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La Bibliothèque américaine de Paris fête ses 75 ans

Gernot U. Gabel

Située dans un quartier chic de la capitale, au pied de la tour Eiffel, la Bibliothèque américaine de Paris (la plus grande bibliothèque américaine d’Europe après celle de la Grande-Bretagne), a célébré en 1995 son soixante-quinzième anniversaire, auquel était conviée une foule impressionnante de personnalités, lecteurs et donateurs mêlés.

Après la Première Guerre mondiale

Après avoir assuré un service de bibliothèque aux armées à partir de sa section parisienne pendant la Première Guerre mondiale, l’ALA (American Library Association) envisagea d’interrompre cette activité à la signature de l’armistice. Grâce à elle, des milliers de livres et de revues avaient été acheminés vers les champs de bataille où étaient engagés les soldats américains. Mais, à partir du moment où ces derniers rentraient au pays, il semblait inutile de maintenir ce service de temps de guerre.

Sur place, toutefois, les lecteurs américains et français, qui appréciaient de pouvoir se procurer facilement des ouvrages américains à Paris, s’appuyèrent sur la Chambre américaine de commerce et l’Association universitaire américaine pour lancer une campagne destinée à sauver la bibliothèque. Sollicitées, plusieurs personnalités promirent leur soutien financier, et, en l’espace de quelques jours, ces démarches permirent de rassembler des fonds suffisamment importants pour assurer l’indépendance de la bibliothèque. Le 20 mai 1920, avec un budget annuel de 150 000 F, la Bibliothèque américaine de Paris fut officiellement constituée en tant que société privée à but non lucratif, placée sous la juridiction de l’État du Delaware. Ses 25 000 ouvrages et ses 115 périodiques furent aussitôt mis à la disposition du grand public.

La toute nouvelle institution élut d’abord domicile en face de l’Élysée, dans un appartement autrefois occupé par le nonce apostolique. Les miroirs au cadre doré, les tapisseries en soie et le majestueux escalier de marbre étaient certes bien imposants, mais il est vrai qu’il s’agissait là d’une bibliothèque peu ordinaire. Car c’était – c’est toujours – une des plus grandes bibliothèques européennes de langue anglaise. Et qui, en outre, dans l’atmosphère littéraire enfiévrée du Paris du début des années 20, devint un lieu de rassemblement de maints écrivains célèbres, américains ou anglais, et servit de refuge à ceux qui vivaient difficilement de leur plume. Gertrude Stein, Stephen Vincent Benét, James Joyce, Ernest Hemingway, Ford Madox Ford, Thornton Wilder et d’innombrables autres comptaient parmi ses habitués, et Edith Wharton siégea plus d’une fois à son conseil d’administration. Très vite, la Bibliothèque américaine vit ses collections s’étoffer et ses services se multiplier. On créa une bibliothèque pour enfants, la section musique accueillit les interprétations d’œuvres de compositeurs américains, le service de consultation sur place décida de publier sa propre publication, une revue surnommée Ex Libris. Pour pallier le triste état dans lequel se trouvait alors la formation au métier de bibliothécaire en France, des cours de bibliothéconomie furent organisés à l’intention des étudiants français anglophones.

Les années 20 et 30

Au cours des années 20, la bibliothèque connut également une période d’indiscutable prospérité économique. Les dotations se multipliaient grâce à l’appui de groupes tels que la Fondation Laura Spelman ou la Société Carnegie, et les droits d’inscription acquittés par un nombre croissant de lecteurs permettaient d’assurer le financement de services toujours plus diversifiés.

En revanche, les quinze années qui suivirent devaient s’avérer plus difficiles. La récession qui obligea des milliers d’Américains à rentrer chez eux, entraîna une chute drastique des droits d’inscription et des aides institutionnelles et le budget se réduisit comme une peau de chagrin : alors qu’il s’élevait encore à 120 000 F en 1930, il n’était plus que de 10 000 F en 1935. A ces soucis financiers vint en outre s’ajouter l’obligation de trouver de nouveaux locaux, car en 1936 le propriétaire du somptueux immeuble de la rue de l’Élysée ne voulut pas renouveler le bail. Les collections alors composées d’environ 60 000 volumes furent rapidement entassées dans des caisses et déménagées quelques rues plus loin. Sans se laisser démonter, les bibliothécaires inaugurèrent à cette époque le cycle de conférences baptisé « Evenings with an author », qui existe toujours aujourd’hui : une fois par mois, un écrivain est invité à parler de son œuvre avec celles et ceux que cela intéresse.

