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La Bibliothèque du Centre Getty

J. M. Edelstein

Tout exposé sur la « bibliothèque » du Centre Getty d'histoire de l'art, des lettres et sciences humaines se doit de commencer par une explication de la place occupée par le Centre au sein des établissements de la Fondation J.-Paul Getty. Cette dernière, dit la brochure de présentation :

« ... est une fondation à caractère privé englobant sept secteurs d'activités et un programme de financement consacrés aux arts visuels, lettres et sciences humaines.

« Au travers de ses activités et des projets qu'elle mène en collaboration avec des organismes du monde entier, la Fondation entend contribuer de manière importante à la vitalité des arts visuels, notamment dans le domaine de la conservation des oeuvres, l'allocation de bourses d'études et l'enseignement.

« De par son caractère privé, la Fondation appartient au nombre relativement restreint d'organismes philanthropiques créés pour concevoir et administrer eux-mêmes des activités à but non lucratif, à l'inverse des organismes de financement, qui subventionnent les activités d'autres institutions.

« La Fondation vit le jour en 1953, avec l'ouverture en Californie du Musée J.-Paul Getty, à statut d'oeuvre de bienfaisance. Le Musée, qui était au départ une petite institution hébergée sur le ranch de J. Paul Getty, à Malibu, déménagea en 1974 dans les locaux qu'il occupe aujourd'hui sur des terrains adjacents à la propriété. Quand, en 1982, la Fondation hérita d'une grande partie des biens personnels de J. Paul Getty, au vu de l'importance de ce legs et de l'ampleur du projet de son fondateur (projet qui vise, selon les statuts de la Fondation, à « la diffusion des connaissances artistiques et générales »), les administrateurs décidèrent qu'elle devait apporter aux arts plastiques une contribution plus importante que celle jusqu'alors autorisée par les seules ressources du Musée. Cette décision entraîna une participation accrue dans les domaines des arts, des lettres et des sciences, qui se traduisit par la création de toute une série d'activités nouvelles au sein de la Fondation. Aujourd'hui, la Fondation J.-Paul Getty englobe les éléments suivants : le Musée J.-Paul Getty, le Centre d'histoire de l'art, des lettres et sciences humaines, l'Institut de conservation des œuvres, le Centre d'éducation artistique, le Programme de recherche documentaire en histoire de l'art, l'Institut de muséologie, le Programme pour le cinéma d'art (en collaboration avec le Metropolitan Museum), et le Programme des subventions du Getty Grant Program ».

Le Centre d'histoire de l'art, des lettres et sciences humaines

Le Centre Getty d'histoire de l'art, des lettres et sciences humaines fut pour sa part fondé en 1983. Kurt W. Forster en prit la direction en 1984, et le Centre démarra ses activités en septembre 1985. Kurt Foster en resta directeur en titre jusqu'en 1992. C'est dans l'exercice de ces fonctions qu'il fut amené à rédiger un « rapport de mission » qui devait par la suite être souvent cité. Je le reproduis à mon tour (quoique sous une forme abrégée), car il n'est pas de meilleur résumé des conceptions de Forster. Ces conceptions, qui ont été à l'origine de la création et du développement du Centre Getty, définissent toujours la nature et l'orientation des tâches que se fixe cette institution.

« Le Centre Getty d'histoire de l'art, des lettres et sciences humaines a été institué dans le but d'encourager et d'épauler les investigations et les recherches sur la nature de l'art et des produits de l'industrie humaine.

« La création du Centre se fonde sur l'idée que nos connaissances et notre compréhension de l'art sont tout sauf immédiates. Dans la mesure où, spontanément, nous ne sommes capables de saisir qu'une infime partie de ce phénomène plurimillénaire qu'est la production artistique, nous avons besoin d'outils critiques de plus en plus sophistiqués pour appréhender l'héritage de l'industrie humaine. Qui plus est, pour arriver à déchiffrer l'immense stock d'informations contenu dans chaque produit manufacturé, nous devons faire appel aux disciplines les plus diverses en vue d'étudier les matériaux qui le composent et le choix qui a présidé à son emploi, sa fabrication et le traitement qui lui a été appliqué, son usage et sa conservation, de même que sa valeur rituelle et figurative. Les œuvres d'art sont bien trop complexes pour rester exclusivement aux mains d'une seule discipline universitaire - surtout d'une discipline comme l'histoire de l'art, d'apparition très récente et au futur incertain. C'est pourquoi les programmes du Centre s'appuient très largement sur les sciences humaines, et notamment sur l'histoire, l'anthropologie, la philosophie et la critique littéraire et artistique.

