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Le Haut-de-jardin quelques mois après l'ouverture

Jacqueline Sanson

Suzanne Jouguelet

Le bâtiment de Tolbiac a été conçu pour abriter les collections imprimées et audiovisuelles de la Bibliothèque nationale de France et pour les offrir, ainsi que les services correspondants, à deux publics distincts.

Le projet était ambitieux, non seulement par les innovations proposées, mais aussi par l’accroissement considérable des collections et du nombre de places offertes, et surtout dans le délai envisagé au départ. Entre son annonce en juillet 1988, le préprogramme sommaire au printemps 1989, le choix du projet architectural durant l’été de la même année, et la mise à disposition de la bibliothèque prévue à l’origine en mars 1995 – pour des raisons évidentes liées à la fin du mandat du président de la République, initiateur du projet –, il fallait bâtir un édifice relevant des grands projets, concevoir et lancer un programme bibliothéconomique complexe. Ce programme superposait en effet une partie de la bibliothèque entièrement nouvelle et une autre prolongeant les riches collections patrimoniales tout en leur appliquant les mêmes innovations.

Or il s’est avéré – expérience connue de nombreux bibliothécaires – que la construction d’un bâtiment, si immense soit-il, progresse plus vite que la mise en œuvre d’une bibliothèque de l’ampleur souhaitée : « la plus grande ».

La question de l’ouverture progressive des deux niveaux s’est posée très tôt à l’établissement public constructeur, mais le risque de voir le projet réduit à l’un ou l’autre des enjeux a toujours empêché de la proposer fermement.

Dès la fusion des deux établissements – Bibliothèque nationale et Établissement public de la Bibliothèque de France – en janvier 1994, le calendrier du bâtiment était confirmé – le gros du bâtiment serait terminé en mars 1995 et la bibliothèque proprement dite se profilait pour quelques mois plus tard. Après l’inauguration en mars 1995, l’établissement abordait le long travail des finitions du bâtiment et de l’aménagement des salles.

Au début de l’été de la même année, la Bibliothèque nationale de France proposait au gouvernement de fixer une date butoir pour une première ouverture : celle du niveau « haut-de-jardin », dont la mise en service s’avérait par nature plus simple que celle du rez-de-jardin.

La bibliothèque était suffisamment ancrée dans sa double vocation de bibliothèque ouverte au grand public et aux chercheurs pour pouvoir privilégier pendant un temps une partie de ses utilisateurs. Cette ouverture en deux temps constituait un choix différent de celui de la British Library qui échelonnera son ouverture salle par salle sur plus d’un an. La date d’ouverture du haut-de-jardin était fixée pour la fin de l’automne 1996. Le compte à rebours était lancé.

Les chantiers préalables à l’ouverture

Le « saut dans l’inconnu » par rapport à Richelieu était important. L’ouverture à un large public, malgré des précédents dans l’histoire de la Bibliothèque nationale, constituait une innovation, tout comme l’organisation en départements thématiques et la mise à disposition d’une importante collection en libre accès.

La bibliothèque allait être écartelée entre ses deux sites principaux, Richelieu et Tolbiac, avec leurs obligations respectives, l’un tout en programmation, l’autre tout en gestion. La bonne marche des services aux chercheurs devait être maintenue. L’organisation des nouvelles salles de lecture (collections, personnel...) repose, comme on le sait, sur des regroupements de disciplines au sein de départements thématiques. On passe de départements définis par des types de documents à Richelieu (Imprimés, Périodiques) à des départements regroupant des domaines de la connaissance à Tolbiac : Philosophie, histoire, sciences de l’homme ; Droit, économie, politique ; Sciences et techniques ; Littérature et art ; Audiovisuel.

Le respect de la date butoir a entraîné une très forte mobilisation dans tous les domaines d’activité de la bibliothèque, c’est-à-dire les travaux complémentaires et les équipements, le mobilier, les manifestations culturelles, le personnel, les salles de lecture... C’est l’organisation de ces dernières qui sera développée ici.