La Seconde Guerre mondiale

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le fonds d’ouvrages se montait à 100 000 volumes. Dès le début du conflit, la bibliothèque retrouva sa mission de section outremer de l’ALA et assura l’envoi de livres et de périodiques au front. Puis l’armée allemande marcha sur Paris, la menace de l’occupation nazie se précisa, et la bibliothèque devint un rendez-vous d’individus engagés dans des œuvres charitables, ainsi qu’un lieu où les habitués se retrouvaient pour discuter des événements. Sous la direction de Dorothy Reeder, le personnel réussit à assurer l’ouverture des locaux pendant l’Occupation, mais la guerre n’en préleva pas moins son tribut. La plupart des bibliothécaires durent se résoudre à fuir Paris, l’accueil fut limité à quelques après-midis par semaine et il arrivait que les salles soient fouillées par la Gestapo. Déjouant les ordres de l’occupant qui interdisaient l’accès de la bibliothèque aux lecteurs juifs, le personnel choisit audacieusement de leur porter les livres à domicile. Reste que les Allemands auraient sûrement fermé la bibliothèque si elle n’avait pas compté parmi ses protecteurs une Américaine mariée à un aristocrate français, qui était dans les meilleurs termes avec le Premier ministre de Vichy, Pierre Laval.

Après la guerre

Avec l’après-guerre, la bibliothèque retrouva sa postérité d’antan en grande partie grâce à l’attrait croissant de la culture américaine. Certes, elle traversa d’abord des temps rendus difficiles par la précarité de ses ressources, et il y eut des hivers où il fallut se passer de chauffage.

Mais, à partir des années cinquante, les donations devinrent plus conséquentes, le fonds d’ouvrages fut porté à 150 000 titres et la liste des périodiques à 350, on put recruter du personnel et même créer une annexe rive gauche pour les membres de l’Université de Paris. En 1964, la Bibliothèque américaine qui, entre-temps, avait déjà déménagé deux fois, acheta les locaux qu’elle occupe toujours aujourd’hui, à un jet de pierre de l’École militaire et de la tour Eiffel. Sis rue du Général Camou, cet immeuble de 195 m2, acquis pour la somme de 2,5 millions de francs, se compose de deux corps de bâtiment dos à dos au milieu d’un secteur résidentiel. Les deux ailes ont pu être rénovées dans les années 70 grâce à la générosité de particuliers et d’institutions privées ou publiques. L’aile Dillon, ainsi nommée en mémoire d’un généreux donateur, l’ancien ministre des Finances des Etats-Unis, qui fut aussi l’ambassadeur américain en France, fut à l’origine louée à l’Université américaine de Paris, et elle abrite maintenant les fonds d’ouvrages de cette dernière. L’argent reçu par ailleurs, la bourse de la Fondation Florence Gould, par exemple, a notamment permis de microfilmer les périodiques les plus anciens, d’informatiser les catalogues et d’assurer la conservation des documents.

Aujourd’hui

Institution d’esprit américain ancrée au cœur d’une capitale étrangère, la bibliothèque s’ouvre à un large public de spécialistes et de chercheurs, d’étudiants qui viennent y préparer leurs examens, d’entrepreneurs en quête d’ouvrages de référence, de familles bilingues qui cherchent à satisfaire leur besoin de lecture ou d’habitués simplement désireux d’y trouver un bon livre. Elle entretient des rapports étroits avec les ambassades et les universités, les différentes bibliothèques parisiennes et de nombreuses sociétés à capitaux américains ou travaillant en direction des Etats-Unis. Les 90 000 volumes qui composent maintenant ses collections sont, pour l’essentiel, signés d’auteurs américains ou anglophones. Si l’histoire américaine, la critique littéraire et la poésie sont des domaines particulièrement bien représentés, il existe également un choix important de romans classiques et contemporains, de traductions en anglais des grands chefs-d’œuvre de la littérature internationale et un fonds important d’usuels. Créé il y a deux ans, le Centre de recherche dispose de catalogues de CD-Rom et d’un fonds de 450 périodiques. Étendant son rayonnement au-delà de Paris, la Bibliothèque américaine possède désormais des annexes dans quatre villes universitaires françaises (Angers, Montpellier, Nancy et Toulouse), offrant chacune des collections de 15 à 20 000 ouvrages. Dans la seule capitale, le nombre d’inscriptions est récemment passé de 1 900 à 2 300 ; plus de 40 % de ces lecteurs sont français et un sur trois est américain.

En même temps qu’elle célébrait son soixante-quinzième anniversaire, la Bibliothèque américaine a lancé la « Campagne 2000 », un appel à subventions destiné à lui permettre d’entretenir ses installations, de parfaire la composition de ses collections et d’améliorer ses services. Les projets de rénovation ambitieux à l’origine de cette campagne prévoient l’extension de la surface des salles de lecture et la mise en place de services audiovisuels. « Si riche que soit notre héritage », déclare Kay Radder, l’actuelle directrice de l’établissement, « ces soixante-quinze années ne sont pour nous qu’un commencement ».

Ce texte a été traduit par Oristelle Bonis.