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Les Orientations de la conservation en France à la fin du XXe siècle

Jean-Marie Arnoult

En matière de conservation des collections de bibliothèques, le XXe siècle s'achève sur des interrogations aussi nombreuses que les certitudes qui ont pu avoir été acquises au cours des cinq décennies écoulées. Alors que cette discipline, considérée désormais comme une auxiliaire naturelle de la bibliothéconomie, est reconnue des professionnels à tous les niveaux, qu'elle a trouvé sa place dans les formations initiales des différentes écoles professionnelles, qu'elle alimente régulièrement les formations continues, et qu'elle dispose de moyens techniques et financiers importants à défaut d'être toujours suffisants, elle semble avoir atteint un palier et marquer un temps de réflexion. Serait-ce un simple paradoxe passager, ou les interrogations qui sont légitimement suscitées augurent-elles de nouvelles orientations ?

On abordera ici essentiellement les problèmes relatifs aux politiques de conservation, et non pas les recherches menées sur les techniques de restauration, ni sur les traitements des documents audiovisuels.

Un instrument de travail

C'est l’œuvre de la Bibliothèque nationale, en particulier de Julien Cain et de Thérèse Kleindienst 1, d'avoir compris que la conservation jouait un rôle capital dans l'économie des bibliothèques françaises contemporaines. Au sortir de la seconde guerre mondiale, dans la mouvance internationale des musées et de leur technicité en avance sur celle des bibliothèques, ils ont appliqué aux collections des bibliothèques les premières méthodes modernes de réflexion et d'analyse. Entre cette prise de conscience et sa concrétisation, il aura pourtant fallu une longue période préparatoire avant d'aboutir à la création de véritables instruments de travail symbolisés par le Centre de recherches sur la conservation des documents graphiques (CRCDG), créé en 1963 par le ministère des Affaires culturelles et le ministère de l'Éducation nationale, à l'instigation de Julien Cain. Il succédait à un modeste laboratoire du Muséum national d'histoire naturelle installé dès 1953.

Une structure forte

Ce n'est pas le lieu de raconter l'histoire de ce laboratoire, sinon pour évaluer brièvement ses travaux pour la partie qui touche les bibliothèques et l'histoire de leurs collections. On ne peut ignorer en effet que c’est une structure forte qui est mise en place en 1963 en dépit de la modestie initiale du CRCDG, qui va déterminer la politique de la recherche française en matière de conservation pour de nombreuses années. C’est aussi un axe institutionnel qui est créé (Bibliothèque nationale, Archives nationales, Musées de France), progressivement élargi à d'autres interlocuteurs, puis à d'autres partenaires, sur des problèmes très particuliers liés aux livres en tant qu'objets.

À l'origine de la création du Centre, il y a le besoin fort de mettre au point une méthode de désinfection adaptée aux problèmes rencontrés par les institutions de conservation, et notamment les bibliothèques.

À cette époque, compte tenu de la qualité des locaux, anciens ou moins anciens, mais pour la plupart dépourvus de climatisation, les infestations étaient fréquentes. Le premier but atteint, les pôles de recherche se diversifient très vite, au fur et à mesure des demandes des partenaires. Pendant plusieurs décennies, la recherche française en conservation pour les bibliothèques a été liée à la capacité de travail du CRCDG, auquel le ministère chargé de la culture aura toujours apporté sa subvention. Travaillant étroitement avec les restaurateurs de la Bibliothèque nationale, il a orienté ses travaux vers des applications pragmatiques et rapidement utilisables, issues des recherches menées par ailleurs. Laboratoire de recherche appliquée, le CRCDG a suivi avec attention, dans un mouvement interactif, les problèmes rencontrés dans les magasins des bibliothèques autant que dans les ateliers de restauration.

Les questionnements les plus fréquents

Un dépouillement rapide des principales publications du Centre entre 1963 et 1999 concernant essentiellement les matériaux conservés dans les bibliothèques 2 montre les orientations des demandes et les questions des utilisateurs. Pour établir le tableau indicatif qui suit, on s'est contenté de noter les occurrences, articles et monographies confondus publiés par les agents du CRCDG; il ne s'agit donc pas d'un palmarès quelconque qui, pour être exact, devrait tenir compte également du nombre de pages de chacune de ces occurrences (cf tableau indiquant les sujets traités dans les principales publications du CRCDG entre 1963 et 1999).

