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Profession : lecteur ?

Résultats d'une enquête sur les lecteurs de la Bibliothèque nationale

Christian Baudelot

Claire Verry

Rien de tel que les périodes de crise pour révéler au grand jour des logiques de comportement et des systèmes de valeurs indiscernables en temps de paix. La perspective prochaine du déménagement d'une grande partie des collections de la Bibliothèque nationale (BN) a fourni à de nombreux lecteurs, au moment où nous les interrogions, tous les ingrédients d'un contexte de crise ; surgit alors au grand jour l'intensité du lien qui peut unir un lecteur à une bibliothèque, le statut monumental et historique de la BN poussant parfois cet attachement jusqu'au paroxysme.

Il engage, pour certains, la personne tout entière. Ainsi de cette femme de 68 ans, ancien professeur de philosophie à l'université, étudiant la modernité, qui écrit à la fin du questionnaire : « Depuis le projet TGB (Très grande bibliothèque), sentiment de déménagement. J'aime la BN comme une partie de ma vie intérieure ; en faire le deuil ». Ainsi de ce professeur de littérature du XVIIIe siècle, lecteur assidu depuis trente-cinq ans, qui déclare : « Je suis très obsédé par la mémoire : on arrive à un âge où les parents s'en vont et on passe en première ligne. Pour moi, le passé, les parents, les livres, ça rentre dans le même système. Pour moi, il n'y a pas de différence, c'est tout le même enjeu, c'est enjeu de survie. Donc, mon avenir à la Bibliothèque nationale, je le pense plus en termes métaphysiques qu'en termes purement utilitaires. Alors peut-être mon discours est-il totalement farfelu mais pour moi c'est de la métaphysique. La Bibliothèque nationale, j'ai besoin qu'elle fonctionne bien ». Ainsi de cet autre professeur de littérature qui, ayant fréquenté la BN dans les années soixante, a cessé de s'y rendre à la suite d'un départ en province. Y revenant vingt ans plus tard, il n'avait jamais fait renouveler sa carte. Et pourtant ! « On a retrouvé la trace de ma carte, il y avait une continuité, j'avais l'impression, bien que beaucoup d'années se soient écoulées, qu'aucun fil n'avait été rompu et que j'étais toujours lecteur. Même si entre-temps j'aurais pu disparaître, mourir... je suis sûr d'ailleurs que les fichiers de la Bibliothèque nationale sont pleins de lecteurs défunts ou disparus depuis longtemps ».

Vie intérieure, métaphysique, survie, continuité, deuil, mort, éternité, d'emblée, le décor est planté. Se jouent autour des livres de la rue de Richelieu des parties graves où des lecteurs mettent en jeu leur propre vie, dans ce monde et dans l'au-delà. Sans doute tous ses lecteurs n'entretiennent-ils pas avec la Bibliothèque nationale des relations d'une même intensité, mais les sentiments qu'expriment sur un mode exacerbé ces trois universitaires, nous les avons retrouvés de façon plus latente chez de très nombreux lecteurs. Une bibliothèque n'est pas un lieu de consommation culturelle comme un autre ; la Bibliothèque nationale moins que tout autre (cf l'encadré Hors du temps...). Dépositaire de la mémoire du monde et monument historique, la BN est l'une de ces grandes institutions à même d'engendrer entre elle et ses lecteurs des liens immatériels qui débordent largement les fonctions techniques qu'elle est censée remplir : conserver le patrimoine écrit et en assurer la communication au public. C'est l'une des grandes leçons de cette enquête.

Un public d'habitués

En 1992, la Bibliothèque nationale a délivré 42 500 titres d'accès et enregistré 287 000 entrées. Soit une moyenne de 6 à 7 journées par personne et par an. La réalité observée s'écarte en fait fortement de cette distribution moyenne, tant diffèrent les modes d'accès et les rythmes de fréquentation de cette institution.

Car il y a bien deux manières de compter les lecteurs de la BN : ou bien on compte les individus et les plus nombreux sont alors ceux qu'on voit le moins ; ou bien on compte les parts du volume d'« espace-temps » disponible occupées, et, dans ce cas, ce sont les lecteurs statistiquement les moins nombreux - les habitués les plus assidus - qui occupent la plus grosse part du volume spatial et temporel disponible.

