entête
entête

Réseaux : communication, technologie, société

Questionner la société de l'information

dossier coordonné par Bernard Miège. Réseaux : communication, technologie, société, vol. 18, n° 101. Paris : Hermès Science Publications, 2000. – 233 p. ; 24 cm. ISBN 2-7462-0151-8 / ISSN 0751-7971. £144,31 F/22 e.

par Marie-France Blanquet

Le numéro 101 de la revue Réseaux porte un titre évocateur et interrogateur, puisqu’il s’agit, en donnant la parole à différents auteurs, de questionner la société de l’information. En effet, dans ce dossier coordonné et présenté par Bernard Miège, professeur à l’université de Grenoble, quatre spécialistes prennent tour à tour la plume pour dire leurs conclusions dans ce questionnement.

Bernard Miège, dans une brève introduction, rappelle le destin en dents-de-scie du concept de société de l’information, son actuelle fortune, mais aussi les risques d’ambiguïtés « propres à engager des acteurs sociaux dans des actions dont ils ne maîtrisent les finalités que de façon approximative ou métaphorique ». C’est la raison d’être de cette étude et de l’appel à des experts. Il nous présente ces derniers tour à tour en explicitant leur place dans ce dossier, leur complémentarité, l’apport et les limites de leurs contributions respectives, avant de conclure sur un jugement d’ensemble : si ces quatre articles permettent d’adresser des interrogations fortes à la société de l’information, ils ne permettent pas « à eux seuls, de faire le tour de tous les questionnements possibles ».

Une appellation non contrôlée

Pourtant les textes sont denses. À commencer par celui que signe Armand Mattelart, professeur à l’université de Paris 8, intitulé « L’âge de l’information : genèse d’une appellation non contrôlée ». Partant de la publication en France de l’œuvre de Manuel Castells, La société en réseaux. L’ère de l’information 1, et de la réédition en 1999 de The Coming of Post-Industrial Society de Daniel Bell 2, originellement édité en 1973, puis en 1976, l’auteur rappelle l’importance des années soixante et soixante-dix dans la construction des représentations de l’âge de l’information et de la société de l’information, années marquées par l’apparition de nombreux néologismes et de nombreuses études.

Toutes les notions étudiées dans ces temps-là naissent de trois sources d’émission. C’est d’abord un débat sociologique, centré sur la société post-industrielle dont Daniel Bell revendique la paternité. Un débat qui annonce la fin des idéologies, l’avènement d’une société managériale, d’une communauté de la science qualifiée de « charismatique », mais sans idéologie et, selon un schéma historique linéaire, celle d’une société programmée, désignant « ces sociétés d’un type nouveau qui se forment sous nos yeux », c’est-à-dire les sociétés post-industrielles. Les représentations de la société de l’information naissent aussi des scénarios d’anticipation des experts et des consultants. Armand Mattelart révèle l’impact des futuristes cherchant à socialiser l’idée d’une société nouvelle, tels les Toffler annonçant une démocratie interactive, les avatars de ces démarches prévisionnelles. Ces représentations naissent enfin des premières formulations sur l’avènement d’une nouvelle forme d’universalisme, la création d’une société globale, synthétisée dans la formule choc de « village global » de Herbert Marshall McLuhan et symbolisée par les États-Unis. Toutes ces représentations trouvent en 1994 leur synthèse dans la notion de « Global Society of Information » qui voit également naître le concept de « New Economy ».

Dans ce condensé, Armand Mattelart montre d’une façon magistrale comment s’articulent et souvent se réconcilient, avec le recul du temps, des thèmes et des thèses d’auteurs très différents, tels que Rostow, Brzezinski ou Teilhard de Chardin. Il s’agit là d’un exposé riche et clair d’un penseur érudit qui maîtrise et organise le foisonnement d’idées et d’études menées par des auteurs très différents. Partageant son érudition et sa clarté, Armand Mattelart permet à son lecteur de s’enrichir à son tour en lui communiquant, de plus, l’envie de lire les auteurs cités dans sa communication à l’origine de cette « appellation non contrôlée ».

La véracité des profonds changements annoncés

Nicholas Garnham, professeur à l’université de Westminster, pose, quant à lui, « La théorie de la société de l’information en tant qu’idéologie : une critique ». Face aux prédictions de la révolution économique, culturelle et sociale née de l’introduction des nouvelles technologies et de la mondialisation qu’elles entraînent, l’auteur s’interroge sur la véracité des profonds changements annoncés.

En s’appuyant sur la somme théorique « la plus sophistiquée » émise par Manuel Castells sur la société de l’information, Nicholas Garnham présente d’abord les grandes lignes de l’argumentation de cet auteur autour d’une réflexion sur la productivité, l’impact des nouvelles technologies, le rôle du savoir théorique, de l’informationnalisme et des réseaux. Ces derniers, au cœur de la théorie de Castells, permettent d’expliquer les changements fondamentaux de la société de l’information : changements organisationnels avec l’entreprise en réseau, changements de structure du marché avec la mondialisation et la domination du capital financier, changements dans la nature de la main d’œuvre, celle du pouvoir et des conflits de classe, changements enfin dans le rôle de l’État-nation.

