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Vers une bibliothèque nationale d'art

Jan Van der Wateren

Le sujet des bibliothèques nationales d'art est très complexe et l'expérience m'a montré que les attentes du public étaient radicalement différentes de celles des bibliothécaires. J'ai fait connaissance, en tant que bibliothécaire, avec la Bibliothèque nationale d'art (BNA) du Victoria and Albert Museum au début des années 70, lorsque la commission Dainton fut chargée d'examiner les différentes bibliothèques nationales britanniques, et de déterminer en particulier si ces institutions devaient ou non être regroupées en une seule structure. Ces travaux aboutirent au rapport qui fonda la British Library en tant qu'établissement distinct du British Museum.

Le rapport Dainton concluait que les lecteurs et les finances pouvaient trouver avantage à ce que la BNA soit partie intégrante d'une administration propre aux bibliothèques nationales. Mais la commission estima que l'on ne pouvait être certain des avantages réels d'une telle solution, sans une comparaison des modes d'utilisation et des collections de la BNA et de la British Library beaucoup plus détaillée que les données jusque-là obtenues. Elle recommanda donc de consacrer une étude plus approfondie à la BNA.

Une Bibliothèque nationale repliée sur elle-même

On peut expliquer l'attitude repliée sur elle-même de la BNA à cette époque par le fait qu'elle donnait alors priorité à sa mission muséale dans le domaine de l'art et de la fabrication du livre, et se satisfaisait de rendre « le livre » accessible au public par le biais d'expositions organisées dans ses propres espaces. La communication des livres au public à des fins documentaires jouait un rôle beaucoup moins important et n'était pas perçue comme une obligation statutaire. En d'autres termes, la bibliothèque était d'abord considérée comme un département du musée et il existait par conséquent à l'époque une réticence à la fois naturelle et délibérée à utiliser l'appellation de Bibliothèque nationale d'art.

Cependant, la perception que l'on en avait de l'extérieur était tout à fait différente. Les années 60 connurent un développement important de l'enseignement en art et en design, avec, par exemple, la multiplication accélérée des écoles « polytechniques ». L'intérêt du grand public fut encore avivé par l'importance croissante accordée par la télévision aux arts, et par la création de « l'université ouverte » c'est-à-dire de l'enseignement télévisuel.

Face au nombre de plus en plus important de personnes s'intéressant à l'art et au design, les bibliothécaires concernés attendirent de plus en plus des bibliothèques nationales qu'elles jouent un rôle pilote en matière de recherche thématique et qu'elles fournissent les services complémentaires nécessaires.

La British Library était cependant peu disposée, cela n'a rien de surprenant, à passer d'une approche encyclopédique à une approche thématique, et on l'a vu, la BNA ne se sentait pas concernée. Les bibliothèques d'art commençèrent alors, par l'intermédiaire de l'association ARLIS / UK and Eire 1, à faire pression en coulisses sur la BNA pour que celle-ci ré-interprète ses attributions en tant que bibliothèque nationale.

C'est alors qu'au début des années 80 une inondation catastrophique imposa la fermeture de la BNA pendant près d'une année, et souleva dans la presse nationale les protestations consternées d'un public d'une patience à toute épreuve. Sir Roy Strong, directeur du Victoria and Albert Museum, nomma alors pour la première fois dans l'histoire de la BNA une bibliothécaire qualifiée à la tête de la bibliothèque. Celle-ci lança avec succès le processus aujourd'hui abouti de restructuration de la Bibliothèque nationale d'art. Début 1988, elle fût nommée directrice du musée lui-même.

Qu'est-ce qu'une collection nationale ?

Lorsque je lui succédai en janvier 1988, je passai bien sûr d'un point de vue extérieur, exigeant que la BNA se montre à la hauteur de sa mission « nationale », à un souci interne : celui d'assurer ce « service national ». J'entrepris donc de tenter d'aboutir à une définition acceptable de la notion de bibliothèque « nationale ».

Quelque temps auparavant, j'avais été désigné président d'une commission chargée de mettre au point par écrit, pour la soumettre au conseil d'administration du musée, une proposition de politique d'acquisition du musée dans son ensemble. Au cours de nos investigations, je dénombrai environ 17 collections se qualifiant elles-mêmes de « nationales » : la collection nationale d'aquarelles, de miniatures, de sculptures, etc. Je pensai donc que ma tâche serait facile, et que j'obtiendrais des réponses satisfaisantes de la part des conservateurs en chef responsables des collections. Ce qui servait alors de base à la répartition des grandes collections nationales britanniques était le rapport, datant de 1908, du Board of Education Committee of Re-Arrangement, qui définissait les frontières entre le British Museum, la National Gallery, la Tate Gallery et le Victoria and Albert Museum. Je ne trouvai toutefois personne qui sut répondre à la question des fonctions que doit remplir une collection nationale, et je fus de plus en plus convaincu que l'épithète « national » avait un usage avant tout émotif, en général appliqué à soi-même, qui visait à conférer aux collections concernées statut et prestige. Cette difficulté à qualifier une collection de « nationale » peut être illustrée par la collection nationale de sculptures du Victoria and Albert Museum. Lors de la réorganisation de 1908, le British Museum se vit confier la sculpture de l'Antiquité classique et la Tate Gallery la sculpture du XXe siècle. Ainsi, pour ne pas créer de confusion, la collection de sculptures du Victoria and Albert devrait de toute évidence, si elle tient à se qualifier de nationale, se donner l'appellation quelque peu encombrante de « collection nationale consacrée à la tradition européenne non britannique, de l'antiquité postclassique à la fin du XIXe siècle ».

