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Le Livre illustré italien au XVIe siècle

Texte/Image

Actes du colloque organisé par le Centre de recherche Culture et société en Italie aux XVe, XVIe et XVIIe siècles de l'université de la Sorbonne nouvelle (1994), réunis par Michel Plaisance. Paris : Klincksieck/Presses de la Sorbonne nouvelle, 1999. - 316 p.;24 cm – (Actes et colloques ; 50). ISBN (Klincksieck) : 2-252-03141-7. ISBN (PSN) : 2-87854-170-7 : 230 F/35,06 euros.

par Ilaria Andreoli

Ce volume, le huitième publié par le Centre de recherche Culture et société en Italie aux XVe, XVIe et XVIIe siècles de l'université de la Sorbonne nouvelle, rassemble les communications du colloque Les Rapports texte-image dans les livres illustrés italiens du XVIe siècle, qui s'est tenu à Paris, les 17 et 18 juin 1994.

L'objet-livre dans son ensemble

L'analyse des ouvrages examinés, qui relèvent en majorité de la littérature, mais aussi des sciences et des arts, voire du jeu de société, se propose d'approfondir les rapports qu'entretiennent l'image et le texte. Les interventions envisagent donc l'objet-livre dans son ensemble, comme un système texte-image, et font le point sur le rôle joué par le livre illustré dans différents secteurs. Les éditeurs sont surtout vénitiens – on note une forte présence de Giolito et Marcolini –, mais aussi de Brescia, Florence, Pérouse et Naples ; la plupart des publications s'inscrivent dans la période 1544-1572. En ces temps de grande diffusion des savoirs et des normes, où le marché du livre, en pleine expansion, diversifie ses productions pour s'adapter à des publics variés, l'image aide à la diffusion et à la mémorisation de matériaux et de modèles culturels et idéologiques prêts à être réemployés, permettant ainsi de gagner de nouveaux publics.

Le parcours commence par l'article de G. Toscano, « Livres de dévotion et livres humanistes. Les rapports texte-image dans les manuscrits de la librairie des rois d'Aragon à Naples (1442-1495) ». Il montre l'évolution du répertoire décoratif-textuel des livres manuscrits réalisés pour la librairie royale napolitaine. Le changement de goût dans le décor est strictement lié à l'histoire de la bibliothèque qui les abritait ; il reflète également les personnalités de ceux qui commandaient ces œuvres. L'article de M. Gabriele, « La grande construction pyramidale de l'Hypterotomachia Poliphili : reconstruction et confrontation des dimensions architecturales », veut mettre en évidence la façon dont, dans le rapport entre ce texte et cette image à la fois didactique et fortement connotée culturellement, la fonction illustrative de la figure trahit les indications précises fournies par le texte.

L'étude de M. C. van Hasselt, « Le cadre référentiel des “libri delle sorti” de Paolo Danza (1536) et de Girolamo Parabosco (1552) : un système causal », est conduite sur ces manuels de jeu qui répertorient une certaine quantité de questions et qui, pour chacune d'elles, offrent plusieurs réponses et les instructions nécessaires pour en obtenir une. La description de deux jeux montre comment les auteurs jouent sur une contradiction entre le cadre référentiel formel, d'ordre cosmologique et temporel, dont font partie les vignettes xylographiques et le contenu idéologique de ces jeux de société.

Dans la contribution de S. Fabrizio-Costa et F. La Brasca, « Texte/image: quelques considérations sur l'édition de 1544 de La Divine Comédie », l'édition parue chez Marcolini (Venise, 1544), commentée par Alessandro Vellutello, est étudiée pour l'agencement, au niveau de la page, du poème, de la gravure et du commentaire. L'« iconotexture » de chaque feuille et sa lisibilité plus ou moins immédiate jaillissent de la relation entre le discours « visuel » et le discours « verbal ». Cette relation contribue à créer, avec l'inspiration mathématico-géométrique des gravures, un produit nouveau, où la glose écrite devient elle aussi un message sémiotique homologue au texte poétique grâce à la contribution valorisante de l'image.

Les Marmi d'Anton Francesco Doni (Venise, Marcolini, 1552-1553), si on parvient à identifier les gravures de diverses provenances réemployées et détournées, apparaissent comme un livre illustré au second degré. L'image et le texte entretiennent des rapports complexes en s'engendrant en quelque sorte l'un l'autre. Michel Plaisance s'intéresse à la dynamique narrative obtenue par Doni grâce au réemploi inventif des illustrations : les images des Marmi supposent, en amont, non seulement d'autres images, mais aussi d'autres textes qu'illustrent ces images.

L'illustration au service du texte

Françoise Glénisson-Delannée centre son étude sur la traduction illustrée des Métamorphoses d'Ovide par Ludovico Dolce, humaniste vénitien (« Illustration, traduction et glose dans le Trasformationi de Ludovico Dolce (1553) : un palimpseste des Métamorphoses »). Ici l'illustration est au service du texte : elle propose un condensé de celui-ci, où tous les éléments essentiels sont présents, un espace où l'exemplum peut être globalement lu. L'image, véritable condensé narratif, acquiert une portée émotionnelle qui oriente le jugement du lecteur et lui inculque – à travers des personnages emblématiques – de grands principes de morale universelle. Toutefois, le choix des moments à illustrer détermine l'idéologie du traducteur et de l'illustrateur, car il met en relief ce qu'ils considèrent comme les temps forts du mythe.