« Plutôt que de renforcer l'histoire de l'art dans sa prétention exclusive à emprunter la voie incontestée qui mène à la compréhension culturelle des produits de l'industrie humaine, le Centre invite à recourir à une gamme d'approches aussi diversifiée que possible, tout en privilégiant une démarche prioritairement centrée sur l'analyse. La diversification et la rigueur de cette orientation sont illustrées par la longue liste de spécialistes - qui couvrent un large éventail de disciplines et appliquent des méthodologies différentes-, venus du monde entier au Centre pour des périodes de durée variable. Ils sont invités chaque année sur des thèmes par définition souples : par exemple, le mécénat, la production des objets manufacturés, la réception des oeuvres d'art, l'avant-garde, l'histoire de la discipline. Ces rencontres visent plus à tenter de préciser des points de controverse ou méritant d'être approfondis qu'à affiner la compréhension de sujets familiers, et nous en attendons des mises au point stimulantes sur les débats en cours dans les milieux savants.

« Au fil des années, ces exposés seront publiés et viendront enrichir les annales de la recherche et des avancées scientifiques. Les ouvrages édités par le Centre dans la collection « Texts and Documents » permettront d'exhumer des travaux négligés ou tombés dans l'oubli, présentés en traduction et précédés d'une nouvelle introduction critique. Avec les collections « Album and Sketchbooks » (reproduction de dessins et de croquis du XVe siècle à nos jours) et « Issues and Debates » (actes des symposiums et des colloques organisés au Centre en liaison avec d'autres organismes poursuivant des objectifs similaires), la production éditoriale prouvera s'il en était besoin que le Centre a à cœur d'élargir le champ du savoir de l'histoire de l'art et d'enrichir son discours.

« L'érudition apparaît ainsi comme le résultat suprême auquel tendent toutes nos activités et nos collections. Le fait que le Centre se consacre à l'érudition profitera efficacement aux autres grandes institutions de la Fondation, entre autres et surtout au Musée, au Programme de recherche documentaire en histoire de l'art et à l'Institut de muséologie. Depuis leur regroupement à Brentwood, les différents éléments de la Fondation devraient offrir un espace singulièrement profitable à l'étude et à la réflexion. Le Centre continue en effet d'axer ses efforts en direction, d'une part, de la réflexion critique sur la production de la culture au travers des objets manufacturés, d'autre part, de l'analyse, méthodique et fine, du rôle que jouent ces objets dans la société. Son insertion dans l'ensemble des établissements à caractère hautement professionnel de la Fondation permet au Centre de se consacrer à la constitution de riches collections de ressources. Mis avant tout au service de l'érudition, ces fonds qui se développent d'ailleurs à partir de l'exercice du savoir finiront par former le soubassement sur lequel les générations futures pourront bâtir de nouveaux édifices dédiés à la connaissance et à la volonté de comprendre.

« Le Centre doit maintenant travailler à boucler la boucle entre son fonds de matériaux hautement informatifs et le travail intellectuel productif et imaginatif. Car, si l'aspect érudition repose de fait sur la spécificité et la qualité des collections rassemblées, ces dernières devraient de surcroît, à condition d'être correctement constituées et gérées, donner lieu à des recherches et des découvertes novatrices et inespérées ».

La « mission » que ce texte assigne au Centre Getty est menée à bien grâce à plusieurs programmes, indépendants les uns des autres, mais étroitement liés entre eux.