Illustration
Sujets traités (en pourcentage)

Si la plupart des sujets sont récursifs, étant la raison d'être du Centre, certains reviennent de manière plus régulière (papier, cuir), quelles que soient les années; d'autres apparaissent et se maintiennent à un niveau égal d'occurrences (photographie); d'autres enfin, apparaissent de manière lancinante (désinfection). Ces sujets comptent parmi les questionnements les plus fréquents des responsables de collections.

Le parchemin

Le parchemin tout d'abord, comme l'un des supports les plus anciens dans les collections des bibliothèques, sujet aux effets de l'humidité et des variations brutales de température qui affectent les tracés (enluminures et leurs composants) qu'il soutient. Les documents sur parchemin qui comptent parmi les plus précieux préoccupent naturellement les conservateurs, mais de manière discontinue : on peut penser que les monuments paléographiques sont désormais à l'abri d'incidents – pas forcément d'accidents. On peut penser aussi qu'il reste peu à découvrir dans ce domaine, sinon à perfectionner certaines techniques.

Les encres

Les encres, leur stabilité et leur comportement, procèdent d'une démarche et d'une curiosité identiques. Qu'il s'agisse des encres anciennes (métallo-galliques) ou des encres modernes (y compris les encres utilisées pour les photocopies), le problème essentiel est leur stabilité et leur interaction avec le matériau qui les supporte.

Le cuir

Dans une approche de conservation préventive, la connaissance intime des matériaux de protection est essentielle; il n'est donc pas surprenant de trouver le cuir au premier rang des centres d'intérêt. C'est la protection la plus ancienne des documents depuis qu'ils ont pris la forme de volumes ; il était donc naturel de s'intéresser à lui de manière suivie, de surveiller son comportement dans des environnements difficiles tels que ceux des villes contemporaines pour s'assurer de sa capacité à protéger, ainsi que pour déterminer les éléments essentiels de ses composants.

La photographie

La photographie est à la fois considérée comme support, matériau et document émergent qui entre, dès les années 1977-1978, dans les centres d'intérêt du CRCDG. Tout d'abord par les problèmes de conservation simple (réactions à l'environnement), puis par les problèmes liés à l'étude de la composition du matériau lui-même, à sa dégradation; enfin par les problèmes liés à son histoire et à l'histoire des procédés. La manière dont l'étude de la photographie apparaît dans le laboratoire du Centre est symptomatique de l'attention qui lui est portée de manière constante dans les bibliothèques. C'est la photographie en tant que document à protéger et à conserver, c'est aussi le support privilégié mais fragile pour le transfert des informations en vue de leur conservation jusqu'à ces dernières années, avant que les techniques informatiques ne fassent leur apparition.

Le papier

Si les travaux sur le papier n'apparaissent qu'après ceux qui sont consacrés aux autres matériaux, c'est qu'on a isolé la désacidification qui constitue un thème majeur de la conservation contemporaine. En fait, si on globalise tous les problèmes qui sont associés plus ou moins étroitement au papier (lamination et naturellement désacidification), c'est plus de 23 % des travaux du CRCDG qui lui sont consacrés. Le papier est essentiellement associé au travail des restaurateurs : blanchiment, colmatage. Mais le grand dossier reste la désacidification qui fait son apparition au début des années soixante-dix, et qui est encore d'une actualité constante.

Les documents audiovisuels

On s’étonnera de l’absence quasi complète de travaux sur les documents audiovisuels au cours de cette période. Une seule occurrence apparaît en 1984. C’est que le champ de compétences du CRCDG ne s’étend pas à ces nouveaux domaines; faute de moyens techniques spécifiques, il n’a pas pu engager des études complexes qui requièrent des équipements particuliers notoirement différents de ceux qui sont utilisés pour les matériaux traditionnels, papier, encres, cuirs, etc. Les recherches se sont effectuées dans d’autres laboratoires.