Ainsi, ne trouvant pas de définition satisfaisante du concept de « nationale » hors des bibliothèques, je m'interrogeai sur le sort du terme dans le monde des bibliothèques. La toute première utilisation du mot nationale appliquée à une bibliothèque fut celle de la Bibliothèque nationale de Paris, qui changea de nom pendant la Révolution de 1789, quittant l'appellation de Bibliothèque Royale pour signaler un changement de propriétaire. La première utilisation répétée du terme dans la littérature professionnelle est due à l'ouvrage de Arundell Esdaile : National libraries of the world, publié en 1934 2, qui proposait une description détaillée des grandes bibliothèques du monde, n'utilisant le mot « national » que pour établir des distinctions géographico-politiques entre les principales bibliothèques du monde. Ce n'est que lors de la période après-guerre de reconstruction et de décolonisation que la question vint au premier plan des préoccupations des bibliothécaires. Les puissances coloniales comprirent qu'en quittant leurs empires en déconfiture, elles laisseraient derrière elles des institutions qui témoigneraient de l'émergence en tant que nations des pays concernés, à savoir les bibliothèques nationales. Elles embarquèrent donc souvent toute la documentation existante, laissant les nouvelles nations indépendantes avec leurs nouvelles bibliothèques nationales constituer à partir de rien leur « mémoire écrite ».

L'IFLA 3 fut la première à définir les fonctions d'une bibliothèque nationale, et la définition adoptée en commun fut ensuite complétée par K.W. Humphreys et publiée dans le Bulletin de l'UNESCO pour les bibliothèques de juillet-août 1966 4. Cette définition de fonctions continue en grande partie à fournir la base de toutes les discussions et débats sur ce sujet. On était bien sûr à l'époque de l'explosion du nombre de publications, et l'on pressentait déjà alors que l'accumulation monolithique du savoir ne permettrait pas d'y faire face.

Avec les années 80, le flot grandissant des documents imprimés rendit nécessaire une nouvelle réflexion, visant à résoudre le double problème d'une offre massive et d'une demande fortement accrue. Cette nouvelle réflexion est peut-être esquissée de la façon la plus perspicace et la plus stimulante dans l'article de Maurice Line : « The role of the national libraries : a reassessment » dans National libraries 2  5, qui met l'accent sur l'idée, non plus d'une bibliothèque nationale de conservation, mais d'une bibliothèque nationale de communication, où l'activité de fourniture des documents supplante celle de leur accumulation.

Je ne trouvai cependant, dans toute la littérature professionnelle, qu'un seul article traitant du concept lui-même de « nationale ». Il s'agit de la conférence à Robbins en 1988 de Lord Quinton, professeur de philosophie à Oxford et président du conseil d'administration de la British Library, intitulée « The idea of a national library » 6, qui conclut que la bibliothèque nationale est gardienne de l'identité nationale, telle qu'elle s'exprime dans la littérature, ou dans les écrits, textes de création ou commentaires, des sciences humaines et sociales.

Un peu d'histoire

Voyons maintenant dans l'histoire de la BNA ce que le terme « nationale » a pu signifier et s'il fournit le modèle du rôle possible d'une bibliothèque nationale d'art aux Etats-Unis.

La BNA trouve ses origines dans la bibliothèque d'un établissement qui finit par être connu sous le nom de « Central School of Design », fondé en 1830. Cette bibliothèque comptait, parmi ses attributions, la mission d'assurer le prêt d'ouvrages aux écoles de design de plus en plus nombreuses dans tout le pays, et de rendre ses collections accessibles à tous ceux qui désiraient les consulter, moyennant paiement dans un premier temps, puis gratuitement. L'intérêt du Prince Albert pour le design de qualité aboutit à la grande exposition de 1851, qui donna ensuite progressivement naissance au Victoria and Albert Museum, que l'on fusionna avec la Central School et sa bibliothèque. La première définition, aujourd'hui conservée, de la politique d'acquisition de cette bibliothèque révèle la façon dont elle voyait sa mission : la bibliothèque était « destinée à contenir tous les ouvrages relatifs aux beaux-arts : architecture, sculpture, peinture ; tous ceux qui illustrent ou peuvent contribuer au développement des arts appliqués à un usage personnel ou domestique : bijouterie, horlogerie, art du costume, etc., les livres sur l'histoire de l'art et la biographie des artistes, les livres illustrés et enluminés, lorsqu'ils sont importants pour l'art et son histoire... ».