L'accueil sur place et les conférences

Tous deux sont conçus dans l'intention d'encourager la recherche pluridisciplinaire et le dialogue, offrent à un groupe international de spécialistes l'occasion de se rassembler pour poursuivre leurs travaux personnels et collectifs. Installé pour l'instant dans des locaux provisoires, le Centre accueille une douzaine de boursiers pendant l'année universitaire et invite en outre de nombreuses personnalités pour des séjours plus courts. Lorsque les divers établissements de la Fondation auront emménagé dans les bâtiments dessinés par l'architecte Richard Meier (actuellement en cours de construction), on peut espérer que le Centre pourra héberger un plus grand nombre de boursiers. Par ailleurs, plusieurs professeurs et chargés de cours, choisis parmi les membres permanents et les membres associés du Centre, sont chaque année invités à venir y résider. En complément, le Centre organise des cours, des conférences, des séminaires de recherche et des ateliers sur des sujets spécialisés.

Le secteur éditorial et les expositions

Ce secteur permet de diffuser les travaux du Centre dans le monde entier par le biais des trois collections mentionnées dans le rapport de mission de Kurt Forster « Texts and Documents » se consacre à la publication en anglais d'écrits savants qui n'étaient jusque-là pas traduits dans cette langue, en les accompagnant d'introductions critiques destinées à les resituer dans leur contexte culturel d'origine ; « Sketchbooks & Albums » réalise l'édition critique de documents visuels conçus par des artistes et des architectes, et présentés avec des analyses nouvelles ; « Issues & Debates », enfin, s'attache à des questions d'actualité qui sont susceptibles d'intéresser les spécialistes du monde entier et alimentent la vie institutionnelle du Centre. Le secteur éditorial publie par ailleurs la revue Res : Anthropology and Aesthetics ; une publication périodique intitulée Angel's Flight : Occasional papers from Los Angeles ; et des bibliographies des ressources du Centre. Quant aux programmes d'exposition, comme leur nom l'indique, ils servent à présenter les collections aux visiteurs du Centre et à la communauté qu'il accueille.

Constitution des ressources

Dans une institution structurée de façon plus conventionnelle, ce sont les programmes destinés à orienter la constitution des ressources et le développement des collections qui définiraient les activités de la « bibliothèque » proprement dite.

Les documents

Tôt dans l'histoire du Centre, il fut décidé que ni l'organisation traditionnelle des documents ni les compétences en bibliothéconomie ne pouvaient servir de manière adéquate la philosophie dont s'inspire le Centre ou le point de vue global, pluridisciplinaire, qu'il maintient sur la nature de la connaissance, la recherche et l'érudition. En conséquence, le programme « Constitution des ressources » englobe aussi bien les documents que les opérations venant appuyer les buts scientifiques du Centre, les travaux réalisés par les autres services, et les besoins exprimés par des spécialistes qualifiés du monde entier. La tâche consiste ici à rassembler les documents pour la recherche, à organiser, classer et préparer ces documents pour la consultation ; à les conserver et à les entretenir ; à faire savoir qu'ils existent ; à les rendre accessibles, enfin. Ces divers objectifs sont répartis entre les quatre subdivisions fonctionnelles du programme « Constitution des ressources » : les services techniques, la gestion et l'entretien des collections, le service de recherche et celui des fonds spéciaux.

Les collections proprement dites, qui regroupent des documents tant primaires que secondaires, couvrent un champ pluridisciplinaire avec des fonds particulièrement riches sur les arts visuels dans le contexte de la civilisation occidentale. Les collections de base rassemblent plus de 650 000 volumes, dont 170 000 périodiques et plus de 80 000 catalogues de ventes aux enchères ; on dénombre également près de 1 200 000 études photographiques ainsi que d'innombrables documents originaux tels que lettres, manuscrits, dessins et autres fonds d'archives.