Ce panorama rapide est-il représentatif des tendances françaises actuelles en matière de recherche en conservation ? Le CRCDG engageant la plupart de ses travaux à la demande de ses commanditaires (archives, bibliothèques, musées) dont il dépend pour ses financements, les orientations données à ses travaux correspondent donc à des besoins des bibliothèques, voire à des commandes.

Élargissement à l’espace européen

Mais, au cours de la dernière décennie, la diversification des besoins, à laquelle correspond également la nécessité de diversifier les prestataires, a contribué à créer un autre paysage aidé en cela par la participation à des projets initiés par la Communauté européenne : l'élargissement de la problématique de la recherche en conservation à l'espace européen a été l'occasion de confronter les besoins d'origines variées. Profitant de la possibilité d'engager des recherches de grande ampleur par l'intermédiaire de programmes transversaux, la Commission européenne s'est intéressée – un peu tardivement il faut le reconnaître et le regretter – aux problèmes de conservation. Malheureusement pour les bibliothèques, aucun projet qui leur soit spécifique n'a été engagé à ce jour dans ce domaine.

Au cours de la prochaine conférence de la Commission européenne qui se tiendra à Strasbourg du 22 au 24 novembre 2000 (au cours de la présidence française) sur le thème « Recherche pour la protection du patrimoine culturel », il est peu probable que le patrimoine des bibliothèques soit directement concerné; mais on peut penser que les travaux sur les effets de la pollution, les évaluations des effets des microclimats sur le patrimoine en général, ne manqueront pas de les intéresser.

La mission Recherche et Technologie (MRT) au ministère chargé de la culture est directement impliquée dans la préparation de cette conférence. On rappellera que la MRT assure le secrétariat du comité scientifique « Analyse, conservation et restauration des biens culturels »; celui-ci coordonne l'actuel schéma stratégique de la recherche (1997-2000) portant sur l'environnement et la préservation des biens culturels, et assure la préparation des travaux du Conseil ministériel de la recherche. Parmi les travaux des programmes collectifs de recherche (PCR) achevés, l'un concerne les problèmes des bibliothèques : il s'agit d'un programme sur la désinfection des biens culturels qui s'est clos en décembre 1998 par un colloque sur les huiles essentielles comme agents de désinfection, dont les actes devraient être publiés sous forme électronique en 2000 3.

Parmi les programmes en cours, l'un a pour thème « Papier, filigranes, encres » dont les travaux sont coordonnés par le CRRMF-Centre de recherche et de restauration des musées de France; ils associent le musée du Louvre, le CRCDG, le CNRS (et ses différents laboratoires concernés, notamment l'ITEM-Institut des textes et manuscrits modernes et l'IRHT-Institut de recherche et d’histoire des textes), la direction des Archives de France, la BnF et d'autres partenaires des musées. La conservation n'occupe peut-être pas une place centrale dans ce programme, mais les recherches et les réflexions sur les origines des papiers, l'action des encres, l'analyse des constituants, permettront d'avancer dans la connaissance des processus de dégradation et par conséquent dans l'élaboration de techniques de traitements appropriées. Les prochains PCR concerneront essentiellement la conservation matérielle des nouveaux supports et la pérennisation des informations.

Dans le domaine européen, la MRT est le point de contact national pour le thème « Protection, conservation et mise en valeur du patrimoine culturel européen » dans le cadre de l'action « Ville de demain et patrimoine culturel » du 5e programme cadre de recherche et de développement (PCRD) de l'Union européenne. L'apparente complexité des structures de recherche, tout autant que les complexes articulations européennes, ne doivent pas masquer l'utilité de ces travaux, quand bien même ils ne participent pas directement aux interrogations immédiates des bibliothèques.

On serait néanmoins en droit de se demander si les collections des bibliothèques ne disparaissent pas dans ce paysage équivoque : entre les aspirations et les besoins du quotidien, et ce qui, par euphémisme naïf, constitue la perception technocratique des bibliothèques, où trouver des fils conducteurs à défaut d'orientations clairement exposées ?

Constatations et collecte d’informations

Pour affiner l'analyse et pour tirer quelques enseignements utiles à défaut de conclusions définitives, on se fondera sur les constatations faites au cours de visites professionnelles dans des bibliothèques de province, qu'elles soient municipales ou universitaires, et sur les informations collectées par le Conseil national scientifique du patrimoine des bibliothèques publiques (CNSPB).

