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La Coopération transfrontalière Guyane-Brésil

État des lieux

Marie-Annick Atticot

Le plateau des Guyanes est un ensemble géologique situé entre l’Orénoque et l’Amazone. Il a été attribué en 1494 aux Espagnols par le pape Alexandre VI lors du traité de Tordesillas. Ce territoire que les Espagnols ne cherchèrent pas à coloniser a attiré les Français et les Portugais. Cette région connaîtra une longue période de colonisation dans un système esclavagiste. En 1822, le Brésil devient un empire indépendant. En 1848, l’esclavage est aboli en Guyane ; il le sera en 1888 au Brésil.

Pendant de nombreux siècles, Français et Portugais ne s’entendirent jamais sur leurs frontières coloniales, ce qui explique l’existence du Contesté franco-brésilien sur le territoire de l’Amapa, situé entre les fleuves Oyapock et Araguari (cf carte).

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Carte de l'Amapa et sa situation en Amérique du Sud

La découverte de l’or et le rush des mineurs dans cette zone amplifièrent le problème. C’est un arbitrage international au début du siècle qui délimitera la séparation entre la Guyane et le Brésil par le fleuve frontière Oyapock. Le territoire de l’Amapa fut donc rattaché à l’État brésilien du Para. Sur cette zone étaient installées des populations de langue française et créole. Il existe encore au Brésil quelques tribus amérindiennes où l’on parle toujours le créole, témoignage vivant d’une ancienne présence française.

Le cadre départemental créé en 1946 jettera dans la pratique une exclusive sur les échanges commerciaux, financiers, culturels, etc., de la Guyane avec les autres pays. C’est désormais avec la France hexagonale et les autres départements d’outre-mer (DOM) que la Guyane échangera. La dynamique entre les populations de la Guyane française et du Brésil est provoquée par l’arrivée progressive d’immigrants brésiliens sur le territoire guyanais. Elle a pour point de départ la politique des grands travaux nécessités par la construction de la base spatiale de Kourou dans les années soixante.

Les Brésiliens se sont installés progressivement et sans heurts. Hormis ce phénomène, il y a eu bien sûr de nombreux contacts informels, surtout entre les deux rives de l’Oyapock. La population guyanaise a une vision du Brésil et des Brésiliens qui s’est construite avec ces migrants. La coopération transfrontalière Guyane-Brésil est d’origine récente ; elle a été initiée par la politique étrangère de la France.

La coopération France-Brésil

À partir de 1964, quelques visites officielles se succèdent et des projets se mettent en place entre la France et le Brésil. L’arrivée de la gauche française au pouvoir ne remettra pas ce mouvement en cause. En 1985, le président de la République française, François Mitterrand, rencontra son homologue au Brésil. À cette occasion fut lancé le projet France-Brésil, un projet à caractère décentralisé, et il fut décidé de le proposer au plus grand nombre de régions en France.

C’est dans ce cadre que le conseil régional de la Guyane décida, lors de sa séance plénière du 22 juillet 1986, d’organiser un voyage d’étude au Brésil. La délégation était composée de dix-sept personnes, dont dix élus. L’objectif consistait à sensibiliser et informer les élus en vue de susciter des relations privilégiées avec les régions du Nord et du Nord-Est du Brésil, et d’organiser des opérations durables. Les élus ont insisté, à cette occasion, sur les difficultés rencontrées lorsqu’ils souhaitaient établir des relations avec l’extérieur.

L’élu responsable de la délégation a déclaré, lors d’un bilan de ce voyage : « C’est la première fois que le conseil régional a eu l’occasion d’affirmer sa vocation et de discuter sur le plan international avec ses voisins. » L’apport concret de ce séjour a été la prise de contacts entre la région Guyane et certaines régions du Brésil, dans des secteurs intéressant le développement économique et culturel de la Guyane. On peut avancer que les élus ont découvert que leur éloignement par rapport aux centres de décision, de réflexion et d’expérimentation pouvait être surmonté par des échanges d’informations et d’expériences avec la zone brésilienne proche de la Guyane.

De ce projet France-Brésil sont nées des initiatives de coopération entre associations ou institutions dans plusieurs domaines : la santé publique, avec un congrès sur la périnatalogie et un autre sur la dermatologie, la culture avec des échanges sur la musique populaire, et entre des associations d’archéologie. À partir de ce moment, les Guyanais affectionneront les voyages au Brésil, surtout à Bélem, et des hommes d’affaires y trouveront parfois leur compte.

En novembre 1997, a eu lieu la rencontre au sommet entre le président Chirac et le président Cardaso à Saint-Georges, sur les bords du fleuve Oyapock, frontière de 700 km entre le territoire français et le Brésil. Les liens de coopération entre Guyane et Amapa, France et Brésil, Union européenne et Mercosur 1 furent mis en exergue. Le président de la République affirma dans son discours que la Guyane ajoutait une autre carte maîtresse : sa situation géographique privilégiée.