Tous les ouvrages traités au Centre Getty portent une cote qui peut être de deux types : un numéro conforme à la classification de la Library of Congress pour ceux qui sont définitivement catalogués ; un numéro commençant par les deux derniers chiffres du millésime en cours (85-B1234, par exemple) pour ceux qui sont consultables mais pas encore intégrés au catalogue. Les fonds photographiques sont classés par période historique et par support. Les fonds périodiques représentent à l'heure actuelle près de 1 650 abonnements et 3 100 titres. Enfin les catalogues de ventes aux enchères sont classés par ordre chronologique.

Partage des ressources

Membre, avec un statut spécial, du Research Libraries Group (RLG), le Centre Getty participe à ses programmes de partage des ressources, en particulier au système de prêt inter-bibliothèques et aux services de consultation bibliographique assurés via le Research Libraries Information Network (RLIN).

Il dispose par ailleurs d'un système de consultation sur micro-supports concernant notamment le fichier « Artistes » de la Bibliothèque publique de New York, les suppléments au Catalogue national de l'Union, le fichier américain des New Serial Titles, ainsi que les Archives biographiques Saur sur l'Italie, la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Espagne, le Portugal, le Bénélux, les pays scandinaves et les Amériques.

Le programme « Constitution des ressources » possède un lecteur de CD-ROM et un système vidéodisque interactif. Le premier offre aux utilisateurs la possibilité d'effectuer une recherche sélective à partir de bases de données bibliographiques sélectionnées sur le CD-ROM. L'installation de CD-ROM et de vidéodisques supplémentaires est actuellement à l'étude.

ORION, le catalogue informatisé on-line de l'université de Californie à Los Angeles (UCLA), contient des entrées sur les fonds d'ouvrages et d'œuvres conservés au Centre. Sa consultation permet aux utilisateurs du Centre de s'informer aussi bien sur les fonds du Centre que sur ceux de l'UCLA.

Les bases de données contiennent des articles sur les livres catalogués et sur les nouveautés, sur les périodiques, les microformes, les manuscrits et les fonds d'archives. La recherche s'effectue par auteur, par titre ou à partir de mots-clés. Les inventaires des collections d'études photographiques sont actualises grace à STAR, un système de bases de données interne au Centre. La consultation des catalogues de ventes aux enchères se fait par l'intermédiaire de SCIPIO, base de données on-line du réseau informatique des bibliothèques de recherche (RLIN). SCI-PIO répertorie les catalogues par cabinet de commissaires priseurs, titre, nom du vendeur, lieu et date.

Différents systèmes de recherche d'information sont accessibles à partir du Centre : DIALOG, ArtQuest, EPIC, QUESTEL et NEXIS. Plusieurs fichiers de périodiques tels RILA, le Répertoire d'art et d'archéologie (mis à jour depuis 1973), Arts & Humanities Citation Index, et Dissertation Abstracts sont consultables sur place, de même qu'un nombre important de fichiers recensant les ouvrages et articles parus en sciences humaines et sociales, en économie ou dans le domaine scientifique. La recherche des références bibliographiques et des renseignements sur les ventes aux enchères se fait soit par nom d'auteur ou d'artiste, soit par titre, soit par matière.

Les fonds spéciaux

Le service des fonds spéciaux entretient des bases de données particulières sur plusieurs collections. Entre autres le fonds d'archives Frank Lloyd Wright, qui comprend approximativement 23 000 photographies de dessins d'architecture, 103 300 lettres et autres documents sur microfiches, 1 000 photographies de bâtiments historiques, 600 livres, articles et diverses publications ; les documents originaux et leurs copyrights sont la propriété de la Fondation Frank Uoyd Wright, en Arizona. Un inventaire informatisé permet également d'accéder à la collection de 11 000 dessins et autres documents de l'architecte suédois Eric Gunnar Asplund, conservée au Musée d'architecture de Stockholm. Le fonds « Eruditi Italiani » regroupe la correspondance savante échangée du milieu à la fin du XVIIIe siècle par une institution religieuse (depuis supprimée) de la république de Venise ; ses 221 volumes contiennent plus de 18 000 documents classés par auteur, récipiendaire et sujet dans des catalogues informatisés et imprimés.