Nicholas Garnham tente d’extraire les soubassements d’économie politique implicites dans cette étude sociologique. Il s’attache, en particulier, à caractériser les postulats sur lesquels s’appuie Castells pour construire sa théorie, mais qui ne sont jamais validés. Toute l’étude de Nicholas Garnham s’applique à démontrer « les failles théoriques sérieuses » qui se trouvent au cœur même du raisonnement de l’auteur analysé. Or les thèses de Castells – même si cet auteur reste peu connu du public français – sont celles de tous ceux qui apportent une réflexion théorique, idéologique – voire stéréotypique – sur la société de l’information. Elles en sont une synthèse. La méconnaissance de l’auteur n’empêche donc pas de bien comprendre les développements de Nicholas Garnham. Mais, comme le fait déjà Bernard Miège dans son introduction, le lecteur se prend à regretter, dans cet article qui est un appel au débat, l’absence de Manuel Castells lui-même. Confronté à des critiques décisives pour la compréhension de la société de l’information, ce théoricien, professeur à l’université de Berkeley, aurait pu répondre de façon fructueuse permettant ainsi de poser une nouvelle pierre constructive dans la recherche en sciences de l’information et de la communication. Mais les demandes de réponse sont restées sans écho !

Spatialisation et monopolisation

« Les nouvelles technologies de communication : une approche politico-économique » permettent à Vincent Mosco, professeur à l’université canadienne de Carleton, d’établir un état des réflexions théoriques menées sur les technologies de la communication dans une optique d’économie politique et repensée à la lumière des évolutions récentes du secteur. Deux principaux thèmes émergent dans cette contribution : celui de la spatialisation et celui de la monopolisation. Le processus de spatialisation se révèle, en effet pour cet auteur, décisif à l’étape actuelle. « La communication est au centre même de la spatialisation, car les méthodes et les technologies de l’information et de la communication permettent un contrôle et une flexibilité dans le monde des affaires en général, et dans les entreprises de ce secteur des communications et de l’information en particulier. La spatialisation englobe le terme de mondialisation, souvent employé abusivement, et qui renvoie plus sûrement à la restructuration de l’industrie et des entreprises à l’échelle mondiale. »

L’économie politique de la communication ayant surtout abordé la spatialisation par le biais du pouvoir grandissant des entreprises dans l’industrie de la communication permet, par ailleurs, à l’auteur de démontrer que la concentration monopoliste est une caractéristique récurrente du monde des communications. À l’heure des premières nouvelles technologies d’hier, le télégraphe, on observe déjà la naissance de monopoles. C’est la Western Union, puis AT&T dont le monopole fut si long à briser. Il en va de même avec les nouvelles technologies d’aujourd’hui et la naissance d’un nouveau monopole « peut-être plus redoutable encore » : celui de Microsoft. L’auteur explique la construction de ce monopole, consolidée par de nombreux mythes parmi lesquels figure en bonne place celui de la révolution technologique selon lequel « la technologie change tout », nos sociétés, nos façons de penser, d’être au monde... Ce mythe n’est pas nouveau. L’auteur se tourne vers le passé pour en donner de nombreux exemples. Cependant aujourd’hui, le monde est singulièrement menacé par ce monopole s’il n’était pas contrarié. « À moins de croire aux mythes numériques, la technologie ne change pas tout. Elle approfondit et prolonge d’anciennes possibilités : à savoir, dans le cas présent, faire pénétrer le marché jusque dans les moindres recoins de nos vies, avec tous les problèmes qu’une puissance commerciale concentrée peut aussi provoquer. » C’est pourquoi l’auteur plaide pour la régulation du cyberespace.

Le texte de Vincent Mosco, parce que plus concret que les deux articles précédents, illustré de nombreux exemples, passionnera le lecteur par ses qualités pédagogiques. Ce texte, qui prend ses racines dans notre vécu, nourrit une réflexion qui nous fait avoir le sentiment, avec la découverte de cet auteur fort peu connu en France, d’entrer dans une communauté de la science qui, au contraire de ce qu’analyse Bell, a une idéologie.

Télévision numérique et industrie audiovisuelle en Europe

Le dossier se termine avec un article beaucoup moins centré sur la société de l’information que les précédents puisque son auteur, Giuseppe Richeri, professeur à l’université della Svizzera Italiana, réfléchit sur « la télévision numérique et l’évolution de l’industrie audiovisuelle en Europe ».

Après avoir exposé les nouvelles possibilités de la télévision de la quatrième génération, l’auteur étudie la programmation et les recettes des premières chaînes numériques européennes. Cela lui permet de souligner les traits marquants de cette nouvelle télévision qui fait apparaître deux pôles extrêmes avec, d’une part, des produits très attractifs et hauts de gamme et, d’autre part, des produits bon marché, qualifiés de « remplissage ».

Aucun de ces deux pôles n’a de répercussions sur les industries télévisuelles et cinématographiques européennes. Il faut donc attendre la mise en place d’une politique avisée et systématique pour que des résultats positifs sur les productions audiovisuelles autres qu’américaines voient le jour, et non pas compter sur les seuls progrès techniques. Apparemment décentré, ce texte ne l’est pas du tout, car il permet au lecteur de comprendre à travers les nombreuses données numériques qu’il enferme, que « questionner la société de l’information » dans le domaine de l’audiovisuel, c’est d’abord et avant tout questionner les États-Unis.

Les textes précédents ainsi que leurs bibliographies disent la même chose, et pas seulement pour l’audiovisuel ! Car ces quatre textes se complètent bien et offrent à leurs lecteurs, par leur questionnement de la société de l’information, l’occasion non seulement de beaucoup apprendre, mais aussi de beaucoup réfléchir. Un regret toutefois : c’est que ce questionnement ne soit mené que par des universitaires, c’est-à-dire essentiellement des théoriciens. L’homme politique, le financier, le réalisateur, l’industriel… auraient pu être invités à prendre la parole pour un questionnement et des réponses ? Autres, sûrement.

  1.  (retour)↑  Manuel Castells, L’ère de l’information. 1. La société en réseaux, Paris, Fayard, 1998.
  2.  (retour)↑  Daniel Bell, The Coming of Post-industrial Society : a Venture in Social Forecasting, New York, Basic Books, 1999.