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Jean Tulard

Guide des films...

Paris, Laffont, 1990. - 2 vol., VIII-1200 p. + 1221 p.; 20 cm. - (Bouquins).
ISBN 2-221-90054-5
(éd. complète) : 280 F.

par Jean-Pierre Brèthes

Il manquait en France un répertoire permettant au grand public de retrouver rapidement à partir d'un titre de film, son origine, sa date, le nom du réalisateur, son générique et une analyse suffisamment longue pour situer, rafraîchir la mémoire, ou donner envie de voir et de revoir : le pendant, en somme, pour le cinéma, du Dictionnaire des œuvres.

Présentation

Jean Tulard nous avait déjà proposé dans la collection « Bouquins » un dictionnaire du cinéma dont deux volumes avaient paru, l'un consacré aux réalisateurs, l'autre aux scénaristes, producteurs, acteurs, techniciens. Il nous offre ici un Guide des films des plus copieux : plus de 2400 pages, 2 volumes, texte sur 2 colonnes. Cet ouvrage de référence recense dans l'ordre alphabétique des titres français - et originaux quand le titre français n'existe pas - un peu plus de 10 000 films de tous genres, de tous pays, de toute époque, célèbres ou non, classiques ou oubliés, voire méprisés. Le résultat est-il à la hauteur du volume et de la quantité ?

Examinons d'abord la présentation, et en premier lieu l'ordre alphabétique des titres. Chacun sait qu'on ne peut trouver que si l'on connaît le titre exact. Un index des réalisateurs, des interprètes ou autres noms propres figurant au générique aurait été nécessaire pour venir au secours d'un titre défaillant. Par ailleurs, il faut une logique absolue dans le classement : si l'on rejette les articles comme ici, il n'est pas normal de trouver des films classés à La ou à The, le lecteur ne les trouvera pas. D'autre part, dans certains cas, le titre français a été oublié et on ne connaît plus que le titre original : qui ira chercher The shop around the corner à Rendez-vous ? Heureusement, il reste la ressource de l'index des titres originaux qui figure à la fin du 2e volume.

Les notices comprennent d'abord le signalement, sommaire mais suffisant pour identifier le film, surtout dans le cas des versions multiples. Chaque notice comprend le titre en français - ou original en cas de distribution sous le titre original ou si le film est inédit -, le titre original (pour les titres étrangers traduits), le(s) pays d'origine, la date, le réalisateur, le(s) scénariste(s), l'adaptateur (éventuel), le directeur de la photo, le compositeur, le producteur et les interprètes principaux. En outre, certaines notices comprennent le décorateur, le dialoguiste, le monteur, le directeur artistique, l'auteur des chansons, le chorégraphe et le spécialiste des effets spéciaux. En fin de notice, sont précisés le format, le noir et blanc ou la couleur, ainsi que la durée (en mn, ou en bobines pour les films muets). Chaque titre est par ailleurs suivi d'une note : de 0 à 4 étoiles selon son intérêt - pas d'étoiles = sans intérêt en général, ce qui laisse souvent perplexe sur le choix de ces films ; 4 étoiles = chefs-d'œuvre absolus ou incontestés.

Sondages variés

Chaque notice signalétique est complétée par un résumé généralement court qui donne un aperçu du contenu du film, suivi de « considérations critiques ou historiques» qui peuvent aller d'une ligne à plus d'une colonne (soit 60 lignes). Ces analyses sont souvent intéressantes quand elles apportent des aperçus sociologiques - par exemple sur les films français de l'Occupation. On a donc affaire à un répertoire analytique et critique, et c'est en tant que tel qu'il faut le jauger.

La lecture en continu n'est pas l'objet d'un tel ouvrage : outre qu'elle serait particulièrement fastidieuse, elle ne représente pas l'usage qu'en fera un lecteur dans nos bibliothèques. Nous nous sommes donc livrés à des sondages variés et assez poussés dans l'ensemble de ce guide afin d'essayer d'en déceler les points faibles et les points forts, tant sur le plan quantitatif que qualitatif.

