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Classements, mises en espace, départementalisations : voyage dans quelques bibliothèques

Montserrat Moragas

Mogens Jensen

Esther Heranz

Alain Duperrier

Marie-Noëlle Icardo

L’ouverture de la Bibliothèque publique d’information, il y a un quart de siècle, affirma de façon éclatante la place majeure du libre accès aux collections dans l’organisation de la rencontre entre les documents et les publics. Très rapidement, la question des modalités de représentation du savoir que représentait cette répartition spatiale des documents se posa.

La perplexité de certains publics, et plus encore le désir bibliothécaire de conquérir de nouveaux publics, encouragèrent moult expériences dont nous gardons la mémoire proche : classements par centres d’intérêt à Grenoble, Le Mans ou Givors, encouragements des bibliothèques universitaires à substituer la classification Dewey à la classification décimale universelle, remodelage du libre accès en départements thématiques à la BnF ou à la bibliothèque municipale de Lyon, émergence des espaces musique en remplacement des traditionnelles discothèques, interrogations sur la pertinence de l’organisation des BU en sections, etc.

Il est intéressant de souligner que ces variations ont eu pour prétexte affirmé le souci de renforcer l’adéquation aux pratiques supposées des utilisateurs, sans que la question du mode de représentation du savoir construit par ces « classifications » soit fondamentalement analysée en tant que telle. Or, Eliséo Véron, dans une recherche restée célèbre 1, conclut que chaque mode d’organisation des collections génère autant de satisfaits que de réticents : en définitive, un cadre de classement n’est qu’un outil nécessaire, dans le cadre duquel chaque lecteur construit sa propre stratégie de découverte, nonobstant les intentions du bibliothécaire 2. La question des classements du libre accès reste donc ouverte, dans la nature conceptuelle de la classification adoptée comme dans son efficacité médiatrice.

Le problème se complique encore lorsqu’on lui adjoint l’impact des modifications organisationnelles de la bibliothèque. Les traditionnels organigrammes distinguant les activités internes des services publics, affirmant des segmentations par supports (monographies, périodiques, etc.) ou par usages (salles d’étude, salles de prêt, etc.), sont peu à peu bouleversés par de nouvelles approches. Dans une organisation rénovée où les services au public prennent la première place, on assiste à une réorganisation du travail, des espaces et des collections, articulée autour des contenus documentaires, dans une polarisation de type thématique. Les classements du libre accès prennent alors une signification supplémentaire, celle de la représentation concrète des principes de fonctionnement de l’établissement.

C’est dire combien la simple question initiale du rangement s’est enrichie de multiples enjeux : représentation du savoir, médiation avec les publics, mise en cohérence et lisibilité de l’institution. Enrichie et donc rendue complexe, enrichie et donc démultipliée en divers cas d’espèce. Le Bulletin des bibliothèques de France n’a pas l’ambition de recenser ici tous les exemples de cette variété en perpétuelle mutation. Mais en présentant quelques expériences originales ou significatives, françaises et plus largement européennes, nous espérons suggérer l’unité de réflexion qui peut animer la question apparemment triviale du classement des collections en libre accès : intégrer des fonds composites dans une classification homogène, adapter l’organisation des collections en fonction de certains usagers, associer services et collections en unités thématiques, repenser le fonctionnement entier de la bibliothèque autour de pôles thématiques.

Décidément, pour les bibliothécaires, à tous les niveaux de leurs préoccupations professionnelles, penser c’est toujours classer.