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Jean-Claude Lamy

René Julliard

Paris : Julliard, 1992. - 308 p. ; 20 cm.
ISBN 2-260-00656-6 : 130 F.

par Jean-Claude Utard

René Julliard demeure une figure de l'édition française, figure un peu mythique où il est parfois difficile de distinguer ce qui est admiration envers l'éditeur, celui qui révéla aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale toute une pléiade de jeunes auteurs, et ce qui est attachement à sa personne, ou plutôt à son personnage. Pilote d'avion, amateur de belles voitures, aimant les feux de la rampe et la vie mondaine, il séduisait tous ceux qui trouvaient que la République des lettres devait se mettre aux goûts du jour, et qu'un éditeur ou un écrivain devait savoir assurer lui-même sa promotion. L'image, déjà, l'emportait sur le fonds.

Compromissions

On comprend donc le plaisir qu'éprouve Jean-Claude Lamy à établir la biographie d'une personnalité fort connue, et étonnamment complexe. De ce point de vue, les multiples entretiens accordés à l'auteur, tant par les auteurs de la maison Julliard, que par les ex-collaborateurs, ou les amis de René Julliard, nous offrent un portrait vivant et contrasté de ce dernier. Souvenirs, anecdotes, propos librement rapportés nous le font apparaître dans toute sa vitalité et ses contradictions. Ainsi croisons-nous les témoignages de Françoise Sagan, ou Françoise Mallet-Joris, ceux de Robert Laffont ou de Claude Tchou...

Rien apparemment ne nous est caché. Ni les petits travers de sa vie, sentimentale ou mondaine, ni les compromissions de l'éditeur.

Ce dernier avait commencé son activité éditoriale, dès décembre 1923, par une formule nouvelle : un comité de personnalités littéraires sélectionnait un choix de titres qui étaient ensuite vendus par abonnement à une clientèle d'abonnés, laquelle recevait également une revue expliquant ce choix. Cette sélection Séquana est, de fait, le premier club français du livre.

Arrive la guerre. René Julliard éprouve des sympathies vychissoises : les éditions Séquana s'installent à Vichy, et publient de nombreux ouvrages sur le Maréchal Pétain et son « œuvre nouvelle ». En 1942 le club passe aux pertes et profits, mais c'est le moment où René Julliard s'affirme éditeur et publie désormais ses propres livres. La chèvre et le chou sont ménagés : d'un côté sont édités quelques ouvrages de propagande sur la Révolution nationale et, de l'autre, sous un pseudonyme, les romans de Jean Zay, ancien ministre du Front Populaire, que des miliciens abattront en 1944...

Dîners en ville

Ce double jeu permet à René Julliard de passer sans encombre la période de l'épuration. Commence alors la période la plus éclatante et la plus féconde de l'éditeur. Les trois Goncourt gagnés, de 1946 à 1948, le lancement intempestif et triomphal de Françoise Sagan, en 1954, avec Bonjour tristesse, sont autant de marques de la réussite de Julliard que de la conception que se fait ce dernier de l'édition. C'est là, malheureusement, que le livre nous déçoit un peu. Tout attaché à suivre l'homme, à relater ses rencontres, à offrir mille anecdotes, l'auteur fait un peu disparaître le labeur éditorial sous la peinture, agréable d'ailleurs, du milieu parisien, des coups de publicité, des campagnes de presse. Rencontre-t-on Minou Drouet que tout le détail de l'affaire nous est offert, avec les titres des articles de presse. Evoque-t-on Georges Arnaud, que sa vie nous est racontée... Et les renseignements sur les éditions Julliard, pourtant présents (l'auteur cite certains contrats, certaines pratiques), s'éparpillent, sans qu'on saisisse toujours ce qui faisait l'originalité et l'attrait de cette maison.

Il est vrai que René Julliard a façonné un mode d'édition adapté à sa personnalité. Robert Laffont, cité par Jean-Claude Lamy, écrit : « II aime les réceptions, les relations brillantes, les dîners en ville et cette aisance est extrêmement précieuse pour ses affaires, puisqu'elle lui procure, d'une part, une source étendue de manuscrits, d'autre part, des possiblités tactiques dans le domaine de la presse et des jurys littéraires. Sa maison d'édition a été créée à son image : elle est souple, rapide, et elle se veut à la dernière mode. (...) II veut profiter immédiatement de son effort et il y réussit. Sa tactique, qu'il expose volontiers, est de diviser les risques en multipliant le nombre de livres. (...) C'est une tactique de joueur de courses. »

On pourrait ajouter que, si nombreux sont les auteurs élus pour un premier livre, seuls ceux qui rencontrent le succès sont poussés. René Julliard est un éditeur pressé.

Affable et brillant, René Julliard a manifestement séduit son biographe. Il appartiendra au lecteur d'être plus froid et plus raisonneur s'il souhaite analyser une certaine forme d'édition.