels et presse. Ses considérations sur les bibliothèques électroniques (balbutiements ou utopies ?) sont particulièrement intéressantes. Des questions fondamentales sont posées : est-ce le rôle des bibliothèques que de constituer des annuaires encyclopédiques ? N’ont-elles pas avantage à tirer parti de produits opérationnels comme Nomade ? Elle examine différents projets de coopération, en fonction ou à venir, et se demande dans sa conclusion si les bibliothèques doivent poursuivre leur collecte de sites, ou s’il ne serait pas plus judicieux de revoir les stratégies de recherche.

La contribution de Christine Okret, de la Sous-direction des bibliothèques et de la documentation, porte sur le rôle joué par les consortiums pour l’achat de documents électroniques (surtout les périodiques en ligne) dans les bibliothèques universitaires, puisque ce type d’acquisition représente désormais 10 % de leur crédit d’achat. L’émergence de groupements d’achat a pour objectif d’augmenter l’offre documentaire et, éventuellement, de réduire les coûts. L’auteur fait part d’expériences positives, mais ne cache pas les difficultés qu’ont les bibliothèques dans la négociation des licences, domaine qui fait appel à de triples compétences (politique documentaire, financement et droit). Sa bibliographie renvoie à une plate-forme européenne de négociation entre consortiums et éditeurs.

La description catalographique des ressources électroniques

La troisième partie, intitulée « Signaler », traite de la description catalographique des ressources électroniques. Dominique Lahary, de la bibliothèque départementale de prêt du Val-d’Oise, rappelle qu’Internet est une « masse informe de données hétéroclites » où les outils de recherche ont peine à sélectionner les informations pertinentes. Il défend le fait que les descriptions doivent être intégrées aux catalogues grâce aux nouvelles normes (ISBD(ER), Afnor Z44-082) et aux liens que l’on peut établir entre notices et documents électroniques (zone Marc 856). Il nous rend attentifs à des normes émergentes (Métadonnées, Dublin Core) et à des projets de catalogues spécifiques (CORC), ou à des projets coopératifs qui pourraient bouleverser nos méthodes de travail. Cet article est accompagné d’exemples, d’une bibliographie, et d’une liste de sites.

Jean-François Vincent, de la Bibliothèque nationale de France, aborde la problématique de la pérennité des liens entre les outils des bibliothécaires et la volatilité des documents en ligne. Il fait la typologie des dysfonctionnements, propose des mesures de prévention et des remèdes. Il signale l’existence de logiciels (Roads, par exemple) qui vérifient régulièrement les liens, et conclut avec sagesse : « Sans mise à jour, pas de collection fiable ; sans fiabilité, pas d’usagers satisfaits. »

La dernière contribution est due à la plume d’un collègue finlandais, Päivi Jokitalo, qui décrit un portail destiné aux bibliothèques publiques de son pays. Cette bibliothèque de liens est alimentée par les professionnels du pays ; elle utilise les métadonnées du Dublin Core. L’analyse de contenu est faite au moyen d’une adaptation de la Dewey. Des ateliers sont régulièrement organisés pour former le public à cette réalisation coopérative et d’utilisation collective.

Conserver

La quatrième partie « Conserver » commence par un article de Michel Fingerhut, de l’IRCAM (Institut de recherche et coordination acoustique-musique) du Centre Georges-Pompidou, qui établit le catalogue des dysfonctionnements d’Internet du point de vue des utilisateurs, c’est-à-dire essentiellement son instabilité. La liste est longue et bien documentée. Comme remèdes, il propose des techniques avancées : les URN (Universal Resources Name), les Handles (ancrage permanent) et les DOI 1 (Digital Object Identifier), sans oublier les ISWC (International Standard Work Code), les ISAN (International Standard Audiovisual Number) et les ISRC (International Standard Recording Code). Heureusement, des rapprochements sont en cours ! Il recommande de référencer prudemment, de vérifier régulièrement et de ne pas hésiter à désherber, même si des outils de contrôle automatique sont disponibles.

