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Laurence Santantonios

Auteur/éditeur, création sous influence

Paris : Loris Talmart, 2000. – 275 p.; 21 cm. ISBN 2-903911-67-3 : 99 F/15,09 euros

par Nicolas Verry

Nombreux sont les éditeurs qui se sont exprimés sur leur métier, leur rôle de dénicheur de talent, les risques qu’ils ont pris en publiant des inconnus, leurs succès et leurs échecs… Des biographies sont venues éclairer ce travail souvent présenté comme une vocation. On connaît des histoires d’écrivains, classiques ou contemporains, dans leurs relations avec ceux qui les ont édités. Le point d’ancrage de Laurence Santantonios, journaliste à Livres Hebdo, est dynamique, voire interactif, car il confronte les deux points de vue, celui des écrivains et celui des éditeurs.

L’origine de cet ouvrage est un mémoire de DEA (diplôme d’études appliquées), réalisé en 1996 à l’École des hautes études en sciences sociales sous la direction de Jacques Leenhardt. Actualisé et expurgé (certains témoignages, comme celui de Jérôme Lindon, ne figurent pas, selon la volonté des personnes interrogées), il s’agit d’une enquête auprès de vingt-trois romanciers et éditeurs, qui constituent un échantillonnage représentatif (un « panel », préfère dire Laurence Santantonios) du paysage éditorial actuel en littérature, avec des responsables littéraires et des éditeurs de maisons de taille et de notoriété différentes (Nadeau, Flammarion, P.O.L, Robert Laffont, 00h00.com, Actes Sud, Gallimard, Loris Talmart, Viviane Hamy, Grasset, Stock), et des écrivains d’horizons divers (Michel Houellebecq, Serge Filippini, Robert Bober, Serge Lentz, Michel Tournier, Hamid Skif, Paul Fournel, Roger Grenier, Michel Sauquet, François Vallejo, Dominique Sylvain, François Taillandier). À noter que, pour refléter la réalité, certains, tels Paul Fournel ou Roger Grenier, portent à la fois la casquette d’éditeur et de romancier.

Une introduction présente la démarche suivie et les hypothèses de départ, une conclusion résume les propos échangés. Chacun s’est exprimé au cours d’entretiens non directifs, mais où sensiblement les mêmes questions ont été posées par Laurence Santantonios, de façon à cerner la relation qui s’établit entre un écrivain et son éditeur depuis la première lecture d’un manuscrit jusqu’à la parution d’une oeuvre aboutie (et parfois au-delà, avec la « promotion », comme Michel Houellebecq et Raphaël Sorin, son éditeur chez Flammarion). Les entretiens se suivent selon une logique non systématique : un écrivain puis son (ou ses) éditeur(s), un éditeur puis son (ou ses) auteur(s), ou parfois l’un sans l’autre ou les deux en même temps. Il nous a rarement été donné, jusque-là, d’avoir côte à côte et avec du recul la version éditeur et la version auteur de la même aventure, l’édition d’une oeuvre.

Du coup de foudre à la rupture

On voit se dessiner des types de relation qui vont du conjugal au commercial, du coup de foudre à la rupture, des métaphores qui font appel aux différents statuts de la vie de couple et de la vie de famille, avec leurs hauts et leurs bas, les fidélités et les trahisons… Mais le plus intéressant, au-delà de la description de cette relation (en général duelle), de la collaboration de deux personnages que tout peut réunir ou séparer (l’auteur et son éditeur), c’est de participer de l’intérieur au processus qui aboutit (ou non) à une publication. Cela vient éclairer la profession de l’éditeur, dont on a déjà, en général, une petite idée. Et cela nous montre, ce qui pour beaucoup sera davantage une découverte, comment s’apprend le métier d’écrivain, au fil des années et des manuscrits.