Ces contacts ont permis d’édifier le cadre dans lequel l’Amapa et la Guyane peuvent engager et entretenir une coopération transfrontalière.

Coopérer, c’est se rencontrer

Pour le Brésil, selon son président, la première nécessité était de faciliter la rencontre et la communication entre les peuples de ces deux pays. Pour ce faire, il lui parut nécessaire de développer l’apprentissage de la langue du pays avec lequel on coopère. Les Brésiliens concrétisèrent un de leurs principaux objectifs en matière de coopération en inaugurant le 29 janvier 1999 le Centre d’État de langue et de culture française Danielle Mitterrand. Le but de ce centre était de favoriser l’apprentissage de la langue française aux enseignants, aux élèves des établissements scolaires à partir du niveau collège, aux cadres de la coopération franco-brésilienne, aux acteurs du tourisme, et au public en général. « Une langue, c’est une fenêtre ouverte pour comprendre un peuple », a déclaré Joao Alberto Rodrigues Capiberibe, gouverneur de l’Amapa. Une vingtaine d’enseignants du centre a bénéficié d’une formation organisée par le rectorat de Guyane, et a été accueillie dans les principaux établissements culturels de Cayenne. Ce séjour a été réalisé avec le concours du Fonds interministériel de coopération (FIC). Le Centre comporte aujourd’hui 2 400 élèves environ. Il possède une bibliothèque qui reste encore peu développée par manque de moyens.

En mars 1999, lors de la visite de Jean-Jack Queyranne, secrétaire d’État aux Départements et territoires d’outre-mer, se sont tenues les deuxièmes rencontres transfrontalières. Elles se sont concrétisées par la signature d’un procès-verbal portant sur cinq domaines de la coopération, dont l’éducation, la culture et le sport, et insistant, notamment, sur le renforcement des échanges universitaires et une coopération en vue de la mise en place d’événements culturels réguliers.

La coopération Guyane-Amapa : une base réaliste

Du 19 au 22 mai 1999, lors de sa deuxième édition, le Salon du livre de Cayenne a eu pour invité d’honneur le Brésil et la présidente de l’association organisatrice a déclaré que ce choix s’inscrivait dans la dynamique de coopération régionale.

Un stand présentait la région de l’Amapa et offrait au public un nouveau panorama des ouvrages de la région, des animations théâtrales et musicales, des contes, des informations sur la littérature de l’Amapa, la possibilité de rencontrer des auteurs de la région et des représentants des associations culturelles. Parmi les auteurs invités, Antonio Torres, auteur brésilien dont deux ouvrages ont été traduits en français : Cette terre, et Un Taxi pour Vienne d’Autriche 2. Né aux alentours de Bahia, il a déclaré avoir retrouvé avec émotion une certaine similitude entre Cayenne et la ville de son enfance.

C’est à l’occasion du Salon qu’a paru, en édition intégrale chez Ibis Rouge (maison d’édition antillo-guyanaise), la thèse de Ciro Flammarion Cardoso, historien, professeur à l’université fédérale Fluminense à Rio de Janeiro, sur les aspects économiques et sociaux de la Guyane au XVIII e siècle. Il a expliqué avoir choisi ce thème vu l’abondance relative de documents sur la Guyane aux archives de Rio.

Même si des échanges et des contacts culturels ont eu lieu avant 1998, c’est à partir de cette date que s’organisèrent un certain nombre de missions à caractère institutionnel, qui permettront aux partenaires culturels des deux régions de se connaître, de découvrir leurs établissements respectifs et leurs problématiques communes. Les contacts et échanges entre partenaires faciliteront l’impulsion que donnera la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) en encourageant les instances régionales à focaliser sur une semaine l’ensemble des actions culturelles de coopération, afin de mieux les afficher. C’est ainsi qu’est née la première semaine culturelle de la Guyane française à Macapa du 27 octobre au 1er novembre 1999.

Pendant cinq jours, les délégations de la Guyane française, comprenant au total 122 personnes, ont rencontré leurs homologues amapéens et présenté au public des travaux et des spectacles dans plusieurs lieux de la ville de Macapa : le théâtre de Bacabeiras, le fort San José de Macapa, la foire du développement durable, le Centre de culture nègre d’Amapa…

Vingt et un groupes ou associations ont réalisé de nombreuses prestations dans différents domaines : la musique, la danse, les arts plastiques, la mode vestimentaire, la gastronomie. Ils ont aussi créé un diaporama sur les grands thèmes de la Guyane, animé par un conférencier. À la bibliothèque publique Elcy Lacerda s’est tenu un mini-salon du livre. Il a été possible d’apprécier la très grande attirance des Brésiliens pour la culture et la langue françaises.