De fait, les 26 387 laissez-passer de deux jours délivrés en 1992 n'ont donné lieu qu'à 31800 entrées (soit 1,2 par titulaire). L'immense majorité de leurs titulaires ne viennent à la BN qu'un seul jour par an, au lieu des deux qui leur sont alloués. Quant aux 8 334 cartes de 8 et de 24 entrées attribuées, elles ont entraîné 86 300 entrées (soit 10,4 par titulaire). Sachant que les 24 entrées sont valables deux ans, les titulaires de cartes de 8 et de 24 entrées semblent consommer la plus grande part de l'espace-temps qui leur est allouée.

Ce sont en revanche les titulaires de cartes annuelles (7 802 personnes), voire même seulement une fraction d'entre eux, qui constituent les gros bataillons des lecteurs de la BN puisque, responsables à eux seuls de 169 000 entrées, ils occupent près de 60 % des places disponibles (soit une moyenne de 22 entrées par personne au cours de l'année, ce qui correspond à environ un mois de jours ouvrables).

Encore cette estimation (18 % des titulaires des titres délivrés occupant 60 % des places disponibles) pèche-telle par défaut, puisque la fréquentation des titulaires de cartes annuelles est elle-même très diversifiée, certains n'y mettant jamais les pieds alors que d'autres y viennent tous les jours. D'après les résultats de notre enquête, et compte tenu du temps passé à la BN par les détenteurs de cartes annuelles, ce sont en fait 18 % des lecteurs qui remplissent 64 % de l'espace-temps disponible. Occupant à eux seuls 94 % de cet espace-temps, l'ensemble des titulaires de cartes (annuelles, 8 et 24 entrées) n'en laisse finalement que 6 % aux titulaires de laissez-passer.

La plupart des lecteurs s'y retrouvent d'ailleurs en milieu connu. Plus de trois lecteurs sur quatre (79 %) déclarent apercevoir, souvent ou quelquefois, des connaissances quand ils y viennent. Une part très légèrement moindre (73 %) déclare y parler souvent ou quelquefois avec des amis ou des connaissances. Il arrive à un lecteur sur deux de donner des rendez-vous à des amis, des élèves ou des collègues à la BN. Beaucoup moins nombreux par contre sont les lecteurs qui déclarent y nouer de nouvelles connaissances : 27 % quelquefois et 5 % seulement souvent. La BN est un lieu où l'on se reconnaît mais où l'on fait peu de connaissances nouvelles.

Quel que soit le mode de calcul, ces premières données invitent à se représenter les publics de la BN sous la forme d'un ensemble de cercles concentriques. A la périphérie, les lecteurs les plus nombreux et les plus volatils puisque, tels certains papillons, leur durée de vie ne dépasse pas un jour. Au centre, le noyau stable des lecteurs permanents, relativement peu nombreux mais gros consommateurs d'espace-temps. Entre ces deux extrêmes, s'étagent, en un dégradé savant, un ensemble de cercles allant des habitués moins assidus aux occasionnels intermittents. A chacun de ces cercles correspondent des demandes et des usages spécifiques des ressources de la Bibliothèque nationale, mais aussi des statuts sociaux et universitaires bien distincts ainsi que des degrés de légitimité et de reconnaissance gradués au sein de l'institution. Seuls 15 % des cartes annuelles sont attribués à des lecteurs étrangers à l'université alors que de 5 à 6 sur 10 des laissez-passer délivrés reviennent à ces derniers.

BN = TGBU

Au coeur du système, l'université. Etudiants préparant un diplôme de second cycle ou un diplôme d'études approfondies (DEA) (26 %), doctorants travaillant à leur thèse, française ou étrangère (32 %), maîtres de conférences, professeurs et chercheurs professionnels (25 %) représentent à eux tous près de 83 % du public. La première image que nous offre la BN est donc celle d'une immense bibliothèque universitaire : une TGBU. Trois domaines de recherche s'y taillent la part du lion : l'histoire (37 %), la littérature (22 %) et l'histoire de l'art (20 %).

Condamnés à la portion congrue, les non-universitaires ne représentent que 17 % de l'ensemble des publics admis à fréquenter la Bibliothèque nationale. Ils se partagent eux-mêmes pour moitié en professionnels et en amateurs. Les premiers sont écrivains, musiciens, metteurs en scène, bibliothécaires, conservateurs, documentalistes, éditeurs, journalistes ; spécialistes du livre, de l'art ou de l'information, ils fréquentent la BN dans le cadre de leur activité professionnelle. Les seconds y effectuent des recherches pour leur compte personnel : généalogie de leur famille, histoire locale, en particulier. Ils comptent parmi eux une part non négligeable de retraités.