Premier constat : la conservation préventive

La conservation préventive est devenue la règle première qui sous-tend les nouvelles pratiques. Il était temps. Ce qui, depuis des années répond à l'adage mille fois répété qu'il vaut mieux prévenir que guérir, trouve une application dans la conservation. Concrètement et sans aller plus avant dans les détails, les problèmes d'environnement ne sont plus marginalisés, mais constituent des préalables à toute opération de conservation, qu'il s'agisse d'une construction, d'un aménagement de locaux ou de l'élaboration d'un programme de conservation. Nul ne peut plus ignorer les conséquences d'une ignorance de ces problèmes qui ne pourrait être que volontaire. Encore faudrait-il que les architectes et ceux qui sont chargés de mettre en application des principes reconnus sachent à quoi se référer. Des recherches appliquées sur l'utilisation de matériaux ou de techniques de construction mieux à même de répondre aux exigences climatiques et économiques qui sont les nôtres aujourd'hui devraient être engagées.

L'alternative spécieuse « accepter d'avoir une climatisation déficiente/ se résoudre à ne pas avoir de climatisation » qui est trop souvent le choix et qui est toujours lourde de conséquences pour la gestion au quotidien des collections, ne devrait plus être imposée. On sait que la conservation idéale, celle qui a pour objectif l'application rigoureuse des valeurs climatiques sévères, est impossible à maintenir dans la durée pour des raisons économiques d'entretien des équipements et de coûts de fonctionnement. La recherche de moyens termes et de solutions alternatives par l'utilisation de matériaux mieux adaptés à la conservation, par l'usage de techniques de ventilation naturelle incluses dans le bâtiment, est une nécessité absolue. Faute de quoi, la conservation préventive restera dans la logique spécieuse du recours au curatif avec les problèmes que l'on connaît.

Deuxième constat : les méthodes curatives

L'attitude face à certaines méthodes curatives a changé. On l'a vu plus haut, la désinfection par des huiles essentielles a été mise à l'étude dans le cadre d'un programme coopératif de recherche par la MRT.

L’oxyde d’éthylène

Les résultats exposés lors du colloque de décembre 1998 ont montré ce qu'on pouvait attendre de ces procédés, et signalé les illusions qu'il ne fallait pas avoir; ces huiles ne seront donc jamais un substitut complet à l'oxyde d'éthylène. Une solution alternative est attendue qui ne sera sans doute pas l'utilisation d'un seul produit, mais une palette de techniques à adapter aux situations rencontrées. Si chacun s'accorde à reconnaître des vertus à l'oxyde d'éthylène, utilisé depuis près d'un demi-siècle dans les bibliothèques, on ne peut ignorer les effets néfastes qu'il a sur les matériaux. On ajoutera la perversité dialectique de l'usage de ce produit et des fausses certitudes qu'il distille : trop longtemps, on l'a considéré comme un remède définitif à une contamination dont il traite les effets sans traiter la cause; trop longtemps, on a traité sans raison des collections qui sont retournées dans des magasins qui n'avaient pas été complètement assainis. Et que croyez-vous qu'il advint ? Sur le plan pédagogique, l'oxyde d'éthylène a contribué à accumuler un retard considérable en matière de conscience de la réalité de la conservation préventive. Cette analyse, le CNSPB l'a faite en attirant l'attention de la Direction du livre et de la lecture sur l'utilité de décrire avec précision les processus d'une décontamination. Menée avec le CRCDG, cette réflexion devrait aboutir à la publication prochaine d'une recommandation technique spécifique 4.

On insiste sur l'utilité évidente de poursuivre les recherches sur les produits alternatifs comme les huiles essentielles afin de sortir de la logique spécieuse de la désinfection par des techniques de masse avec des produits dont on sait la forte toxicité. On espère également la mise en application de méthodes simples qui n'imposent pas le recours à une haute technicité de la part des personnels. Rien n'interdit de rêver ni de continuer à avoir des exigences critiques, car la recherche aboutit parfois à de bonnes idées totalement inapplicables.