Certains prolongements ont été immédiats : une exposition de peinture a été sollicitée pour prolonger son séjour dans d’autres galeries. Des groupes de musique et de danse ont été invités à participer à des festivals ou à des concerts en salle privée. Les institutions se sont entendues définitivement pour coopérer à la semaine de l’Amapa en Guyane.

La semaine culturelle de l’Amapa s’est tenue du 25 au 30 juillet 2000. L’inauguration des manifestations a été marquée par la prise de possession d’un obélisque réalisé par des plasticiens de l’école d’art Portinari de Macapa. Cette réalisation symbolise la construction culturelle des deux peuples, de leurs racines amérindiennes à la culture métissée d’aujourd’hui.

Il a été proposé des expositions d’art plastique, de céramique, d’artisanat traditionnel, d’art amérindien et d’archéologie. Les nombreux groupes musicaux ont présenté des spectacles de genres différents : du folklore, du populaire et du classique. Les arts de la scène et la littérature ont eu leur place. Concernant ces deux dernières disciplines, elles ont été mises en valeur par une exposition de livres laissant la part belle aux textes poétiques, une conférence sur l’histoire de la littérature de l’Amapa, des ateliers de découverte de la littérature par l’animation théâtrale en direction des enfants. Des rencontres de cette semaine entre les auteurs guyanais et amapéens est né un projet d’édition commune d’une revue poétique bilingue. Ces manifestations ont eu un réel impact sur le public guyanais et ont permis de faire un pas dans la compréhension mutuelle des peuples.

Il est à noter qu’entre l’école de musique Walquiria Lima de Macapa et l’école nationale de musique et de danse Edgar Nibul, la coopération va bon train. De 1999 à 2000, trois échanges ont déjà eu lieu et un projet de convention doit être signé. Leurs objectifs sont orientés vers l’enseignement et la diffusion musicale. Leurs problèmes communs sont l’isolement culturel et le manque en matière de supports d’enseignement. Ils partagent également le désir de développer les musiques populaires et de mettre en œuvre les moyens pour assurer la maintenance instrumentale. Ils souhaitent mieux connaître leurs musiques respectives, les Guyanais désirant, par exemple, découvrir le rythme et les partitions de la musique brésilienne. Si les enseignants de Guyane ont permis à ceux du Brésil de s’améliorer dans la pédagogie de groupe, ceux de Guyane, d’une facture très classique dans leur enseignement, ont gagné en esprit d’ouverture.

Continuer le chemin ensemble

La maturation de la coopération au niveau institutionnel a demandé presque 20 ans. L’actualité nous montre que c’est dans le domaine culturel que le mouvement est le plus visible : les réalisations ont été probantes et les projets sont nombreux. Les acteurs de terrain souhaitent « continuer le chemin ensemble ». Ils reconnaissent facilement leurs points communs. Des avantages ont été évalués : exporter ce que l’on sait faire, améliorer la qualité dans ce que l’on montre, développer les contacts, donner plus d’audience aux artistes. Ceux qui ont expérimenté cette coopération souhaitent la mettre en œuvre et la pérenniser en la faisant entrer dans les mœurs.

Le président de région a déclaré qu’il reste encore à « améliorer les rapports pour mieux se comprendre… pour finir avec les obstacles, les clichés, les mythes… ». La Guyane a du mal à gérer sa très grande pluri-ethnicité, issue du flux migratoire des gens pauvres venant du Brésil et des autres pays d’Amérique du Sud. L’image de la communauté brésilienne en Guyane reste négative bien que ce groupe soit important (10 % de la population), les contacts quotidiens et la langue très parlée. La coopération culturelle peut permettre aux migrants brésiliens d’être valorisés dans leur culture. Par ailleurs, il est clair que ces deux régions souffrent chacune de son côté d’une perception défavorable de la part des grands ensembles dont elles dépendent.

Elles ont, cependant, de nombreux points communs, tels que leur histoire, leur situation géographique, leur culture, leur population, un environnement riche et fragile, leur développement économique et social et leur désir de valorisation identitaire. La coopération transfrontalière Guyane-Amapa a donc de bonnes bases pour être appréhendée. Le cadre est mis en place et les acteurs sont sensibilisés. Même si les mentalités demandent beaucoup de temps pour évoluer, cette voie est bien celle qui permettra à une Guyane moderne d’avancer sur de bons rails.

  1.  (retour)↑  Le Mercosur est une entité économique regroupant l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. Il représente la 4e zone économique mondiale.
  2.  (retour)↑  Antonio Torres, Cette terre, Paris, Métailié, 1984. Un taxi pour Vienne d’Autriche, Paris, Gallimard, 1992. En 2000, un troisième ouvrage a été traduit en français, aux éditions Phébus : Chien et loup.