L'héritage de Julien Cain

La structure du public ainsi admis à fréquenter la BN n'est pas le fruit du hasard. La prédominance des recherches historiques et littéraires est à l'image du fonds dont les acquisitions récentes ont peu modifié la structure. Elle est aussi le produit d'une politique délibérée de réorientation. Ses principes ont été formulés par Julien Cain dès la fin des années 30. L'exiguïté des locaux et le caractère patrimonial de la bibliothèque imposaient de réserver son usage à des catégories limitées de lecteurs : les universitaires et les professionnels du livre et de l'écrit (bibliothécaires, archivistes, conservateurs, écrivains, éditeurs, journalistes) en sont, pour Julien Cain comme pour tous les administrateurs généraux qui lui ont succédé, les destinataires naturels.

A la différence d'autres bibliothèques, la Bibliothèque nationale s'est en effet donné les moyens de décider de son public. Les procédures de réorientation adoptées à Paris sont plus sévères que dans les autres grandes bibliothèques de statut comparable, la British Library enparticulier. Beaucoup d'étrangers s'en étonnent (cf. l'encadré Une bureaucratie à la française... ). Tel cet étudiant américain qui ne comprenait pas pourquoi on lui demandait un récépissé de ses diplômes alors qu'il venait consulter un livre. Le lien entre les deux réalités lui paraissait absolument incongru, c'est-à-dire « typiquement français ». C'est en effet à l'aune très « nationale » du niveau que sont évaluées les aptitudes à se voir délivrer ou refuser un titre d'accès 1.

Des textes réglementent officiellement les conditions d'entrée. Une liste précise le statut des personnes autorisées à consulter les livres : chercheurs, professeurs d'université, étudiants à partir du troisième cycle ou, dans certains cas, de la maîtrise, bibliothécaires, archivistes et conservateurs de musée, écrivains, éditeurs, joumalistes, ceux qui recherchent des documents introuvables dans d'autres b i b l i o thèques.

L'ordre de cette liste indique la priorité accordée de droit à l'université. La détention d'un statut universitaire ou professionnel l'emporte ici sur l'expression d'un besoin documentaire spécifique. Au sein même de la population universitaire, ce sont les historiens qui se retrouvent les plus nombreux. Ce sont aussi eux qui sont admis les plus jeunes et le plus tôt dans leur cursus.

Des lecteurs à plein-temps

Le résultat enregistré était donc attendu. Le sont moins, en revanche, d'autres traits sociodémographiques propres à la population des lecteurs (cf. l'encadré Qui sont les lecteurs de la Bibliothèque nationale ?). Autant de femmes que d'hommes, contrairement à l'idée reçue qui représente la BN comme un univers essentiellement masculin. Plus jeunes que les seconds, 70 % des femmes admises à la BN sont des étudiantes ou des doctorantes. Ce n'est le cas que de 49 % des hommes. Le mouvement qui porte les femmes vers les études supérieures trouve à la BN un écho amplifié, en raison de la surreprésentation, dans cette enceinte, des recherches littéraires au sens large (histoire, français, histoire de l'art...). C'est au cabinet des estampes et aux manuscrits orientaux que les femmes sont les plus nombreuses. Les hommes sont en revanche plus représentés parmi les professionnels, universitaires ou non, et les amateurs.

Pour studieuse qu'elle soit - 58 % des lecteurs poursuivent encore des études -, la population des lecteurs n'est pas pour autant juvénile. La moyenne d'âge s'y élève à 38 ans et 11 mois. Le bon quart d'« étudiants » préparant des diplômes inférieurs à la thèse ne suffit pas à abaisser notablement la moyenne puisque l'âge moyen de cette catégorie est lui-même avancé : 27 ans et 4 mois. C'est donc plutôt l'éternel étudiant que l'étudiant moyen qui fréquente la BN,contrairement à la BPI (Bibliothèque publique d'information), où 49 % des lecteurs ont moins de 25 ans.

Plus caractéristiques encore, le degré élevé d'ancienneté de la fréquentation(14 ans en moyenne) 2, les fortes proportions de célibataires (49 %) et de lecteurs sans enfants (67 % n'en ont aucun, dont 45 % parmi les lecteurs âgés de 40 à 49 ans), comme la faible proportion de ceux qui travaillent à plein-temps (47 %, soit moins d'un sur deux) .