À l’encontre des idées reçues qui montrent l’écrivain seul dans sa tour d’ivoire et devant sa page blanche, la création littéraire s’opère aussi à travers les échanges entre l’éditeur et l’auteur. Il n’y a qu’à voir Paul Otchakovsky-Laurens (alias P.O.L) suscitant le premier roman de Robert Bober Quoi de neuf sur la guerre?(1994, prix du Livre Inter) à partir d’une nouvelle de huit pages, lui soutirant la suite chapitre par chapitre; Robert Laffont poussant le grand reporter Serge Lentz à écrire; Viviane Hamy s’entretenant longuement avec ses auteurs avant de les publier, les conseillant, les aiguillant; Jeanne Sctrick (Phébus) « pointant avec son crayon à mine les enchaînements mal fichus, les tics d’écriture… » dans le premier manuscrit de Serge Filippini… Et ceci ne concerne pas les seuls auteurs débutants, comme l’atteste Paul Fournel : « Je n’ai jamais rencontré un bon écrivain qui ait refusé qu’on lui donne un conseil sur son texte, au contraire. »

Chaque éditeur a sa propre conception de son métier et sa propre définition de ce qu’il a envie de publier. À côté des Raphaël Sorin, Robert Grenier, Manuel Carcassonne ou Jean-Marc Roberts, qui officient dans la cour des grands, respectivement (pour l’heure) chez Flammarion, Gallimard, Grasset et Stock, écoutons l’infatigable et modeste découvreur de talent Maurice Nadeau, ou Loris Talmart, éditeur du présent ouvrage, qui publie les gens qu’il aime après leur avoir conseillé d’essayer auprès de ses « grands confrères », ou encore Jean-Pierre Arbon, qui a créé les éditions 00h00.com, proposant son catalogue en ligne, sous forme numérique ou brochée, et qui a publié l’Algérien Hamid Skif, interdit de parole dans son pays.

Un contrat moral et juridique

Malgré les concentrations multiples dont ce secteur est l’objet, l’édition française ne se coule pas dans un moule unique; néanmoins, il se dégage de cette enquête un tableau d’ensemble où s’expriment de saines affirmations et de vraies questions. La première d’entre elles concerne le contrat (moral et juridique) qui lie un écrivain à son éditeur à partir de son premier livre publié. Ce « droit de suite », ou « pacte de préférence » (sur lequel l’avocat Emmanuel Pierrat donne des précisions en fin d’ouvrage), cristallise les enjeux qui interviennent entre l’un et l’autre : formalité pour le débutant qui vendrait son âme pour être publié, sécurité pour l’éditeur qui sait qu’il faut en général plus qu’un premier roman pour amortir son investissement et bâtir une oeuvre, le droit de suite a le mérite de n’exister que pour ceux qui s’en arrangent, et d’être évacué par les autres. En matière de fidélité éditoriale, le droit ne peut tout régenter… En général, les éditeurs n’ont ni l’envie ni les moyens de retenir leurs auteurs, mais certaines séparations sont vécues comme des trahisons.

Une autre question majeure tient dans la part d’aléas et de hasards qui contribuent à l’acceptation d’un manuscrit et à son édition ou qui plongent un autre dans les oubliettes. On peut penser que le génie finit toujours par s’imposer. Mais le simple talent? Les romans publiés chaque année (on compte plus de trois cents romans français inédits à chaque rentrée littéraire) sont-ils tributaires de la rencontre entre un auteur et son éditeur, avec toute la subjectivité que cela comporte (affinités, modes, idéologies…)?

D’autres points sont également évoqués, parmi lesquels la compatibilité entre l’activité d’écrivain et le métier d’éditeur (et de critique), les rivalités possibles entre les écrivains publiés chez un même éditeur, les questions d’argent, les prix littéraires… tout ce qui fait le quotidien des relations entre les uns et les autres.

« Un écrivain n’existe pas, à moins d’être publié ou d’être lu » : c’est cette nécessité qui pousse les auteurs dans les bras des éditeurs. Contrairement à l’opinion générale, et bien que les éditeurs aient tendance à minimiser leur rôle, l’influence de ces derniers est décisive sur la littérature contemporaine. Une démystification qui ne modifiera pas notre plaisir de lecteur, mais qui contribue à mieux faire connaître l’activité éditoriale et littéraire.