Dans son intervention, « Les images du livre et les images de la mémoire (L'Achille et l'Enea de Ludovico Dolce et la Rhetorica Christiana de Diego Valadés) », Lina Bolzoni adopte l'optique de la mémoire et de la représentation visuelle des imagines agentes à laquelle elle recourt. Sa thèse est que le livre, surtout celui illustré, avant de devenir le remplaçant et l'ennemi inéluctablement victorieux des techniques de la mémoire, en devient à la fois le miroir et l'instrument. Dans le premier texte analysé, toutes les illustrations recyclent le matériel utilisé pour les éditions du Roland furieux : donc, si, d'un côté, ces images sont déjà fortement présentes dans la mémoire culturelle, de l'autre, elles sont appelées à jouer de nouveaux rôles. Dans la Rhetorica Christiana, les images sont choisies afin d'imprimer dans la mémoire les contenus des différents chapitres et de créer un pont entre deux cultures, celle de l'ancien monde et celle du nouveau.

En 1556, le Roland furieux de l'Arioste, imprimé par le vénitien Vincenzo Valgrisi, marque une étape dans l'histoire des éditions de l'œuvre et, plus généralement, apporte une innovation originale au livre illustré. Alexandre Doroslaï (« Une composante inédite de l'illustration d'un texte littéraire : la carte géographique ») nous montre comme cette édition innove à un double titre : en adoptant les xylographies de pleine page et en y introduisant des croquis de cartes de géographie contemporaines.

Des esquisses de cartes

En plein milieu du siècle qui vit l'apogée des grandes découvertes et explorations, se servir d'esquisses de cartes pour illustrer une épopée, dont les aventures se déroulent aux quatre coins du monde connu, répondait sans doute, au goût d'un public curieux de se documenter. Françoise Decroisette s'occupe de décrire le parcours « De l'image à la figure dans les Imagini de i Dei de gli antichi de Vincenzo Cartari ». Les deux premières éditions de ce texte ne sont pas illustrées ; dans la troisième, l'illustrateur, le vénitien Bolognino Zaltieri saisit l'aspect visuel des images textuelles : il alimente l'« œil du corps », réservant au texte d'alimenter l'« œil de l'esprit ». Ses figures servent d'intermédiaire entre le texte et l'imagination des artistes, et sont en réalité la première des réalisations visuelles souhaitées par l'auteur. Le texte a suscité les illustrations parce qu'il les contient en puissance, et elles ne peuvent exister qu'avec le texte.

L'essai de Luciana Miotto se consacre à l'apport de Palladio à l'édition de Vitruvio, par Daniele Barbaro en 1556 (Le Vitruve traduit, commenté et illustré de Daniele Barbaro, 1556). Les dessins architecturaux de Palladio ne sont pas seulement importants pour la clarté et l'essentiel de ses dessins, mais aussi, comme l'affirme Barbaro lui-même, pour son rôle déterminant de conseiller dans la compréhension du texte. Derrière le but affirmé de rendre finalement Vitruve compréhensible, il y a la ferme volonté, de la part de l'auteur, d'introduire à Venise la culture de la nouvelle architecture, dont Palladio était, à ses yeux, le représentant le plus brillant. Alfredo Perifano (« Iconographie et alchimie : de quelques images contenues dans Della tramutatione metallica sogni tre de Giovan Battista Nazari, 1572 ») montre dans quelle mesure et selon quelles modalités existe une relation entre ces images et l'écrit. Au long du texte, le récit devient souvent un récit de l'image, « sur » l'image. Le frontispice du Polemidoro de Raffaello Gualterotti (1600), étudié par Massimiliano Rossi, est l'élément le plus intéressant de la publication. Il a les fonctions d'une devise ou d'un emblème, où le titre joue le rôle d'une maxime. Il Polemidoro est conçu, sur un ton allégorique, comme un poème hermético-alchimique sur la Création et sur le processus de purification de l'âme, dont le frontispice devait se présenter comme un emblème allusif.

Dans « Gli Apologi con la giunta delle Dicerie Morali (1602) de Giulio Cesare Capaccio. Apologues illustrés et/ou emblèmes ? », Gina Ianella explique comment l'auteur utilise le rôle éthique et ludique de l'apologue afin d'édifier l'esprit des deux catégories de lecteurs. Les apologues, présentés à la manière d'un emblème, permettent aux âmes simples « les ignorants », de lire la pensée en images, et les dicerie en sont l'explication et la traduction à un niveau culturel plus élevé, réservées à un élite, « les curieux », évoqués dans la deuxième adresse aux lecteurs.

L'image aide à la diffusion et à la mémorisation de matériaux et de modèles culturels et idéologiques prêts à être réemployés. Donc, une recherche sur les rapports texte-image représente une entreprise très ambitieuse, dans la mesure où elle est inévitablement liée à la philosophie du langage, à la sociologie, à l'art et à l'édition. Ce recueil de textes éclaircit bien cette problématique très complexe en se basant sur le bien-fondé d'une analyse des liens qui rattachent le verbal au visuel et la lecture à l'« inter-lecture », c'est-à-dire la nécessaire prise de position du lecteur qui, par le procédé de l'évocation, tisse des liens, d'une part, entre le texte et son horizon culturel et, d'autre part, entre le texte et le contexte dans lequel il est historiquement immergé.