La quantité d'abord. Le sondage nous apprend que deux pays sont très bien représentés : les Etats-Unis (45 % des titres) et la France (25 % des titres), suivis à une distance respectueuse par l'Italie et la Grande-Bretagne (7 % chacun, mais certains films référencés GB ne sont-ils pas tout autant USA ?), le Japon (5 %) et l'Allemagne (3 %). Il reste 8 % pour le reste du monde, dont aucun pays n'atteint 1 %, ni l'Inde - malgré sa production importante, mais peu distribuée en France -, ni l'URSS - dont on comprend mal les omissions de célèbres films de Donskoï ou de Dovjenko, entre autres -, ni la Suède, etc. Il fallait faire des choix, Jean Tulard s'en explique dans sa préface, on ne peut prétendre à l'exhaustivité. Et c'est vrai qu'aucun pays n'est oublié, et qu'il fallait d'abord rendre compte de ce que des spectateurs français pouvaient avoir vu ou voir, au moins potentiellement, à la télévision, par exemple. Mais on sait que la télévision ne projette que très peu de films en dehors du cinéma français et américain, parfois italien, et que le catalogue des vidéos en vente est d'une pauvreté insigne en dehors de ces mêmes cinématographies.

Toujours dans le domaine quantitatif, que nous apprend le sondage sur les dates des films retenus ? Les films muets représentent 4% des titres, et les premières décennies du parlant sont moins bien représentées que les plus récentes : 12% de 1930 à 1939, 12 % de 1940 à 1949, 20% de 1950 à 1959, 17% de 1960 à 1969, 17 % de 1970 à 1979, 18 % de 1980 à 1989. Certes, il ne s'agit que d'un sondage, mais nos investigations nous ont prouvé que les pourcentages n'évolueraient plus de manière significative : on considérera donc qu'à partir de 1950, la même masse de films a été retenue pour chaque décennie, la sur-représentation des années 50 venant peut-être du grand nombre de westerns alors à l'apogée - et la décenie fut particulièrement riche en œuvres de qualité - et de péplums italiens, dont certaines œuvrettes auraient pu sans doute être passées sous silence. Toutefois, nous pensons que de 1895 - L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat, L. Lumière - à 1990 - Sailor et Lula, D. Lynch -, l'histoire du cinéma est bien couverte.

Réhabilitations

Tous les genres sont-ils bien représentés ? On peut noter en tout cas un louable effort pour sortir du domaine strict des classiques du cinéma : si l'on considère, en étant bien indulgent, qu'il n'y a guère qu'une dizaine d'excellents films chaque année, auxquels on peut ajouter une vingtaine de bons films, cela ne fait jamais que 2 à 3 000 films bons ou excellents depuis les débuts du cinéma. Le parti pris de répertorier quatre fois plus de titres imposait donc de sortir des films reconnus et de faire appel aux films de genre, jusque-là oubliés tant des dictionnaires que des histoires du cinéma. Science-fiction, fantastique, épouvante, comédies musicales, policiers et westerns de série B, péplums, films de cape et d'épée, documentaires trouvent entre autres ici une juste place. Par ailleurs, toujours pour faire nombre, l'ouvrage réhabilite des titres oubliés ou méprisés en leur temps et cite des films oubliables mais qui furent des triomphes commerciaux.

Examinons ces réhabilitations en nous en tenant au cinéma français. On est heureusement surpris de voir crédités de trois ou quatre étoiles L'armoire volante (C. Rim, 1948), Bartleby (M. Ronet, 1976), Bof(C. Faraldo, 1971), Les félins (R. Clément, 1963), Les honneurs de la guerre (J. Dewever, 1960), Jeunesse (G. Lacombe, 1934), La maison des Bories (J. Doniol-Valcroze, 1970), Monseigneur (R. Richebé, 1949), Panique (J. Duvivier, 1946), Rude journée pour la reine (R. Allio, 1973), Un enfant dans la foule (G. Blain, 1976), La Vérité sur bébé Donge (H. Decoin, 1951), au hasard de notre sondage. De même, on trouvera une intéressante tentative de réhabiliter le cinéma français sous l'Occupation - analyses très favorables pour L'éternel retour, Marie-Martine, Monsieur des Lourdines, Pontcarral, les Roquevillard, La symphonie fantastique, etc) : mais n'y a-t-il pas là un parti pris, quand on constate l'abondance des films de l'Allemagne nazie (d'où les 3 % de films allemands) et de l'Italie fasciste, assortis en général de commentaires assez bien disposés ?