Olivier Bogros, de la bibliothèque municipale Lisieux, qui fut le premier en France à ouvrir une bibliothèque électronique en lecture publique, fait part de ses préoccupations quant à la conservation du patrimoine électronique, c’est-à-dire la conservation en état de marche des matériels et logiciels qui ont servi à la création des documents originaux. Des émulateurs (simulateurs de logiciels) devraient éviter à toutes les bibliothèques de se transformer en musées de l’informatique. Il rappelle que des sites ponctuels au contenu riche (expositions virtuelles, sites commémoratifs) ont déjà disparu.

La mise à disposition des documents électroniques

La cinquième partie porte sur la mise à disposition des documents électroniques. Guy Hédon, de la bibliothèque Grand’Place, à Grenoble, présente l’organisation des postes publics et de leur équipement en logiciels : postes sécurisés et bridés aux accès prévus par les bibliothécaires. Il met en évidence la nécessité de séparer les catalogues en ligne des postes ouverts sur Internet, et insiste sur le besoin de disposer d’une charte d’utilisation en donnant en exemple celle de Grenoble. Il termine par les problèmes posés par la récupération des données, la consultation gratuite ou payante et la formation du personnel et des lecteurs.

Dans un second article, Olivier Bogros prend du recul pour défendre avec conviction l’utilité des bibliothèques virtuelles : la curiosité et le plaisir de découvrir ou redécouvrir des textes oubliés, l’offre destinée à des publics empêchés et/ou distants, la défense de la francophonie, l’outil de travail scientifique. Il termine par un plaidoyer pour la mise en réseau de bibliothèques régionales et locales qui travailleraient dans des cadres thématiques.

La conclusion est l’œuvre de Hervé Le Crosnier, du département d’informatique de l’université de Caen. Il lance un avertissement : tout bibliothécaire qui désire se lancer dans la construction d’une bibliothèque numérique aura à affronter trois catégories de problèmes. Le cadre juridique des bibliothèques, et plus généralement de la production culturelle, est devenu, avec Internet et le numérique, le terrain de batailles commerciales et juridiques. S’ils veulent développer des sites web, les bibliothécaires auront à réaliser un véritable travail ; les pièges à éviter sont signalés. L’ergonomie et la qualité de navigation sont autant de critères d’acceptation ou de rejets de sites par les lecteurs qui ne se contentent plus d’avoir simplement accès au catalogue de la bibliothèque, mais veulent des services étendus, notamment l’accès à des documents numériques sélectionnés par la bibliothèque et la valorisation du travail local. Hervé Le Crosnier termine son exposé par quelques questions déontologiques portant sur la confidentialité des pratiques de lecture sur Internet afin d’éviter des dérives commerciales, policières ou plus graves. « Les bibliothèques définiront un service public démocratique de la lecture à l’heure du réseau informatique mondial. »Alain Caraco apporte une touche finale à cette publication sous la forme d’un pense-bête sur l’implantation d’Internet, et d’une bibliographie de trois pages.

Cet ouvrage de qualité rejoint une collection qui doit être présente en intégralité sur les rayons professionnels de toutes les bibliothèques francophones. Il pose d’innombrables questions à tout bibliothécaire qui veut intégrer les ressources d’Internet à celles de sa propre institution. Les différentes contributions ont été rédigées par des spécialistes reconnus du domaine. Notre seul regret est de n’avoir trouvé que de façon sommaire des exemples de bibliothèques en sciences « dures » (physique, chimie, biologie, etc.), qui travaillent désormais plus avec le numérique (périodiques électroniques, prétirages, etc.) qu’avec le papier. Cette mutation est profonde non seulement en terme de supports, mais aussi en mode de publication et de diffusion de l’information scientifique ; elle aurait mérité quelques pages.

  1.  (retour)↑  Cf. l’article de Catherine Lupovici, « Le Digital Object Identifier : le système du DOI », BBF, 1998, t. 43, n° 3, p. 49-54 (Ndlr).