La désacidification

Autre sujet de réflexion sur une autre méthode curative, la désacidification, qu’on ne peut dissocier de l'usage du papier permanent. La Bibliothèque nationale et l'Établissement public de la bibliothèque de France avaient engagé, il y a plusieurs années, un projet de recherche-développement sur une technique de désacidification-renforcement adaptée aux besoins de la conservation des papiers acides et cassants. Il ne fait pas de doute que cette recherche, poursuivie par la BnF, aboutira bientôt et que les livres du XIXe siècle seront traités avec tout le soin qu'ils nécessitent. La désacidification de masse a été au cœur du vaste mouvement de rénovation de la conservation des collections des XIXe et XXe siècles qui agite les bibliothèques depuis le début des années soixante-dix et qui a connu un point culminant avec la publication du rapport Caillet en 1979 5. En vingt ans de travail, beaucoup a été fait dans le domaine, même si l'aboutissement n'est pas encore perceptible. Dans le même temps, la réflexion sur les buts de la conservation, et notamment de la désacidification, n'est pas restée statique; elle a rapidement évolué et des avancées considérables ont été réalisées dans des domaines complémentaires ou parallèles : la préservation et la conservation ne se réduisent plus désormais à l'application de techniques curatives, qui ne laissent d'autres choix que des solutions uniques sans alternatives.

Pour prendre un seul exemple, la conservation des périodiques – documents acides et fragiles par excellence – a bénéficié de ces progrès étonnants. Il y a peu de temps la technique imposait encore le microfilmage des journaux après démontage de la reliure, puis désacidification aqueuse, puis renforcement des feuillets par thermocollage et mise en boîte.

Les microfilms

Une nouvelle réflexion, avec un peu de recul, aboutit aux conclusions suivantes : les microfilms ne sont pas assurés de vivre trois cents ans comme l'optimiste le plus positif le croit, mais beaucoup moins longtemps, en fonction des conditions climatiques loin d'être les meilleures dans aucune institution française; ce qui conduit à penser qu'il faudra établir un nouveau microfilm à terme pour garder une lisibilité correcte des images, acceptable par les usagers. Le nouveau microfilm devra être refait à partir de collections qui auront été restaurées selon des techniques dont la qualité est loin d'avoir été éprouvée par le temps; les collections séricollées 6 il y a quelques décennies n'ont pas toutes supporté un vieillissement qui a été accéléré par l'inopportunité du traitement et les mauvaises conditions climatiques dans lesquelles les collections se sont retrouvées après leur restauration. Il en est de même pour les traitements aqueux de désacidification et de thermocollage avec des polyamides parfois déficients.

Faut-il persévérer dans ces options techniques alors que d'autres choix peuvent être mieux adaptés aux besoins contemporains ? Peut-on oublier que la conservation a pour mission première de rendre consultables les informations en sollicitant le moins possible les originaux ? La numérisation constitue une réponse incontournable aujourd’hui à ces exigences. Les traitements physico-chimiques appliqués aux documents originaux, avec des techniques inadaptées, dépassées ou financièrement irréalistes, ne s'imposent plus avec la même nécessité dès l'instant où les originaux peuvent être protégés dans des conditionnements appropriés, dans l'attente d'un traitement idéal, et dès l’instant où l’usager a trouvé son compte d’informations sur un substitut qui n’est plus un simple support statique comme le microfilm, mais un véritable instrument de travail.

Troisième constat : le papier permanent

Passés les émois suscités par des passions aussi naïves qu'irrationnelles, quelles analyses faire des recommandations d'user du papier permanent ? Des informations ont largement circulé, relayées par la classe politique, fondées sur des considérations « catastrophistes » et misérabilistes, donnant à croire que le patrimoine contemporain partait en poussière de manière définitive. Sans tomber dans un optimisme naïf, il convient cependant de constater que la qualité moyenne du papier, celle du papier quotidiennement utilisé dans l'édition, a augmenté depuis les décennies 1950-1960, ce qui est à porter au crédit des papetiers et des éditeurs. Sans être permanent, il présente des caractéristiques qui le mettent à l'abri d'une autodestruction rapide tant redoutée. Dans ces conditions, comment rendre crédible un appareil législatif imposant l'usage du papier permanent (dont la permanence est liée intimement aux conditions de son environnement), alors que dans le même temps un nombre de plus en plus grand d'informations capitales pour notre civilisation circule sur des matériaux dont l'espérance de vie n'excède pas dix ans et pour lesquels des mesures d'urgence n'ont pas encore été prises ?