Associés à une fréquentation assidue - 40 % déclarent y travailler habituellement plus de sept heures par jour, 24 % affirment y être venus tous les jours au cours du mois précédent - , tous ces traits suggèrent une forte mobilisation des lecteurs autour de la bibliothèque, mobilisation qui s'apparente à une véritable professionnalisation. Autant d'éléments qui contribuent à rendre compte du vif attachement manifesté par une grande partie des lecteurs à cette institution.

Le statut universitaire

Les formes et l'intensité de cet attachement varient d'ailleurs selon les lecteurs et les salles fréquentées (cf. l'encadré Chaque salle a-t-elle son public ?). Les clivages opérés entre les premiers par le sexe, la nationalité, la résidence parisienne ou provinciale, la spécialité, la nature des recherches effectuées ne sont pas nuls ; mais ils sont négligeables dès lors qu'on les compare aux différences de comportements et de conduites entre universitaires et non-universitaires, étudiants et doctorants, selon leur degré d'ancienneté. Parmi toutes les variables étudiées, c'est en effet la combinaison entre le degré d'ancienneté du lecteur à la BN et son rapport à l'université qui s'est révélée la plus sensible pour rendre compte de la plupart des variations observées dans les comportements ou les opinions.

Les étrangers sont nombreux à fréquenter la BN, puisque, sur l'ensemble de l'année, plus d'un lecteur sur cinq est étranger (un sur trois en juillet-août). Mais leurs conduites et leurs aspirations s'alignent sur leurs homologues français de statut identique. A la BN, un professeur américain ou italien ressemble plus à un professeur français qu'à un doctorant américain ou italien. En matière d'interconnaissance, par exemple, un universitaire français sur deux déclare apercevoir souvent des connaissances à la BN. C'est aussi le cas de quatre professeurs étrangers sur dix. Alors que, français ou étrangers, les étudiants et les doctorants déclarent toujours apercevoir moins de connaissances que les universitaires chevronnés. Des écarts de même sens s'observent dans la maîtrise des principaux outils de la BN : les performances croissent en fonction du statut universitaire et de l'ancienneté. La tendance n'est en rien affectée par la nationalité du lecteur, certains universitaires étrangers en remontrant souvent à leurs homologues français.

L'argent, le temps, le bruit

Plus encore que tel ou tel comportement, c'est l'attitude générale du lecteur à l'égard de la BN ainsi que son système d'attentes qu'organisent le statut universitaire et le degré d'ancienneté. Invités à formuler au bas de la dernière page du questionnaire ce qu'ils jugeaient bon d'ajouter, un tiers des répondants a utilisé cette possibilité. Beaucoup ont célébré la beauté du lieu et loué la compétence des conservateurs, beaucoup aussi se sont plaints des temps d'attente et des difficultés rencontrées dans le domaine de la photocopie. Un examen plus attentif des données met pourtant à jour des différences plus subtiles. Les plus jeunes, les novices, particulièrement nombreux parmi les étudiants, se plaignent de la froideur de l'accueil, de la difficulté à s'orienter dans les catalogues (cf. l'encadré Les catalogues, un labyrinthe...), et du prix des photocopies. A mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie universitaire et qu'on va vers les doctorants qui préparent une thèse, les motifs de récrimination évoluent. On ne parle plus argent mais temps, on ne se plaint plus du froid, on souhaite du café chaud ; on déplore la longueur des délais de communication et les queues à l'entrée, on souhaite la mise en place de lieux plus conviviaux, on demande l'extension des tables avec des prises pour des portables. On commence aussi à évoquer Tolbiac ou la TGB tantôt comme une menace, tantôt comme une panacée.

Tout autre est le ton des remarques formulées par les universitaires chevronnés et les lecteurs dotés d'une ancienneté plus canonique : les motifs de satisfaction l'emportent ici sur les récriminations ; les critiques contre la TGB se font plus radicales ; mais ce dont on se plaint surtout à la BN, c'est du bruit des portes et... des autres lecteurs, jugés « beaucoup trop nombreux », ainsi que de l'irrespect du grand public pour les livres. L'argent, le temps, le bruit, autant d'aspects de la BN que les universitaires rencontrent comme des étapes au cours de leur carrière. C'est chez les amateurs que sourdent à nouveau les plaintes sur les difficultés de l'accès et la froideur de l'accueil.

