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Portes ouvertes aux handicapés

Annie Le Saux

Station Nanterre-Université, ni ascenseur, ni rampe d'accès, seul un escalier permet de sortir de la gare. Histoire de nous mettre d'emblée au coeur du problème. Comment, lorsque l'on est handicapé, aller du quai du RER à la salle où va se dérouler le colloque Handicap, lecture et bibliothèques, organisé les 6 et 7 septembre 1988 par la bibliothèque universitaire et la mission Handicap de Paris X-Nanterre ?

Incidents de parcours

Pour accéder à la lecture en milieu universitaire, les handicapés doivent affronter plusieurs difficultés d'ordre matériel telles que les transports, le stationnement ou le balisage du trajet. De nombreux handicapés, face à certaines de ces difficultés, préfèrent s'inscrire dans des universités de province comme Rennes, Nancy, Grenoble ou suivre des cours par correspondance. Une fois franchi le barrage des transports, le handicapé se trouve confronté à l'accessibilité des locaux, depuis l'entrée des bâtiments (absence de rampes d'accès, de portes suffisamment larges, de panneaux d'information) jusqu'à l'accès à la documentation (rayonnages trop hauts, travées pas assez larges, signalisation inexistante ou inappropriée), en passant par l'absence d'équipements spécifiques (toilettes, téléphones, ascenseurs, etc.). Certaines situations vont même jusqu'à l'absurde : il existe bien des emplacements réservés, mais non suivis de rampes d'accès aux bâtiments, ou il existe des rampes, mais glissantes ou à degré d'inclinaison trop fort, etc.

D'autre part, un rythme différent, une fatigabilité plus grande, des absences motivées par des soins fréquents ajoutent, aux précédentes, des difficultés d'ordre pédagogique. Et la coupure due au passage du secondaire au supérieur peut provoquer des perturbations d'ordre psychologique : le handicapé sort d'un cadre plus structuré, voit son isolement s'accroître et se sent partagé entre un désir d'autonomie et la peur de la solitude.

A ces problèmes, viennent se greffer des besoins et, le plus souvent, des manques spécifiques à chaque handicap. Pour les déficients visuels, ce n'est plus une question d'accessibilité à la documentation existante, mais tout simplement de disette documentaire, d'insuffisance de la documentation en braille, qui, lorsqu'elle existe, pose des problèmes de place (treize épais volumes pour le Petit Larousse) et de coût. Les ouvrages en gros caractères sont, eux aussi, peu abondants. Plus développé est le mouvement du livre parlé, auquel ont recours, entre autres, les personnes ayant perdu la vue après 60 ans, et qui ont des difficultés à apprendre le braille. Malheureusement, il n'existe pas en France, contrairement à d'autres pays, de normes d'enregistrement des cassettes, d'où la difficulté pour retrouver un paragraphe ou un chapitre.

Dans le domaine de la presse écrite, où les délais entre la parution du journal et le moment où il est accessible en braille sont si importants qu'ils dénaturent les articles, certains journaux proposent des services spécifiques : l'Événement du jeudi offre un choix d'articles transmis le jour même de sa parution et Le Monde projette de rendre également ce service.

Sites protégés

Parallèlement à l'action de nombreuses associations, tels l'Association Valentin Hauy et le Groupement des intellectuels aveugles ou amblyopes, sont menées, localement, d'autres actions comme celles de la BPI où existe une Section des déficients visuels. La salle Borgès, qui leur est destinée, leur permet d'avoir accès aux imprimés grâce à un vidéoscope grossissant jusqu'à 45 fois, offre des livres en gros caractères, des photocopieuses grossissantes, des magnétophones, une machine Perkins à écrire le braille et du matériel plus sophistiqué telle la machine à lire, orale, Kurzweill avec un logiciel de caractères permettant de reconnaître lettres et syllabes que l'ordinateur traduit en voix de synthèse. Cette machine lit par contraste, ce qui nécessite une bonne impression et lit le français par défaut. Une équipe de guides volontaires et des bénévoles, sachant lire des langues étrangères pour les textes d'appui qui accompagnent les cassettes, participent à cette action. Trois vade-mecum sont distribués, 2 pour les guides et un pour les déficients visuels - pas encore édité en braille !

Le rapport du sourd à la lecture n'est pas, comme pour les aveugles, un problème d'existence de la documentation, mais un problème d'appréhension, de conceptualisation, et il doit avoir le plus souvent recours à la langue des signes. A l'Université de Mons, une équipe pédagogique adapte ses cours à un public comprenant, en partie, des étudiants sourds. Un tuteur, maîtrisant la matière enseignée, prend des notes. A l'aide pédagogique s'ajoute un soutien psychologique et il est à remarquer que l'effort pédagogique produit par les enseignants est en général bénéfique à tous les étudiants.

Des stuctures spécialisées, comme celle de Saint-Hilaire-du-Touvet, à 20 kms de Grenoble étudient, quant à elles, la possibilité de faciliter l'insertion, dans l'université, d'étudiants handicapés moteurs, sortant de centres spécialisés (13 centres composent la Fondation des étudiants de France). Afin de diminuer leur marginalisation, les étudiants suivent des cours à la fois dans l'établissement et à l'université, où le contact permanent avec les autres étudiants entraîne une certaine banalisation du handicap.