Quatrième constat : la conservation « de masse »

Les espoirs mis dans la conservation « de masse » il y a quelques années pour traiter de manière économique des quantités importantes de volumes se révèlent infondés et restent en marge de l'évolution de la restauration. La conservation de masse, dans l'acception la plus commune, est une réalité limitée à quelques techniques et il ne semble pas que l'évolution prévisible de ces techniques l'étende à d'autres types de traitements sauf à titre purement expérimental et anecdotique comme le clivage. La désinfection elle-même n'est guère considérée comme étant « de masse » que dans certains cas extrêmes; dans la plupart des cas, elle doit être pratiquée de manière circonstanciée, voire individualisée, comme traitement inséré dans une procédure d'assainissement d'une situation dégradée. La désacidification sera-t-elle le premier véritable traitement de masse comme on a pu le supposer ? La conservation préventive est finalement la seule conservation de masse.

Cinquième constat : communication et protection des documents

Le temps n'est plus à l'élaboration de politiques de conservation isolées d'une réalité en constante évolution. Plus que jamais, le but à atteindre est la communication aux usagers des informations, même dissociées de leur support original, dans un effort de gestion globale des collections. C'est dans le sens de l'amélioration des conditions de communication des informations et dans la recherche de protection des documents originaux que les recherches doivent porter. La désincarnation de plus en plus rapide et de plus en plus constante de l'information est un sujet de préoccupation évident qui rend plus aiguë la nécessité de conservation des originaux primaires à défaut des originaux pour des recours à une forme tangible incontestable. Dans l'incapacité où l'on se trouve de maîtriser la nature des composants des supports, multiples dans leurs formes et leur diversité, les recherches conduites sur l'environnement et leurs conséquences sur ces matériaux sont les plus importantes pour les prochaines décennies. Leurs résultats et les recommandations qui en découleront pour les applications conditionneront sans aucun doute la conservation des collections.

Orientations pour le troisième millénaire

En conclusion, comment déduire les principales orientations de la conservation pour le début du troisième millénaire, entre des aspirations informelles et des besoins pragmatiques ? Outre les travaux liés à des recherches de nature historique sur les matériaux et sur les documents en tant qu'objets, qu'il s'agisse notamment de papier 7, de cuir et de parchemin, de reliure 8, de photographie 9, qui poursuivent en les renouvelant les travaux habituels d'exploration des collections et des matériaux, on signalera de manière très subjective les objets de perplexité. Quelques publications récentes aident d'ailleurs à décrypter le paysage actuel qui se partage entre deux approches, l'une horizontale et l'autre verticale.

Les publications aux objectifs transversaux ne sont pas des plus rassurantes 10. En habillant les notions traditionnelles de la conservation avec un discours scientifique issu directement des années soixante-dix et actualisé, elles donnent une image scientiste, rassurante, purement descriptive, qui répond uniquement aux questions qu'elles se posent. L'absence de prospective rend impossible l'interaction entre les objectifs d'une recherche qui se nourrit d'elle-même et les inquiétudes des responsables des collections.