Vers les années 1860, il semble que la BNA ait rempli au moins trois des fonctions décrites par Humphreys et l'IFLA, qui puissent lui conférer le statut de nationale, mais échoua sur un point important : le dépôt légal des livres publiés en Grande-Bretagne, qui fut limité à la bibliothèque du British Museum et à d'autres bibliothèques de dépôt légal dans le pays. Les principales fonctions assurées étaient le prêt, déjà mentionné, et la production d'une bibliographie nationale rétrospective spécialisée. La production de cette bibliographie était conçue à la BNA de façon extraordinaire, et peut fournir un indice important quant à la distinction entre bibliothèque nationale et bibliothèque nationale thématique. La BNA décida de réaliser rien de moins qu'un catalogue universel des livres sur l'art. L'objectif était de produire un catalogue qui répertorierait tous les livres imprimés dans le domaine de l'art, dans tous les pays, à toutes les époques. Des catalogueurs quasi bénévoles étaient payés un penny par notice sélectionnée dans les catalogues de la British Museum Library, de la Bibliothèque Bodléienne et d'autres collections et catalogues imprimés. Les notices catalographiques étaient publiées au fur et à mesure dans The Times, de manière à ce que les bibliothèques, les connaisseurs, ou tout profane intéressé, puissent les découper, les monter sur fiches, en liasse, etc. et produire ainsi leurs propres catalogues. Au bout de quelques mois, le relais fut pris par le journal littéraire Notes and Queries, qui publiait les notices à un rythme hebdomadaire, et vers 1870 un volume cumulatif parut, intitulé The Universal Catalogue of Books on Art. Une entreprise monumentale, digne d'une leader national... LeCatalogue universel fit l'objet de trois mises à jour successives, non diffusées, incluant tant les livres conservés par la BNA que ceux qu'elle jugeait nécessaire d'obtenir : la première véritable liste de suggestions...

Mais l'activité bibliographique de la bibliothèque ne s'arrêtait pas là. Elle publiait régulièrement des listes thématiques d'ouvrages, tenues constamment à jour avec les nouvelles parutions, réalisant ainsi plusieurs bibliographies thématiques courantes. C'est dans l'engouement qui accompagnait alors le Catalogue universel, que la bibliothèque, apparemment pour la première fois, se donna le titre de Bibliothèque nationale d'art, voulant peut-être ainsi souligner son rôle de centre de ressources pour tous ceux qui s'intéressent à l'art et au design. Après tout, elle prêtait ses ouvrages aux bibliothèques éloignées, elle ouvrait ses portes à tous, elle produisait la bibliographie spécialisée, le tout sur des crédits issus du budget national.

Mais vers les années 1890, cette formidable énergie s'évanouit. Le Catalogue universel ne fut plus tenu à jour, les listes thématiques ne furent plus publiées, et tous les prêts cessèrent. Le dernier acte de cette première époque de l'histoire de la BNA fut la réorganisation massive, évoquée plus haut, du musée en 1908, qui regroupa les estampes et dessins de la bibliothèque avec les peintures du musée en un département autonome.

A partir de ce jour, jusqu'aux années 1980, la BNA se replia de plus en plus sur elle-même, au point qu'il n'est pas surprenant que sa collection incomparable de photographies fut transférée dans les années 70 au département alors très actif du Design, des Estampes et des Dessins (se baptisant alors rien de moins que « Collection Nationale de Photographie ») et que la seule politique active de la bibliothèque consista à supprimer le terme « Nationale » de son appellation.

Une hypothèse irréaliste

Pour tenter de répondre à la question rhétorique : peut-il y avoir une bibliothèque nationale d'art aux Etats-Unis ?, j'ai jeté un bref coup d'oeil aux autres institutions se qualifiant de « nationales », à notre littérature professionnelle et à l'histoire de la BNA. Il n'existe bien sûr aucune définition ferme et définitive et le concept de bibliothèque spécialisée nationale reste difficile à saisir. Une bibliothèque spécialisée nationale est de toute évidence d'une toute autre nature qu'une bibliothèque nationale tout court.

