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Éditorial

Le verbe de la chimie

La chimie traîne généralement une odeur de soufre : il s'agit d'abord du monde le moins abordable qui soit, retranché derrière le rempart de ses langages et formules ésotériques ; mais il s'agit aussi d'une discipline envahissante, débordant sur les autres domaines de la connaissance, débordant surtout sur de gigantesques domaines industriels et qui véhicule de fantastiques enjeux, économiques, humains et sociaux. Déjà, elle est en passe de rejoindre le nucléaire dans la galerie des inquiétudes qui peuplent notre inconscient collectif.

Difficile donc, pour le professionnel de l'information, de planquer la chimie dans un placard réservé à quelques initiés ; d'autant plus difficile que ses caractéristiques mêmes en ont fait la discipline de pointe de la « nouvelle information scientifique et technique », celle-des banques de données bibliographiques, factuelles ou numériques, celle des logiciels de recherche graphique, celle des analyses numériques et des traitements statistiques les plus élaborés. Ces avances techniques sont, bien sûr, le fruit d'une rencontre prédestinée entre la chimie et l'ihformatique. Mais elles procèdent aussi clairement de la logique de fonctionnement de la discipline tout entière et renvoient directement à son économie : les multinationales de l'industrie chimique trouvent leur correspondant dans l'industrie de l'information. Une industrie dont le devenir se pose en termes de marchés et de concurrence brutale ; à l'heure actuelle, l'American chemical society exerce une large prépondérance sur le marché de l'information chimique. Et, derrière elle, c'est toute une relation de domination anglophone qui s'esquisse sur les secteurs frères siamois de l'information imprimée et de l'interrogation en ligne.

Une troisième explication est couramment avancée ; ce sont les chimistes qui ont pris en main le développement de l'information dans leur propre discipline et qui ont fait preuve d'innovation, d'ingéniosité et d'imagination face aux médiateurs traditionnels, désarmés devant la première formule venue ; qui ont su créer des outils adaptés aux besoins, saisissant le moyen de fixer une information en mouvement perpétuel, une information utilisée mais, en même temps, créée par la recherche : à preuve, le nombre de chimistes qui se sont illustrés dans cette voie, quitte même, pour certains d'entre eux, à se reconvertir totalement dans les secteurs de l'archivage et de l'interrogation documentaire.

L'explication est sans doute valable, mais elle ne saurait être que ponctuelle ; car les pratiques d'information et de communication des chercheurs chimistes, pour ne pas méconnaître les services de la télématique, continuent, semble-t-il, à relever assez largement du pragmatisme et du système D.

Si les consommateurs d'information chimique renversent ainsi les éprouvettes, le « salut » pourrait, finalement, provenir des médiateurs ; moins par les solutions déjà traditionnelles qu'offre la recherche en ligne, que par la rationalisation de l'information en amont : repérer, mesurer, évaluer les ressources, donc analyser l'évolution des champs de la recherche en ayant recours aux techniques nouvelles. Convergence inattendue entre les composants-chercheurs et les composants-médiateurs : l'émulsion initiale pourrait, peut-être, laisser place à une solution aux couleurs harmonieuses...