En fait, la réhabilitation de films ou de cinéastes ne se justifie pas toujours : des farces comme Ignace (P. Colombier, 1937), des mélodrames larmoyants comme Les musiciens du ciel (G. Lacombe, 1939), des films sulpiciens comme Bernadette (J. Delannoy, 1987 : 47 lignes d'éloges !), des films théâtraux comme Le dialogue des Carmélites (P. Agostini, R.L. Bruckberger, 1959) ne sont-ils pas alors surévalués, au détriment d'autres films ici largement rabaissés ? Les cinéphiles vont bondir en voyant le traitement indigne infligé à certains films de Fellini expédiés en trois lignes, à Angèle de Pagnol, ridiculisé, aux films de la vieillesse de René Clair ou de Jean Renoir qui ne méritent tout de même pas tant d'indignité ! Certains cinéastes sont presque systématiquement dénigrés : Donskoï - et avec lui une bonne part des films soviétiques, quand ils sont signalés -, Jerry Lewis (pour les films qu'il a mis en scène), M. Jancso, etc. Une actrice est poursuivie par la hargne des rédacteurs : Sophia Loren, dont on a à plaisir cité des films nuls pour mieux la démolir.

Regrettable subjectivité

Il y a donc là une regrettable subjectivité. On peut l'apprécier quand il s'agit de réhabiliter les oubliés de l'histoire du cinéma, par exemple les petits-maîtres du cinéma bis italien, Mario Bava, Sergio Corbucci, Vittorio Cottafavi, Riccardo Freda, etc. On l'apprécie moins devant des cinéastes académiques comme Delannoy, ou surfaits comme Paul Schrader, dont la version de La féline est curieusement préférée à celle de Tourneur. La subjectivité est surtout visible dans la longueur des analyses : tandis que Ben Hur et Autant en emporte le vent bénéficient de plus de 70 lignes, un pur chef-d'œuvre comme Les dernières vacances (R. Leenhardt, 1947) est dépêché en 5 lignes !

Par ailleurs, et c'est le reproche majeur, que de place perdue pour signaler des films d'une façon négative et démontrer qu'ils ne présentent aucun intérêt. On pourrait faire un florilège de ce jeu de massacre pour des films qui, reconnaissons-le, le méritent bien : « à oublier », « antédiluvien », « nullissime », « sordide », « insipide », « écœurant », « indigeste », « catastrophique », « anémique », « poussif », tels sont les qualificatifs somme toute assez courants pour nombre de films français (le cinéma franchouillard bien connu), américains (que de westerns, petits polars ou comédies ainsi traités !) ou italiens. Etait-il nécessaire, pour réhabiliter le péplum, de le faire sans discernement - dix titres commençant par Maciste sont signalés, mais cinq d'entre eux sont sévèrement critiqués, par exemple. Cette place perdue, on regrette vivement qu'elle le soit au détriment du Poème de la mer (Dovjenko), de Yeelen (S. Cissé) ou des films de Robert Kramer, parmi nombre d'oubliés.

Au crédit de l'ouvrage, on notera l'attention apportée à l'œuvre entière de certains metteurs en scène - J. Ford, J. Huston, A. Hitchcock, S. Guitry, Christian-Jaque, C. Autant-Lara, P. Chenal, F. Truffaut, Y. Ozu, etc. -, aux grands documentaristes - R. Depardon, J. Ivens, R. Leacock, C. Marker, F. Reichenbach, F. Rossif, J. Rouch, G. Rouquier, etc. -, aux grands comiques méprisés, Laurel et Hardy, par exemple, aux films de genre, à des films inédits en France...

Le nombre de coquilles ou d'erreurs nous a paru assez faible pour un ouvrage de cette dimension, où elles sont inévitables. On regrettera simplement que les cotations ne correspondent pas toujours au contenu des analyses - cas, entre autres, de deux films de R. Wise, Le Coup de l'escalier et Le Jour où la terre s'arrêta, sans étoiles, en dépit de qualités longuement soulignées -, il s'agit sans doute d'oublis. Par contre, on aurait pu éviter des jugements sommaires : ainsi, Madame Bovary est qualifié de « lourdaud roman » !

En dépit de ses défauts, ce guide remplit un vide. A défaut d'un index des personnes citées, l'index des titres originaux rendra quelques services. L'ensemble, qui aurait gagné à être ébranché des films jugés inutiles, est le plus complet des dictionnaires de ce genre. Il trouvera naturellement sa place parmi les usuels. Les étudiants du CAFB, spécialisation « Image », le consulteront avec profit, notamment pour les analyses de documentaires.