L’établissement s’est doté de structures de coordination adéquates, et a maintenu des rythmes de réunions très réguliers. L’inscription dans l’espace des dix salles de lecture, acquis fort du projet, est structurée par les deux grands déambulatoires parallèles à la Seine autour du jardin. Toutes les salles ne sont pas disposées sur le même niveau : celles des départements Philosophie, histoire, sciences de l’homme et Droit, économie, politique occupent les petits côtés du rectangle autour du jardin central, à un niveau intermédiaire, et offrent chacune trois cents places.

Le déambulatoire sud, dédié au département Littérature et art, comprend quatre salles de lecture, auxquelles s’ajoute la salle de recherche bibliogra-phique. Le déambulatoire nord est plus diversifié : on y trouve les salles de la presse, de l’audiovisuel, fruit des dernières modifications du programme, et du département Sciences et techniques, ainsi que des salles d’expositions.

Ouvrir dix salles de lecture offrant plus de 1 600 places a bien entendu supposé au préalable une longue réflexion sur les conditions d’accès. On connaît les deux éléments qui limitent la totale liberté du public : le parti pris d’une bibliothèque payante, comme l’était de longue date la Bibliothèque nationale ; l’âge, au moins égal à dix-huit ans, choix qui s’explique par la nature des collections et les complémentarités qui doivent jouer entre différents types de bibliothèques. En parallèle a été prise la décision concernant les horaires (10 h-19 h) et en particulier l’ouverture le dimanche.

Organisation

Pour préparer l’accueil du public, un effort très important a été engagé pour l’organisation, le recrutement, la formation des ressources humaines.

La mise en place des départements thématiques dans l’organisation interne de la Direction de l’Imprimé et de l’Audiovisuel s’est faite progressivement à partir de septembre 1994 et au cours de l’année 1995 par l’élaboration d’organigrammes comprenant des services thématiques et des fonctions de coordination, la rédaction de fiches descriptives de postes avec appel à candidatures...

Les premières équipes de la direction ne se sont installées à Tolbiac qu’en novembre 1995, et il a fallu opérer un déménagement important de personnels et de collections des locaux situés à Ivry à ceux de Tolbiac. Progressivement, des personnels de Richelieu sont également venus s’installer à Tolbiac, à la faveur de nouveaux recrutements, et ont enrichi les départements par des personnels de provenances diverses.

A l’organisation « horizontale » des salles de lecture correspond en effet une organisation « verticale » des départements thématiques, qui gèrent les salles en haut et en rez-de-jardin, et qui possèdent des services intégrés, des acquisitions au service public.

L’organisation du service public, la rédaction du guide du lecteur, la formation se sont articulées jusqu’à l’ouverture. La formation à l’accueil du public a fait l’objet de programmes et de stages particuliers tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, notamment à la Bibliothèque publique d’information.

Les collections

La mise en place des collections a bien sûr, à divers titres, sollicité beaucoup d’attention. Entreprise en 1991 par l’Établissement public de la Bibliothèque de France, la constitution de la collection en libre accès, conçue à la fois pour le haut et le rez-de-jardin par souci de cohérence documentaire, a été orientée, pour les acquisitions et leur traitement, vers les salles de lecture du haut-de-jardin.

L’objectif quantitatif était d’arriver pour l’ouverture à la moitié au moins de la capacité prévue à terme – cinq ans environ – dans chaque discipline, soit au total 180 000 volumes dont 2 500 titres de périodiques. Il a été atteint.

On rappellera rapidement les grands axes de la politique documentaire choisie :

– une collection d’étude et de référence, autonome, ne prenant pas appui sur des collections patrimoniales ;

– une politique de titres diversifiés plutôt que d’exemplaires multiples ;

– une part importante accordée aux langues étrangères ;

– la constitution de corpus (textes et critique) en littérature, philosophie, art ;

– une logique encyclopédique qui ne couvre pas forcément tous les types de documents (on n’y trouve pas d’ouvrages pratiques ni de manuels scolaires par exemple).

L’accent mis sur les collections de sciences, d’économie, ce qui a trait à l’emploi, les documents audiovisuels, le choix d’une salle de la presse d’actualité constituent également des aspects importants de cette bibliothèque du haut-de-jardin, qui reste attentive aux évolutions possibles, mais pour laquelle on ne peut encore envisager de modifications.