Le fonds Beaumont Newhall rassemble, lui, des archives très complètes (lettres, livres, manuscrits inédits, dossiers sur différents sujets de recherche, papiers personnels, photographies) sur la vie et l'œuvre de celui que l'on tient généralement pour le fondateur de l'histoire de la photographie ; Newhall a toujours compté parmi les personnalités les plus en vue de cette discipline, ce dès l'exposition prometteuse qu'il présenta au Museum of Modern Art de New York en 1937 et jusqu'à la cinquième édition de son Histoire de la photographie. Premier directeur du département de photographie qu'il avait créé au Museum of Modern Art, il fut aussi le premier conservateur du fonds photographique de la George Eastman House, institution qu'il devait ensuite diriger, et professeur d'histoire de la photographie à l'Université du Nouveau-Mexique.

Quant au fonds Stefan Lorant, qui contient des correspondances, des périodiques illustrés quasi introuvables, des papiers personnels et plus de 4 000 photographies, il rassemble les archives de celui que les historiens d'art présentent comme le créateur de la critique photographique ; Lorant fut rédacteur en chef du Münchner Illustrierte Presse, du Weekly illustrated, de Lilliput et de Picture Post. Le service des fonds spéciaux s'occupe par ailleurs de compléter les nombreux fichiers alphabétiques recensant des lettres d'artistes britanniques et français écrites, dans leur grande majorité, au XIXe siècle.

Coopération

Il faut encore citer, parmi les ressources du Centre, les résultats des nombreux projets menés en coopération avec d'autres institutions, souvent étrangères. Le projet « Forum de Trajan », poursuivi de 1985 à 1987 avec la ville de Rome, consistait à photographier tous les restes architecturaux de quelque importance de l'ancien forum romain de Trajan, puis à corriger et rééditer le plan de cet ensemble ; un double complet de ces documents est conservé au Centre Getty de Rome.

En septembre 1991, le Centre s'est associé à l'Institut français de recherche et d'histoire des textes pour photographier et microfilmer trente-six manuscrits enluminés, reproductions qui désormais sont non seulement consultables dans les locaux américains du Centre, mais aussi à Paris et à Saint-Pétersbourg. Cette année a vu le démarrage d'un projet de trois ans mené en collaboration avec la Bibliothèque nationale de Paris pour développer les quelque 26 000 négatifs laissés par Jean Porcher. Conservateur du département des manuscrits à la Bibliothèque nationale jusqu'en 1966, année de sa mort, Jean Porcher entreprit, de 1947 à 1954, de faire photographier les manuscrits enluminés des bibliothèques municipales françaises ; or la plupart de ces négatifs n'avaient encore jamais été tirés à la dimension des originaux. Une fois ce travail mené à bien, il sera possible de consulter les épreuves aussi bien au Centre Getty qu'à Paris.

Développement des collections

Telle que je viens de la décrire dans ses grandes lignes, cette organisation des activités reflète les buts poursuivis par le Centre Getty. Le travail du service « Développement des collections », que je suis personnellement chargé de coordonner, fait partie intégrante de cette organisation. Développement des collections, cela désigne, au Centre Getty, l'ensemble des opérations visant l'acquisition des ressources proposées à la recherche et aux études savantes en histoire de l'art. Ces opérations sont menées à bien par un groupe de spécialistes du développement des collections, les conservateurs des fonds spéciaux, auxquels s'associent tous ceux qui, au Centre, possèdent des compétences susceptibles de servir nos objectifs.

Il s'agit là d'un effort poursuivi de manière active, interactive et interdisciplinaire, en vue de rassembler des documents divers (livres, photographies et documents d'archives de tous ordres) en un tout cohérent à même de concrétiser la philosophie et les buts du Centre. Les documents ainsi acquis par le Centre sont autant d'éléments de la gigantesque mosaïque que dessinent l'histoire des idées, le croisement des cultures et le développement des disciplines intellectuelles. Prise dans un contexte culturel de plus vastes dimensions, cette mosaïque forme la base de l'étude de l'histoire de l'art et des lettres et sciences humaines. A l'image des différentes pièces d'une mosaïque, les éléments et les projets du service « Développement des collections » sont interchangeables, ce qui leur permet de s'adapter à de nouvelles directions de recherche, de nouvelles découvertes, occasions et exigences. C'est une évidence de dire que, dans tous les domaines de l'histoire de l'art qui nous intéressent, nous disposons des meilleures sources traditionnelles et classiques. Il est tout aussi vrai que cette souplesse et cette variété, soumises à une approche unifiée et coordonnée et influencées par les prémisses et les méthodologies propres aux autres disciplines, sont les facteurs qui confèrent à notre activité son originalité.