La France d'abord

Une analyse lexicographique des sujets de recherche déclarés par les lecteurs dans le questionnaire permet de préciser la nature de leurs centres d'intérêt. L'histoire y occupe une place maîtresse, suivie par les études littéraires et l'histoire de l'art. A elles seules, ces trois disciplines absorbent plus de 80 % des recherches en cours. Le XIXe est de loin, le siècle le plus mentionné, suivi du XVIIIe, puis, en ordre décroissant, des XVIIe, XXe et XVIe siècles. Histoire récente donc, à la fois moderne et contemporaine, mais également histoire nationale : les lecteurs centrent leurs intérêts sur la France, puisqu'en cumulant tous les mots, substantifs ou adjectifs qui ont trait à la France dans les libellés (France, français, française, françaises...), on parvient à un score très légèrement inférieur aux deux mots revenant le plus fréquemment dans ce corpus de sujets : histoire et siècle. Il faut descendre très bas dans l'échelle des fréquences pour trouver mentionnés des pays étrangers, les premiers cités étant nos voisins immédiats : l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre. Les pays extra-européens ne se rencontrent que parmi les basses fiéquences : les Etats-Unis, l'Algérie, l'Afrique, la Russie ne sont mentionnés que neuf fois, l'Amérique, l'Asie et l'Egypte remportant des suffrages encore moins nombreux. Quant aux autres pays du monde, ils relèvent des fréquences subliminales, puisqu'ils apparaissent en dessous du seuil limite retenu (plus de cmq citations dans l'ensemble du corpus). Par ordre de fréquences décroissantes sont ainsi mentionnés entre quatre et cinq fois : Inde, « Rome », Hollande, Japon, « Arabes », Brésil, Chine, Madagascar. Quelques autres pays apparaissent encore une à trois fois, et beaucoup ne sont jamais cités.

Histoire avec un grand H

On pouvait supposer que la spécialité ou la discipline constituait le grand principe organisateur de l'univers des sujets de recherche. Tel n'est pas le cas (cf. l'encadré Les sujets de recherche qu'ils déclarent). De fait, l'analyse lexicale des sujets met moins en évidence des différences de spécialités ou d'objets dans le vocabulaire utilisé par les lecteurs pour définir leur recherche que des écarts dans la présentation de ces sujets, et donc aussi dans la façon de se présenter soi-même. A ceux qui revendiquent d'abord leur discipline - littéraires, historiens ou philosophes - et se définissent par l'étude d'une période (« leur » période, classique, moderne ou contemporaine) s'opposent ceux qui mettent en avant les raisons ou les motifs de leur présence à la BN : étudiants déclarant le diplôme préparé, biographes, éditeurs ou préparateurs d'édition.

Fille ou garçon, l'étudiant(e) indique d'abord son niveau d'études (maîtrise ou DEA) et non la discipline qu'il pratique. L'étudiant ne se sent pas encore autorisé à déclarer qu'il fait de l'histoire, de la littérature ou de la philosophie (une exception toutefois pour la musicologie) et encore moins qu'il est historien, littéraire ou philosophe. Il est seulement en maîtrise ou en DEA. Il déclare alors son sujet de la façon la plus neutre possible en faisant précéder le sujet étudié d'un simple article, La, Le, le, les.

Plus avancés dans la carrière, les doctorant(e)s ne négligent pas d'indiquer la raison universitaire de leur présence (Thèse avec un grand T en première position chez les hommes, avec une minuscule chez les femmes). Mais ils s'estiment, les uns et les autres, assez assurés de leur spécialité pour revendiquer avec une majuscule (c'est-à-dire à l'initiale) leur discipline : Histoire, Philosophie, Littérature, Linguistique, Lettres.

Quant aux universitaires à part entière, ils déclarent bien sûr que leur travail est de l'Histoire. Mais ils spécifient aussi sa nature professionnelle en précisant qu'il s'agit d'un travail d'Edition, de Préparation, d'une édition critique, d'œuvres, de manuscrits ou de cours. Surtout, c'est chez les universitaires que culmine la référence au(x) siècle(s). Totalement absente parmi les mots les plus caractéristiques des étudiants, cette référence aux siècles s'amorce chez les doct o r a n t s (XVIIIe, XIIe, XIe, XVIe) pour s'épanouir chez les professionnels de l'université (XVIIIe, XVIe siècles chez les hommes ; XVIe, XIVe, XVIIe, XVIIIe, XVe siècles chez les femmes). A mesure qu'elle progresse, la carrière académique des lecteurs de la BN se spécialise et enracine ses chercheurs dans des territoires temporels par lesquels ils se définissent. Le XVIIIe siècle apparaît alors comme le carrefour le plus fréquenté à la fois par les doctorants et les universitaires professionnels.

