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L'Acte de lecture

éd. par Denis Saint-Jacques. Québec : Nuit blanche éd., 1994. – 306 p. ; 23 cm. ISBN 2-921053-29-2

par Francis Marcoin

Le singulier du titre recouvre un pluriel des approches. Fruit d’un colloque tenu en 1992, cet ouvrage refuse en effet de parler de la lecture en soi. Elle n’a pas de statut propre, en parler ne peut se faire qu’en privilégiant des comportements hétérodoxes, illégitimes ou (faussement) erratiques.

Aussi la première des contributions (H.-J. Lüsebrink) porte-t-elle sur les « lectures hérétiques » des périodes révolutionnaires qui passent généralement de l’iconoclasme à une relecture des classiques, à leur relégitimation par le nouvel ordre des choses. Cette « réception productive » est également illustrée par les lectures successives d’un roman québécois, Charles Guérin, tour à tour présenté comme roman de mœurs, roman à thèse, équivalent d’un conte de fées où l’on retrouverait les 31 fonctions, qui, pour Propp, structureraient le conte (M. Roy).

Espace de transaction

Dans ces deux cas, la lecture se présente assez clairement comme « espace de transaction », non sans relation avec certaines formes de dogmatisme, alors que les pratiques « populaires », passant par le roman-feuilleton, le roman sentimental, le best-seller, apparaîtraient plus pragmatiques, si l’on suit les nombreuses contributions qui leur sont consacrées. Cette prédilection illustre l’état d’esprit des classes lisantes, dont les enquêtes, jusqu’ici vouées à vérifier leurs inquiétudes ou la théorie sociologique de la légitimité, se révèlent aujourd’hui plus réconfortantes, mais en postulant des pratiques populaires autonomes.

Ainsi, la lecture moderne de grande consommation, telle qu’elle se développe en France vers 1850 est facilement supposée passive et univoque. Mais toutes les volontés de contrôle, à droite comme à gauche, se heurtent à ce comportement pragmatique du « peuple », aux tris successifs opérés dans un champ romanesque très large, où interviennent des critères de coût, la recherche du plaisir ainsi que du savoir (E. Constans). Mais on peut montrer que pour ce même lectorat, un peu plus tard, les romans, manuels scolaires, journaux, ressortissent d’une pratique commune ne distinguant pas l’éthique et l’esthétique, le vécu et le rêvé, la fiction, l’information et la pédagogie (J.-Cl. Vareille). Ces deux excellentes études, qui procèdent par empathie avec le public étudié, se retrouvent sur l’idée d’une fracture sociale et culturelle sur laquelle on peut pourtant s’interroger. Ce qui est décrit ici vaut-il seulement pour la lecture populaire, et ne projette-t-on pas les valeurs de l’avant-garde sur tous les lecteurs lettrés ?

Portraits de lecteurs

Ainsi, mais en prenant les choses dans l’autre sens, Martine Poulain retrouve trois enquêtes des années 60 qui témoignent d’un partage certain, de références communes à des lectorats fort différents, du moins lorsqu’on pose la question des auteurs ou livres connus, ce qui est fort différent de ceux lus ou aimés. L’enquêteur qui n’interroge plus dans les mêmes termes qu’à cette époque n’est-il pas lui-même sous influence, soumis à la sociologie de la légitimité et de la distinction ?

C’est, nous semble-t-il, en se défaisant, au moins provisoirement, de cette tutelle qu’on peut comprendre les pratiques de lecture des cheminots, en relation avec leur poste de travail et leur compétence professionnelle, montrant des continuités peut-être inattendues entre certaines lectures fictionnelles et certains gestes techniques (B. Seibel). Bien des lecteurs, sentis comme populaires, ne semblent pas agités par cette question de la légitimité et mieux, sont conscients de ce qu’ils attendent, du stéréotype avec lequel ils entretiennent un rapport ludique (N. Robine) ; ils apprécient de légers déplacements à l’intérieur d’un cadre rassurant, ils recherchent dans cette absence d’obstacles une forme de liberté, d’aisance que la vie ne donne pas toujours (on remarquera cependant que cet affinement de l’observation n’est pas appliqué par l’auteur aux « classes dominantes » qui assignent à la lecture une finalité culturelle primordiale parce qu’elle contribue à conforter leur position sociale).

De même, les lectrices de romans d’amour sont tout à fait conscientes du mépris attaché à ces lectures, non pas du mépris de l’institution dont elles n’auraient pas l’idée, mais du mépris de l’entourage, qu’elles prennent avec humour (J. Bettinotti). Quant au lecteur de best-seller, il est faux de dire qu’il ne fait pas du tout intervenir de critères esthétiques (J. Lemieux et D. Geisen)…

Nous en tenant aux articles qui s’organisent autour de ces questions, nous ne pouvons qu’évoquer encore plus allusivement d’autres contributions, « Lire la musique sans déchiffrer les notes », « L’esthétique de la chanson », « Les machines à lire », etc., qui font de ce livre un ensemble très riche et qui nous amènent à prendre son titre comme une dénégation. Car il faudrait dire : les actes de lecture.