Qu'il s'agisse de livres rares, de manuscrits, de gravures, de dessins ou de photographies documentaires, les fonds du Centre Getty couvrent la vaste période s'étendant de l'Antiquité gréco-romaine à la culture contemporaine d'Europe et d'Amérique. Ils comprennent aussi bien des exemplaires uniques que de riches collections de livres d'emblèmes, de livres de solennités et fêtes illustrés, de traités sur l'art et l'architecture, de tout premiers guides de voyages, de dessins d'architecture, de journaux d'artistes, de carnets et d'albums de dessins. Ils rassemblent également des ressources majeures pour l'étude du futurisme, du dadaïsme, du surréalisme, du Bauhaus, du constructivisme russe, de l'avant-garde tchèque et du mouvement Fluxus.

Certains fonds spécialisés d'archives photographiques portent plus spécifiquement sur les arts de l'Antiquité classique, l'art médiéval et les manuscrits enluminés, les arts décoratifs tels qu'ils se sont développés en Europe, les écoles de peinture italiennes et d'Europe du Nord de la fin du Moyen Age au début de l'époque moderne.

Mentionnons encore les albums de voyage, les collections de photographies réunies par des conservateurs et des marchands d'art, les fonds photographiques documentaires sur des pratiques artistiques, des prototypes architecturaux ou des événements éphémères, les photographies de sites et de sujets tant historiques que contemporains. L'achat de bibliothèques et d'archives ayant appartenu à de grands noms de l'histoire de l'art ou de la photographie, du marché de l'art ou de l'édition, à de grands dessinateurs, architectes, conservateurs, artistes, à des académies ou des organismes publics représente une part importante des acquisitions.

En tant que bibliographe en chef et coordinateur des ressources, il m'incombe notamment de développer les collections de livres, de périodiques, de micro-formes, de photographies et de documents inédits essentiels pour soutenir le projet plus global du Centre : l'activité scientifique interdisciplinaire en histoire de l'art, lettres et sciences humaines. Je m'efforce d'harmoniser et de coordonner la manière dont les spécialistes du développement des collections, les conservateurs des fonds spéciaux et les autres intervenants envisagent la croissance et l'organisation de nos fonds, de telle sorte que, prises ensemble, leurs démarches s'accordent au cadre dessiné par les buts et la philosophie du Centre.

Cet accord, ou plutôt ces rapports, sont capitaux. Ils définissent la gageure fondamentale que supposent ce développement et cette coordination des ressources orientés en vue de recherches interdisciplinaires. Nous voulons être - nous sommes déjà, de fait - une grande bibliothèque de recherche en histoire de l'art, lettres et sciences humaines. Mais nous essayons également de trouver les moyens d'organiser nos fonds, non pas exclusivement en fonction des catégories de pensées classiques et des archives culturelles traditionnelles, mais aussi à partir de constellations d'idées insolites, à même de révéler des relations inattendues.

Richesse et interdisciplinarité

On me demande souvent en quoi les collections du Centre Getty se distinguent de celles des autres institutions de recherche en histoire de l'art. Les différences tiennent essentiellement à l'étendue et à la richesse de nos fonds, ainsi qu'à leur caractère interdisciplinaire. Cette assez exceptionnelle combinaison de qualités a des conséquences importantes.