Tout d'abord, il me semble que si une bibliothèque nationale est délimitée par le concept de nation et par les frontières géographiques nationales, une bibliothèque nationale spécialisée doit avoir pour limites les frontières mêmes du domaine couvert. Par conséquent, si une bibliothèque nationale représente, en conservant la production écrite de la nation, la mémoire de cette nation, une bibliothèque nationale d'art devra être la bibliothèque qui fournit, avec la production écrite, la mémoire collective de l'histoire de l'art et du design. Cette tâche universelle ne peut de toute évidence être assumée par une seule bibliothèque. Et bien que partant d'un point de vue différent, je rejoins tous les autres orateurs : une bibliothèque nationale d'art n'est pas une hypothèse réaliste.

Il est évident que pour approcher un tant soit peu la couverture documentaire et les services que devrait assurer une bibliothèque nationale telle que je l'ai définie, la connexion des différentes bibliothèques et collections s'impose. Le concept de « NATIS » (service national d'information) élaboré par l'IFLA dans les années 70, le concept d'« artel » proposé par Clive Phillpot au congrès de la section IFLA des bibliothèques d'art à Brighton en 1987 7, l'importance accordée par Maurice Line à la fourniture de documents, indiquent la direction à suivre. Les autres intervenants ont suggéré de considérer la notion de réseau comme concept de base d'une bibliothèque nationale d'art. J'y ajouterai la notion de service : un service national des bibliothèques d'art.

Que faire alors de l'appellation de bibliothèque nationale d'art de ma propre bibliothèque ?

J'aimerais en premier lieu vous donner quelques indications sur nos orientations actuelles. Nous menons des négociations informelles avec la British Library et l'Office of Arts and Libraries (le département d'État chargé à la fois de la BNA et de la British Library) sur le partage des rôles entre ces deux bibliothèques. Il est clair que, avec les compétences du Musée et par sa spécialisation, la BNA effectue une collecte beaucoup plus efficace, c'est-à-dire exhaustive, que la bibliothèque nationale encyclopédique. Ceci est particulièrement vrai, bien sûr, dans le domaine des publications étrangères. Mais cette redéfinition des rôles peut aussi concerner des activités que la British Library n'assure pas. Citons par exemple ce qui fut toujours la pomme de discorde entre les bibliothécaires d'art et la bibliographie nationale britannique : le signalement des catalogues d'exposition, des catalogues de vente, et des catalogues commerciaux, que la British Library, qui ne collecte aucun document publicitaire, n'a jamais voulu prendre en considération. Ces négociations coïncident avec une révision assez radicale par la British Library de sa propre politique de collecte et de conservation. Cette réflexion, publiée sous forme d'un rapport : Review of acquisition and retention policies suggère notamment que l'établissement de la bibliographie nationale pour certains types de documents soit délégué à d'autres bibliothèques, qui puissent assumer cette tâche de façon plus efficace et plus satisfaisante. Cette répartition concerne bien sûr en premier lieu les bibliothèques de dépôt légal, qui ont certaines obligations liées à cette responsabilité. Elle pourrait s'appliquer ensuite aux bibliothèques à financement national (essence même, selon moi, du terme « national »), parmi lesquelles la BNA représente la principale collection britannique dans le domaine de l'art et du design. Dans cette perspective de voir nos tâches redéfinies, nous consacrons actuellement tous nos efforts à la mise en œuvre de la logistique nécessaire ; c'est-à-dire à l'informatisation de la bibliothèque et à la qualification du personnel.

Un rôle de leader

En résumé, nous nous préparons à jouer un rôle de leader dans notre domaine. Car aucun réseau ne peut se passer de leader. C'est là, peut-être, la définition la plus convaincante que nous puissions donner à une bibliothèque nationale d'art. Et, si je pense aussi qu'une bibliothèque nationale d'art est un service en réseau, je vous soumets l'idée de leader. La déclaration de Monsieur Gorbatchev à Prague en 1987 me fournit une métaphore adéquate : « Toutes les nations du monde sont aujourd'hui interdépendantes, comme des alpinistes sur une même cordée. Elles arriveront toutes au sommet ou tomberont toutes ensemble ». Mais arriver tous au sommet implique la présence d'un premier de cordée !

Novembre 1992

  1.  (retour)↑  ARLIS / UK and Eire : Art Libraries Society of United Kingdom and Eire.
  2.  (retour)↑  Arundell ESDAILE, National Libraries of the world, London, Grafton, 1934.
  3.  (retour)↑  IFLA : International Federation of Library Associations.
  4.  (retour)↑  « National Library functions », Bulletin de l'UNESCO pour les bibliothèques, juillet-août 1966.
  5.  (retour)↑  Maurice B. LINE, « The role of the national libraries : a reassessment », National libraries, Londres : ASLIB, 1986.
  6.  (retour)↑  Lord QUINTON, The Idea of a National Library (Robbins Lecture, 1987), University of Stirling, 1987.
  7.  (retour)↑  Clive PHILLPOT, « National Art Libraries : monoliths or artels ? », Art Libraries Journal, 1988, 13/1.