Premiers bilans

La fréquentation de Tolbiac au cours du premier semestre 1997 n’a pas été à la hauteur de toutes les attentes, – encore que les prévisions statistiques aient toujours envisagé la fréquentation des deux niveaux comme un tout et qu’on n’ait pas estimé la fréquentation de l’un des deux sans l’ouverture de l’autre.

Cela s’explique en partie par les difficultés d’accès et l’environnement inachevé de la bibliothèque, l’insuffisance de transports en commun malgré la prolongation d’une ligne de bus, l’absence de services autour de la bibliothèque, le maintien de barrières dû à des consignes de sécurité... Des raisons internes, évoquées plus haut, entrent également en jeu : une bibliothèque qui n’est pas totalement ouverte, des collections qui ne sont pas totalement constituées engendrent forcément des frustrations.

On peut y ajouter l’attente de la mise en place du système informatique, prévu pour l’ouverture du rez-de-jardin, qui n’a permis d’offrir dans les salles de lecture du haut-de-jardin « qu’ » un catalogue sur cédérom des collections en libre accès (mis à jour tous les mois) et des réseaux de cédéroms par département thématique (cinquante titres au total).

Néanmoins, le nombre des titres d’accès délivrés depuis l’ouverture se monte, au 1er septembre 1997, à 25 344 cartes annuelles et plus de 130 000 titres journaliers. En termes qualitatifs, les échanges entre le personnel de la bibliothèque et le public, ainsi que l’enquête de SCP-Communication 1, permettent de mesurer les éléments de satisfaction et d’insatisfaction face à l’offre de la bibliothèque.

L’organisation des salles de lecture, la qualité de l’accueil et du renseignement, les dimensions du mobilier, l’ambiance studieuse et confortable font l’objet d’appréciations élogieuses. Plus précisément, ce sont l’ambiance, les possibilités de travail, l’organisation interne des salles, le tarif de la carte annuelle, particulièrement pour les étudiants, qui donnent entièrement satisfaction. Les jours d’ouverture, la répartition par départements, et la disponibilité des ouvrages donnent eux aussi satisfaction, le nombre de livres proposés, les horaires d’ouverture et de fermeture, et le tarif d’entrée journalier donnent moins satisfaction. Certains services sont critiqués : la restauration pour son offre insuffisante, la photocopie pour ses tarifs.

Malgré quelques difficultés initiales de repérage dans le bâtiment – la signalétique est élégante, mais pas toujours assez lisible –, le chemin des salles de lecture a rapidement été trouvé et les habitudes se prennent. La salle du département Droit, économie, politique est particulièrement fréquentée, suivie en cela par les salles des départements Sciences et techniques et Philosophie, histoire, sciences de l’homme.

On voit également s’esquisser des usages différents selon les salles : plus ludiques dans la salle de la presse, la salle d’art, la salle de l’audiovisuel, plus « diplômés » dans la salle de recherche bibliographique, la salle de droit, plus « studieux » dans la salle de sciences. On n’échappe pas au phénomène de consultation par les étudiants de leurs propres documents, mais il est corrigé par des taux satisfaisants de recherche, en particulier dans le catalogue.

Perspectives

Soucieux d’enrichir son offre de collections et de services, l’établissement a procédé le 10 octobre, à l’occasion du Temps des livres, à une journée « portes ouvertes ». Cette dernière a permis de présenter une partie des collections numérisées, une collection audiovisuelle nettement accrue, et un accès libre à Internet avec, en outre, une présélection de sites par départements thématiques pour les lecteurs qui le souhaitent.

L’établissement constitue depuis le début une collection de textes numérisés – parvenue presque à son terme : 100 000 documents –, ainsi que d’images, et souhaite, avant l’ouverture du rez-de-jardin, y permettre un accès partiel. Gallica, serveur Internet expérimental, offre une sélection, entièrement consacrée au XIXe siècle français, de 2 300 documents imprimés et périodiques numérisés en mode image, de 300 ouvrages en mode texte, et de 7 000 images, extraite des collections numérisées de la BnF, du Musée de l’Homme et de la Maison Pierre Loti.