A l'université de Jussieu a été créé un Service interuniversitaire d'aide aux handicapés, qui établit des liens à l'intérieur comme à l'extérieur du campus, avec le CROUS ou l'ONISEP par exemple. Ce service a une mission d'accueil, établit le contact avec les professeurs, entre les étudiants handicapés eux-mêmes, afin de leur faire partager leurs expériences. Il comprend un réseau de secrétaires bénévoles pour la prise de notes et offre, en plus d'un soutien pédagogique individuel, une écoute et une réflexion sur les problèmes qui se posent (ainsi a-t-il réussi à augmenter la durée du prêt d'ouvrages à la bibliothèque).

L'idéal - et des textes réglementaires, excellents, existent dans ce domaine depuis plus de dix ans - est de prévoir, dès la conception d'un ensemble architectural, son accessibilité aux handicapés, qu'ils soient moteurs ou sensoriels. La Villette, où une commission de travail s'est penchée sur les textes de loi et sur l'accessibilité des bâtiments et où une mission était chargée de vérifier que les critères étaient bien respectés, en est un exemple. Un chemin de guidage, avec un sol en caoutchouc, ainsi que des plans en relief, permettent aux aveugles de s'orienter, et un système de casques transmettant des informations sonores doit bientôt être mis en place. D'autre part, pour les expositions, l'espace est utilisé jusqu'au sol, avec des plans différents permettant de glisser un fauteuil roulant. La récupération de l'espace montre qu'il est possible de rendre lisible un même phénomène à deux niveaux différents : l'un adapté aux adultes et l'autre aux enfants et aux handicapés.

Qui fait quoi ?

Les efforts, jusqu'à présent, ont le plus souvent été faits à l'échelon local, d'une façon ponctuelle, sans connaissance de ce qui existe ailleurs, en France ou à l'étranger. Pour essayer de remédier à cette dispersion et non-concertation, diverses enquêtes ont été faites auprès de bibliothécaires. Un questionnaire a été notamment envoyé par la DBMIST aux bibliothèques universitaires françaises, afin de recenser les étudiants empêchés et handicapés, de définir l'accessibilité des bâtiments, les travaux d'aménagement qui ont été entrepris, l'équipement bibliothéconomique existant (catalogues adaptés, loupes, photocopieuses grossissantes, ...), afin également de connaître, d'une part, les fonds spécifiques (dictionnaires en braille, ouvrages en gros caractères, cassettes audio, etc.), d'autre part, les modalités spéciales de prêt accordées aux handicapés (certains ouvrages ne peuvent être prêtés et doivent par conséquent être enregistrés sur place, or il n'existe pas en France de cabines d'enregistrements ou de possibilités de dupliquer dans des conditions qui soient en même temps bonnes et peu gênantes pour les autres usagers de la bibliothèque). Cette enquête a également permis de voir si l'université et la bibliothèque ont une politique d'accueil et de promotion des services offerts.

En Rhénanie-Westphalie, c'est une étude empirique qui a été faite sur l'utilisation des bibliothèques par les handicapés physiques en fauteuil roulant, auprès de 26 bibliothèques publiques et scientifiques construites à différentes périodes. De cette enquête, il ressort une absence totale de concept global sur les besoins des handicapés, les instructions officielles ne correspondant souvent pas aux besoins' réels et, qui plus est, lorsqu'elles existent, ne sont guère respectées. Pour créer une plus grande autonomie, il faudrait changer les infrastructures, or, même les bâtiments les plus récents n'apportent qu'une amélioration partielle et non totale.

C'est, par contre, le point de vue des usagers qui est étudié à partir d'un questionnaire établi par l'ATHAREP. Les questions posées sur la nature et les causes du handicap et sur les déplacements du domicile au lieu de travail, à l'intérieur du campus ou du centre de documentation, ont pour objectif de mieux cerner la personnalité du handicapé et de proposer des mesures permettant de faciliter l'accès à la documentation scientifique.

De ces enquêtes il apparaît qu'une formation du personnel de bibliothèques permettrait une meilleure appréhension du problème, et c'est ce à quoi tend l'action entreprise par la DLL : un module de formation des bibliothécaires à l'accueil de personnes handicapées, qui sera mis en place après une enquête lancée auprès d'une dizaine de bibliothèques municipales. D'autres actions sont menées en faveur des handicapés, notamment par la Fondation de France, qui finance ou co-finance, grâce aux dons qu'elle reçoit, des projets innovants dans des domaines peu ou mal couverts par la société. L'Unesco offre une coopération internationale en matière de bibliothèques et d'information scientifique et technique par l'intermédiaire de la section pour aveugles de l'IFLA.