Les publications aux préoccupations verticales montrent la nature des besoins 11 dans leur crudité : des réponses rapides et sans bavardage à des interrogations simples sont attendues par les responsables de collections à qui il est demandé d'être des gestionnaires avant d'être des techniciens. Des recommandations précises qui ont été données, on retient surtout qu'elles constituent des objectifs à atteindre, qu'elles peuvent néanmoins évoluer, et l’on se soucie peu de connaître la littérature qui les entoure ou qui les a générées. Est-ce cette attitude, proche du jeu « question/réponse », qui conduit à normaliser plus qu'on ne l'a jamais fait dans le domaine (la reliure, l'état physique des collections, le conditionnement notamment) ? Les normes répondent sèchement à des questions brutes, ce qui semblerait satisfaire les questionneurs. Mais on n'est pas complètement persuadé que la normalisation réponde correctement aux problèmes posés. Elle satisfait d'abord les convaincus, en fermant les portes aux évolutions, car la norme est normative et n'admet pas les interprétations. La conservation, en se réfugiant dans les normes comme pour vouloir affirmer un rôle bibliothéconomique qu'elle craint peut-être de voir contesté, traduit une sorte de mal-être, d'impossibilité à s'adresser autrement à ses mandants que par des affirmations, persuadée que la publication d'une norme est l'aboutissement d'une évolution définitive. Or, les principaux champs de la conservation se dérobent aux normes, officielles ou non : comment soutenir aujourd'hui, avec les nombreuses études qui ont été menées sur le sujet, que la température de conservation des livres doit être impérativement de 18°C ? Peut-on réellement donner les paramètres en deçà desquels les moisissures ne pousseront pas dans un magasin de bibliothèque ? La verticalité qui est censée apporter les réponses aux questions, si elle ne débouche que sur des normes, se trompe d'objectifs.

Au-delà de la certitude que l'environnement, adapté et contrôlé, est le meilleur rempart contre la dégradation des matériaux qui composent les collections, on est conduit à penser que la conservation est une mosaïque d'interrogations dont on perçoit mal la cohérence. La prochaine décennie du prochain millénaire aura probablement les réponses à notre perplexité.

  1.  (retour)↑  Thérèse Kleindienst, « La Notion de conservation dans les bibliothèques nationales », Humanisme actif, mélanges d'art et de littérature offerts à Julien Cain, Paris, Hermann, 1968, p. 81-90
  2.  (retour)↑  Françoise Flieder, « Trente ans au service de la conservation », Les Documents graphiques et photographiques, analyse et conservation, 1991-1993, Paris, La Documentation française; Archives nationales, 1993, p. 15-28; le dépouillement a été complété par le volume de travaux des années 1994-1998 publié en 1999
  3.  (retour)↑  Colloque Huiles essentielles et conservation des oeuvres d'art : nouvelles approches dans l'assainissement de l'environnement par des actifs d'origine végétale, appliquées à la conservation des biens culturels, 2-3 décembre 1998. Ce colloque a présenté les travaux financés par la MRT d'un groupe réunissant le Laboratoire de cryptogamie du Muséum national d'histoire naturelle, le Laboratoire de mycologie et des fermentations en milieux solides de l'Orstom (Office de la recherche scientifique et technique d’outre-mer), les Laboratoires de biologie et de cryptogamie et paléoparasitologie de l'université de pharmacie de Reims, le Laboratoire de bactériologie-virologie de l'université de Toulouse, et le Laboratoire de recherches sur les polymères du CNRS de Thiais (coordonnateur du groupe).
  4.  (retour)↑  Recommandations techniques. La contamination des collections de bibliothèques : méthodologie d'identification. Direction du livre et de la lecture (à paraître).
  5.  (retour)↑  Maurice Caillet, Rapport préliminaire [Deuxième rapport] sur les objectifs et les moyens du plan de sauvegarde des collections de la Bibliothèque nationale, Paris, 1979.
  6.  (retour)↑  Application à la surface des feuillets d'un papier de renforcement à l'aide d'une colle liquide en utilisant la technique du séricollage.
  7.  (retour)↑  Voir les actes du colloque Le Papier au Moyen Âge : histoire et technique, Turnhout, Brépols, 1999.
  8.  (retour)↑  L'application aux reliures anciennes des travaux exemplaires du laboratoire de chrono-écologie du CNRS à l'Unité de formation et de recherche des sciences et techniques de Besançon a ouvert des champs d'exploration particulièrement riches pour la connaissance de l'histoire de la reliure.
  9.  (retour)↑  Bertrand Lavédrine, La Conservation des photographies, Paris, CNRS, 1990.
  10.  (retour)↑  Françoise Flieder, Christine Capderou, Sauvegarde des collections du patrimoine, la lutte contre les détériorations biologiques, Paris, CNRS, 1999.
  11.  (retour)↑  Protection et mise en valeur du patrimoine des bibliothèques. Recommandations techniques, Paris, Direction du livre et de la lecture, 1998.