La salle du département de l’Audiovisuel a offert dès l’ouverture, sur un poste unique, la consultation de plusieurs types de documents audiovisuels numérisés mais en quantité assez limitée. Les collections audiovisuelles sont développées pour chaque support dans les proportions suivantes : 2 000 films documentaires et émissions télévisées, 350 heures de documents sonores, 80 cédéroms multimédias, 51 000 images fixes numérisées.

Un élément nouveau s’ajoute à l’offre : 6 000 CD audio, qui pourront être écoutés dans la salle de l’audiovisuel sur un nombre de postes en augmentation, mais également dans chacune des salles des départements thématiques.

L’accès à Internet se faisait à partir de postes situés sur les banques de salles et nécessitait la médiation du personnel. Depuis cet automne, douze postes sont offerts en libre consultation. Le « menu » proposé permet de saisir directement une adresse électronique, mais aussi d’être guidé dans la navigation et orienté vers des sites choisis et classés par départements thématiques. Rappelons pour mémoire l’accroissement discret mais régulier, puisque réparti dans toutes les disciplines, des collections imprimées (par exemple, les langues orientales, peu représentées à l’ouverture, sont en net développement dans les salles E et F).

Cette étape de l’automne intervient dans un environnement des bibliothèques parisiennes en évolution, en raison surtout de la réorganisation de la Bibliothèque publique d’information 2. Des mouvements de lecteurs vont continuer de se produire entre les bibliothèques de la ville de Paris, les bibliothèques universitaires, la médiathèque de la Cité des sciences et de l’industrie, la nouvelle salle de lecture de la BPI et la BnF. L’Observatoire permanent de la lecture publique à Paris, qui rassemble des représentants de ces différentes institutions, tente d’anticiper les tendances de ces mouvements et de coordonner la communication de ses membres vis-à-vis du public.

Dans cet esprit, le sondage effectué par SCP-Communication en mars 1997 sur les pratiques de fréquentation des bibliothèques à Paris, dont l’objet majeur était de déceler les complémentarités entre les différents réseaux de bibliothèques, est riche d’enseignements. Les principaux résultats seront présentés lors d’une journée d’étude en mars 1998.

Pour la BnF, le rapprochement entre ce sondage et sa propre enquête, qui va connaître une deuxième phase, permet de mieux cerner son public potentiel. Ces perspectives incitent la bibliothèque à améliorer sa politique de communication. En effet, à la question « Comment avez-vous connu la BnF ? », la majorité des personnes interrogées a répondu : par la médiatisation de l’ouverture (65 %). Ensuite interviennent les amis (29 %) et les articles de presse (24 %). Le bouche à oreille est un facteur important de fréquentation.

La bibliothèque, tout particulièrement à l’occasion des étapes qu’on vient d’évoquer (le développement des collections et des services en haut-de-jardin cet automne, l’ouverture de la bibliothèque de recherche courant 1998), entend conduire une politique de communication plus offensive, adaptée à des publics susceptibles d’être intéressés par la lecture et la recherche. Elle poursuivra en parallèle un travail de fond avec des réseaux de chercheurs et de revues spécialisées.

L’étape à venir, celle de l’ouverture de la bibliothèque de recherche, marquera le début d’un fonctionnement global de Tolbiac et permettra l’investissement par le public de la totalité des salles de lecture. Les lecteurs pourront accéder à l’offre conjuguée des documents en libre accès et des documents patrimoniaux des magasins. Ils pourront aussi bénéficier de la mise à disposition d’outils informatiques nouveaux. Le haut-de-jardin s’inscrira alors dans un nouvel équilibre entre les deux niveaux de Tolbiac, entre les deux sites de la bibliothèque (Tolbiac et Richelieu), aussi bien que dans un paysage parisien remodelé.

Octobre 1997

  1.  (retour)↑  Voir l’article de Lenka Bokova, Suzanne Jouguelet, Anne Kupiec, « Les Publics de la Bibliothèque nationale de France à Tolbiac », dans ce numéro p. 13-17.
  2.  (retour)↑  La Bibliothèque publique d’information a fermé ses portes le 29 septembre 1997, et doit s’installer dans un espace plus petit, un ancien supermarché situé dans le quartier de l’Horloge, du 19 novembre 1997 au 31 décembre 1999, date de la réouverture du Centre Georges-Pompidou.