L'informatisation a déjà apporté une amélioration aux conditions d'insertion des handicapés. Le système REDATEL, encyclopédie documentaire automatisée sur la rééducation et la réadaptation (fonctionnelle, professionnelle et sociale) des handicapés physiques, comporte 4 banques de données, dont une de références bibliographiques, REDATEL 1, consultable depuis 2 ans et demi sur le serveur G.CAM. Les 3 autres banques, REDATEL 2 pour les données juridiques, REDATEL 3 pour les données techniques et REDATEL 4, annuaire informatisé des établissements et associations, pourront être consultées courant 1989 sur le kiosque à partir du 36-16, ainsi que REDATEL 1.

L'association AGATE recense, dans la mesure du possible, car il n'existe pas de dépôt légal pour les ouvrages en braille, tous les titres qui existent en braille et les services qu'elle offre sont consultables sur Minitel, à partir du 3614, code AGAT.

Les documents eux-mêmes peuvent être consultés, outre par les moyens traditionnels, par l'intermédiaire d'appareils électroniques, comme le Delta-braille, des machines sur impulsion de la parole, des ordinateurs à synthèse vocale ou des appareillages vidéo grossissants, qui ont des avantages mais aussi des limites (ces machines ne peuvent pas encore lire l'écriture manuscrite, ni certains caractères comme l'italique, ni encore les schémas). A noter également que certains dictionnaires ont été mis sur disques compacts.

Les règles de l'harmonie

En fait, la réparation technologique à laquelle on vise pourrait avoir des effets négatifs si elle ne prenait pas en compte l'individu lui-même. La perception, par le handicapé, de ses besoins, de ses potentialités et de son handicap - palier et non terminus d'un processus - est plus ou moins clairement analysée. Que dire alors de son appréhension de l'autre et par l'autre. Se pose donc la question de l'adaptation réciproque.

Avec l'intervention d'une tierce personne surgissent plusieurs problèmes : celui du bénévolat, celui, lors d'une aide aux moments des examens, du niveau qu'elle doit avoir, celui du secret scientifique, celui de la nécessité ou non d'un statut et, enfin, celui de la-dépendance. Le comportement d'assistance peut avoir des effets aliénateurs sur la personne assistée, car ce comportement, différent de celui d'aide, fait intervenir, outre la notion de morale, celle de pouvoir.

Dans la plupart des cas, l'altérité conduit à la séparation, alors qu'il pourrait y avoir insertion, intégration: en effet, pourquoi la littérature pour enfants sourds ne servirait-elle pas à des enfants présentant une déficience au niveau de la lecture (enfants d'immigrés, enfants du Tiers-Monde, etc.) ? Les livres en gros caractères ne s'adressent-ils pas aussi bien aux mal-voyants qu'aux personnes âgées ? L'exemple de La Villette montre que ce qui est perçu par les handicapés en fauteuil roulant l'est par les enfants et qu'on peut donc viser une vie sociale non ségrégative.

De ce colloque se sont dégagés plusieurs éléments et propositions pouvant améliorer l'insertion des handicapés : tout d'abord connaître la loi et... la suivre, former les personnels et les sensibiliser aux problèmes des handicapés, organiser l'accueil et la promotion des services offerts, aménager les cours et les examens, améliorer la circulation de l'information. Actions locales qui ne pourront aboutir que par une concertation élargie dépassant les structures administratives, par une coopération entre architectes, bibliothécaires, pouvoirs publics et handicapés. Une centralisation des initiatives prises éviterait de tout recommencer à zéro, comme ce n'est que trop souvent le cas, ce qui signifie imperfections et souvent contradictions et provoque un gaspillage de temps, de personnel et d'argent. Pour éviter de multiples démarches dispersées, il a été suggéré de regrouper les financements publics, afin de créer un seul fonds d'intervention, qui permettrait d'entreprendre des travaux de replâtrage sur le patrimoine existant.

La création de normes d'enregistrement de production sonore ou de braille, comme dans d'autres pays étrangers, tels les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Suède, faciliterait une coordination de l'action en faveur des handicapés. D'autres suggestions ont été faites : la création d'un parc mobile d'appareils de transcription et d'audition coûteux qu'on pourrait faire circuler suivant les besoins, la constitution d'un service centralisé de sous-titrage de films. Ou bien la solution ne serait-elle pas de concentrer les efforts sur un nombre limité d'universités et de bibliothèques ou la spécialisation de certains établissements ? En tout cas, un constat a été fait, c'est que la seule bonne volonté ne suffit pas. Ce qui manque aux bibliothécaires, aux architectes, c'est l'expérience, la compréhension, l'imagination et le contact avec les handicapés, le savoir-faire et, surtout, au départ, le vouloir-faire, afin d'aboutir à un concept architectural global, allant du parking jusqu'au dernier livre du dernier ravon.

Liste des sigles

1. CROUS : Centre régional des oeuvres universitaires et scolaires

2. ONISEP : Office national d'information sur les enseignements et les professions

3. DBMIST : Direction des bibliothèques, des musées et de l'information scientifique et technique

4. ATHAREP : Association pour le travail des handicapés dans la recherche publique

5. DLL : Direction du livre et de la lecture

6. IFLA : International federation of library associations

7. REDATEL : Rehabilitation data telematic system

8. AGATE : Agence nationale pour les aides techniques et l'édition adaptée pour les personnes déficientes visuelles.