En premier lieu, elle permet d'effectuer toutes sortes de recherches comparatives portant sur des périodes, des pays, des cultures différentes. Quelqu'un voulut un jour savoir pourquoi j'avais recommandé l'achat d'un exemplaire du premier dictionnaire néerlandais-espagnol. La réponse est que cela permet à ceux qui viennent au Centre d'étudier ce que j'appelle le « croisement des cultures ». Le dictionnaire néerlandais-espagnol incarne ce concept de manière très concrète : à partir du moment où on l'a en mains et où on peut vérifier comment une idée énoncée dans une langue est traduite dans une autre, on dispose d'un moyen tout à fait nouveau d'examiner l'histoire des cultures, de retracer les influences, de comparer les contextes à l'intérieur desquels les idées prennent forme. Nous aimerions créer des croisements analogues entre diverses disciplines.

En second lieu, l'interdisciplinarité de nos fonds permet aux chercheurs d'étudier les différences existant, non seulement entre l'art tel qu'il s'est exprimé à différentes époques et en différents lieux, mais aussi entre les contextes à l'intérieur desquels il a été produit. Dans nos fonds portant sur l'art de la Renaissance par exemple, nous incluons des textes sur l'histoire des sciences, de la religion, du droit et de l'organisation sociale à la Renaissance, autrement dit nous fournissons un cadre contextuel à l'intérieur duquel il devient possible d'interpréter l'art et de le penser dans ses liens avec une histoire plus large. Par ailleurs, il est important de ne pas oublier qu'avant la période moderne, seul un très petit nombre de textes traitaient spécifiquement de l'art dans les livres de voyage, les livres de solennités et fêtes illustrés, voire les traités scientifiques. Nous possédons des collections importantes de documents de ce genre, et je pourrais prendre des exemples similaires dans d'autres domaines d'étude, d'apparition plus récente. C'est ainsi que nous portons un intérêt profond, et nécessaire, aux méthodologies de disciplines telles l'anthropologie, la psychologie, la sociologie. Nos collections sur la philosophie du XIXe siècle et la théorie critique du XXe siècle sont indispensables pour comprendre en profondeur toutes les facettes de la pensée et de l'expérience culturelle modernes.

En troisième lieu enfin, nous nous intéressons à l'histoire de l'histoire de l'art - à la formation et au développement de cette discipline qui se transforme et s'ouvre à des méthodes et des théories nouvelles. Le Centre espère encourager cette transformation. Pour cette raison même, il est important de comprendre comment s'est développée cette discipline, quels furent les postulats de base des artistes, des érudits, des marchands et des collectionneurs. Que pensaient ces gens, et comment ont-ils traduit leurs pensées dans leurs pratiques ? De quelle façon leurs pensées et leurs pratiques ont-elles affecté les valeurs culturelles ? Au fond, nous informons sur la formation de cette discipline en tant que discipline, et ce faisant nous donnons un aperçu de la manière dont nous en sommes venus à envisager aussi bien d'autres domaines.

L'expérience m'a appris que constituer des fonds est moins affaire de politique que de personnes. La politique a son utilité, mais ce sont les personnes qui assemblent ces cubes que sont pour nous les ressources intellectuelles. Il est important de souligner ce point, car la politique du développement des collections se modifie au fur et à mesure que nous apprenons l'existence de nouvelles directions de recherche, que s'imposent de nouvelles idées sur l'histoire, que des groupes de chercheurs nous font part de leurs besoins particuliers, et en fonction aussi bien sûr des opportunités que nous saisissons ou laissons passer. La politique doit rester souple et flexible. Ce qui ne change pas, en revanche, c'est la nécessité de s'appuyer sur des gens énergiques, compétents et créatifs pour développer les collections. Cela fait partie du défi. Mais c'est aussi une des forces de cet établissement. Le personnel est à la fois intégré et partie prenante de la vie intellectuelle du Centre. Trouver certains types de documents, décider de leur acquisition, les présenter et les cataloguer, les mettre en consultation, toutes ces tâches supposent des points de vue sur le savoir en général et la manière dont les utilisateurs vont vouloir se servir de ces documents. La seule chose que nous ne puissions nous permettre, c'est de rester neutres ou passifs.

Octobre 1992

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