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Philippe Schuwer

L'édition internationale

coéditions et coproductions : nouvelles pratiques et stratégies

Paris : Editions du Cercle de la librairie, 1991; - 224 p. ; 24 cm.
ISBN 2-7654-0471-2 :180 F.

par Jean-Pierre Brèthes

Confessons notre ignorance : le monde des bibliothécaires s'intéresse peu à l'édition, à ses grands groupes, à leurs regroupements, restructurations, stratégies, en France et encore moins à l'étranger ou à l'échelle internationale. La tendance la plus partagée reste de se passionner pour les produits finis, pour leurs auteurs, mais pas tellement pour les maîtres d'oeuvre que sont les éditeurs. De ce fait, les disparitions soudaines de collections, voire d'éditeurs, ne troublent pas beaucoup le Landerneau bibliothéconomique, sauf parfois quand il s'agit de littérature, domaine le plus apprécié de nombre d'entre nous 1.

Coédition et coprodudion

Philippe Schuwer est un spécialiste des problèmes de bibliologie et en même temps éditeur. Déjà auteur en 1981 d'un Traité de coédition et de coproduction internationales, qui a fait autorité et qui proposait pour la première fois en France un modèle de contrat de coproduction, il a constaté que trop de changements ont « modifié le paysage éditorial » pour se contenter d'en proposer une simple réédition mise à jour. L'Edition internationale : coéditions et coproductions est donc bien une refonte totale qui fait le point sur les stratégies et pratiques d'aujourd'hui, et montre aux éditeurs la nécessité d'innover. Car cet ouvrage s'adresse d'abord et avant tout aux éditeurs, voire aux apprentis éditeurs.

Philippe Schuwer remarque à plusieurs reprises la crise endémique du livre, la vive compétition qui se livre à l'échelon de la planète, les défis que posent le marché actuel et l'expansion de l'audiovisuel, et démontre que coéditions et coproductions peuvent représenter une solution grâce aux moyens économiques démultipliés qu'elles offrent.

Mais d'abord, qu'est-ce qu'une coédition, qu'est-ce qu'une coproduction ? Philippe Schuwer constate que l'usage de ces deux mots clés « est entaché d'imprécisions », y compris dans « la Babel éditoriale ». Un rapide recensement terminologique dans les dictionnaires usuels ou spécialisés ne permet pas d'y voir clair, la cession de droits (coédition) et le cofinancement (coproduction) étant le plus souvent confondus. L'auteur nous propose les définitions suivantes :
- la coédition (internationale) est un accord pour la traduction-adaptation d'ouvrage(s) généralement illustré(s), conçu(s) par un éditeur, détenteur du copyright, qui en cède à un ou plusieurs confrères étrangers les droits d'édition ;
- la coproduction 2 représente l'association d'éditeurs pour concevoir, financer, réaliser, et souvent imprimer, un ou plusieurs ouvrages, généralement en diverses langues étrangères, dont ils détiennent ensemble le copyright. Partant de là, Philippe Schuwer explore les champs éditoriaux concernés : le livre d'art, fréquemment coédité, en dépit du lourd poids en France de la rémunération des artistes ; les beaux livres d'histoire, de géographie, d'ethnographie ; les livres photographiques, au marché restreint, mais aux frais de traduction et de composition légers ; les livres scientifiques, techniques ou de vulgarisation ; les livres pratiques ; les encyclopédies très fréquemment coproduites, l'idéal étant la conception multinationale avant même le lancement des programmes d'édition ; les dictionnaires, particulièrement bilingues ; les atlas ; les albums et livres illustrés pour la jeunesse ; les bandes dessinées ; les livres parascolaires.

Finances et négociations

Ce qui importe, c'est de bien connaître les paramètres économiques et surtout financiers, qui comprennent les frais fixes et les frais variables proportionnels selon le tirage. Les frais fixes surtout sont source de multiples aléas, sources de dépassements et de contestations : à-valoir d'auteurs, pré-études et pré-maquettes, prise en compte de l'équipe éditoriale, maquette, recherches iconographiques, prises de vue, droits de reproduction, dessins techniques, schémas et cartes, illustration, texte, mise en page, composition, corrections, photogravure, montage et report, calage, brochage, cartonnage, reliure, etc. Philippe Schuwer propose des simulations de devis tant en coproductions qu'en coéditions. Ce qui nous permet d'entrevoir la complexité et les pièges du montage financier. Certes, plus on est nombreux, plus le prix de revient baisse, plus le tirage est important ; si on partage les risques, on peut aussi partager les produits.

Mais il n'y a pas que le montage financier. De la conception au produit fini, les difficultés sont nombreuses. L'auteur indique que ça ne doit pas servir de prétexte pour un repli frileux sur l'hexagone. Il propose des modèles de contrats, ceux-ci étant absolument indispensables ; en particulier, les points concernant le statut des auteurs et autres intervenants, du point de vue international, sont clairement dégagés, notamment à partir des lois du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1985 et des conventions internationales de Berne (1986) et de Genève (1952, révisée en 1971).

Ici, le mot clé est « négociation », et Philippe Schuwer montre l'importance des grandes foires internationales du livre, et en premier lieu celle de Francfort. C'est là que se rencontrent les éditeurs certes, mais aussi les responsables de droits étrangers, les agents littéraires, les auteurs et traducteurs, les photographes et illustrateurs, sans parler des journalistes. De plus en plus nombreux sont les membres des équipes éditoriales qui souhaitent y participer. Sans doute tout cela ne concerne encore que les pays les plus développés, l'Europe, les pays anglo-saxons et le Japon. Le tiers-monde et le quart-monde restent presque totalement à l'écart, et l'avenir du livre paraît sombre chez eux, en dépit des efforts de l'UNESCO.

On le voit, la matière est riche, et largement inédite. Cet excellent ouvrage, très documenté, démontre à l'évidence que coproduire, c'est partager nos expériences, mieux s'adapter à l'édition de demain, que coéditer peut bien représenter une condition de survie ou d'expansion, et qu'en tout cas, il y va peut-être de la vie du livre. Il s'agit incontestablement ici de produits éditoriaux fondés sur la commande et la connaissance des marchés, mais cela n'exclut pas la part des créateurs. Et s'ils permettent aux éditeurs d'affirmer de plus grandes ambitions, grâce à des budgets plus importants et à une efficacité accrue, on ne peut que se réjouir : il y a des exemples particulièrement heureux de coproductions et de coéditions. C'est bien là le seul reproche que l'on fera à Philippe Schuwer : à aucun moment, il ne nous donne un exemple réel, ce qui laisse tout de même le bibliothécaire un peu sur sa faim, l'ouvrage apparaissant de ce fait résolument théorique, quoique apportant des informations irremplaçables.

  1.  (retour)↑  Ainsi la disparition annoncée des collections littéraires chez Hatier a ému quelques-uns.
  2.  (retour)↑  Une coquille, p. 16, fait lire « coédition » alors qu'il devrait y avoir « coproduction ».