Dès lors qu'on quitte l'université, disparaît aussitôt toute référence aux siècles et aux disciplines. On change ici d'univers. Le non-universitaire se distingue de tous les autres parce qu'il appelle Recherche(s), au singulier comme au pluriel, l'activité qu'il pratique à la BN. Ces recherches désignent en fait des activités très variées qui correspondent au caractère hétérogène de la population « non universitaire ». Recherche d'un texte ou d'un document pour une émission, une édition (travail de documentaliste) ou pour le jouer (comédien), recherche d'une petite annonce dans le cadre d'un litige, recherche personnelle dans le cadre d'un hobby donnant un sens à sa retraite. Beaucoup moins strict et universitaire, le découpage thématique et temporel est aussi beaucoup plus ouvert. Coexistent ici les documentalistes, les retraités, les artistes, comédiens ou musiciens, les généalogistes et ceux qu'on appelait autrefois les amateurs ou les simples « curieux » pour les distinguer des savants.

La production de normes

A l'exception des recherches effectuées par ces derniers qui ne représentent jamais que 14 à 15 % du public, la curiosité savante est donc, à la BN, fortement encadrée par les canons de la recherche universitaire, dans ses découpages disciplinaires comme par les priorités accordées à certains objets ou à certaines périodes, le XVIIIe siècle en particulier. Le trésor universel et encyclopédique qu'offre la bibliothèque est ainsi soumis, de la part de ses usagers, à un processus de lecture sélective dont les principes et les catégories doivent être recherchés dans les cadres sociaux de l'institution universitaire du moment.

Haut lieu de la recherche historique et littéraire, temple de la curiosité désintéressée à l'abri de toutes les demandes économiques ou sociales, la BN offre donc dans la somme des curiosités et des intérêts intellectuels de ses lecteurs une occasion unique de mettre au jour les cadres sociaux de la recherche universitaire en matière d'histoire et de littérature. Elle concourt quant à elle, par l'action conjuguée de son architecture et de son climat intérieur, ses règles officielles et ses codes officieux, à produire, chez les lecteurs qu'elle a élus, des normes qui façonnent peu à peu et de façon durable leurs comportements et leurs façons de travailler.

Avril 1994

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Hors du temps...

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La distribution des lecteurs selon le titre d'accès

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La distribution des lecteurs selon le nombre d'entrées

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La distribution des lecteurs selon le temps passé

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Une bureaucratie à la française...

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Qui sont les lecteurs de la Bibliothèque nationale ?

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Chaque salle a-t-elle son public ?

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Les catalogues, un labyrinthe...

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Les sujets de recherche qu'ils déclarent

  1.  (retour)↑  Les résultats présentés dans cet article proviennent d'une enquête par questionnaires réalisée aurpès des lecteurs de la Bibliothèque nationale par l'Institut Louis Harris et le Département des sciences sociales de l'Ecole normale supérieure, avec la collaboration de Stetson (Jean-Paul DAYAN). Financée par la Bibliothèque de France, l'enquête s'est déroulée sur 12 mois (d'avril 1992 à mars 1993) et a recueilli 4 513 questionnaires et une centaine d'entretiens.
  2.  (retour)↑  Les résultats présentés dans cet article proviennent d'une enquête par questionnaires réalisée aurpès des lecteurs de la Bibliothèque nationale par l'Institut Louis Harris et le Département des sciences sociales de l'Ecole normale supérieure, avec la collaboration de Stetson (Jean-Paul DAYAN). Financée par la Bibliothèque de France, l'enquête s'est déroulée sur 12 mois (d'avril 1992 à mars 1993) et a recueilli 4 513 questionnaires et une centaine d'entretiens.
  3.  (retour)↑  Si les procédures d'admission sont « typiquement françaises », la domination des universitaires au sein du public n'est pas propre à l'hexagone ; en 1990-1991, le public de la British Library comptait environ 70 % d'universitaires et assimilés (students + academic staff + professional researcher).
  4.  (retour)↑  Ancienneté mesurée par le nombre d'années écoulées entre la première inscription à la BN et l'année de l'enquête, sans tenir compte des interruptions éventuelles. La durée moyenne d'interruption est de quatre ans.