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Versailles en revues

Entretien avec la rédaction

Martine Lussier

La bibliothèque municipale classée de Versailles n'est pas une bibliothèque moyenne. Cependant, la richesse des collections ne fait pas tout. Ce qui nous a paru exemplaire ici, c'est la volonté de faire vivre les fonds de périodiques, de donner aux lecteurs des instruments diversifiés pour exploiter ce « gisement d'informations », et, plus généralement, ouvrir la bibliothèque malgré un contexte difficile (libre accès très limité, forte image « études »). Comment faciliter l'accès à des périodiques dont la plupart sont en magasin ? Quelles réponses apporter aux différentes demandes s'attachant aux périodiques ? Ces questions, nous sommes allées les poser à la responsable des périodiques, Martine Lussier.

BBF. Avant de parler du fonds de périodiques, il serait bon de situer le contexte dans lequel il s'inscrit et donc de présenter la bibliothèque.

Martine Lussier. Le profil de la bibliothèque municipale de Versailles est classique : c'est celui d'une grande bibliothèque classée, avec des fonds constitués à partir des confiscations révolutionnaires, puis accrus par les attributions de l'Etat, des dons de mécènes (don Lebaudy, par exemple), et bien entendu, par les subventions de la Ville de Versailles.

Le trait original provient davantage du bâtiment: l'hôtel dans lequel est installée la bibliothèque centrale a été construit au XVIIIe siècle pour, entre autres, abriter des archives; il offre donc de bonnes conditions pour la conservation des documents. Mais par là-même les possibilités de mettre des collections en accès libre sont très réduites. En 1978, on a constitué la grande salle de lecture dans laquelle 10 000 usuels et 300 périodiques sont à la disposition du public. Il n'en reste pas moins que l'essentiel du fonds se trouve en magasin et que le moindre roman doit être demandé par bulletin...

Une grande bibliothèque municipale classique

BBF. Donc, une bibliothèque avec un profil « études » marqué. Quelles sont les orientations du fonds ?

ML. Comme dans toutes les bibliothèques municipales, le principe général est un fonds encyclopédique destiné à un public non spécialisé. Néanmoins, les circonstances historiques - et notamment les contraintes architecturales (que je viens d'évoquer) - ne favorisent ni la fréquentation par un très large public, ni la lecture de loisir. Ce type de public et ce type de lecture sont plutôt l'apanage des sept annexes. Ils ne sont pas totalement absents de la bibliothèque centrale, bien sûr, mais ils sont nettement minoritaires. On rencontre donc ici le public étudiant, et lycéen, un public cultivé et des chercheurs, dans les proportions assez inhabituelles dans les bibliothèques publiques de la région parisienne. Nous faisons des acquisitions pourtant très larges et très diversifiées, avec cependant des points forts correspondant aux spécialités de la bibliothèque. Nous acquérons bien sûr, sans hésitation, tout ce qui paraît concernant les XVIIe et XVIIIe siècles - nous sommes à Versailles ! L'art est une autre spécialité très développée ici; les livres et les périodiques sont complétés par un fonds d'estampes important. Parmi les disciplines artistiques, on apporte un soin tout particulier à l'architecture en raison de la présence à Versailles d'une Unité d'enseignement d'architecture. Il est fait également un gros effort dans le domaine de la musique : la bibliothèque possède les partitions de la Musique du Roi autour desquelles a été constitué un fonds musical qui s'enrichit beaucoup et qui va maintenant pouvoir s'appuyer sur la discothèque dont l'ouverture est prévue pour le début de 1985.

Par ailleurs, on retrouve les traits habituels d'une grande bibliothèque municipale classée : un gros fonds ancien et un fonds local important, même si, actuellement, il ne couvre plus la totalité de l'ancienne Seine-et-Oise. Nos collections dans les domaines que je viens de citer, et particulièrement les fonds historiques, attirent un public bien précis de chercheurs qui trouvent ici une documentation très riche et plus facilement accessible qu'à la Bibliothèque nationale.

A côté de ces spécialités, nous avons, je le répète, un fonds général très diversifié, vraiment très large.

BBF. Nous avons jusqu'à présent parlé de la bibliothèque centrale, pouvez-vous dire quelques mots sur les annexes ?

ML. Oui. Là encore, il y a quelques pesanteurs « historiques ». Au départ, il y avait à Versailles d'une part la bibliothèque municipale, ici, et quelques petites bibliothèques, parfaitement indépendantes, dans des centres sociaux. Lorsque celles-ci ont été municipalisées, en 1978-79, elles ont été rattachées à la bibliothèque municipale. Il en résulte une série d'annexes (dont l'une, L'Heure joyeuse, est entièrement consacrée aux enfants) très petites, nettement en deçà des normes habituelles, et avec une longue habitude de travail autonome qui ne facilite pas le fonctionnement en réseau.

L'état des collections

BBF. Nous en arrivons maintenant aux périodiques eux-mêmes. Quelle est l'importance du fonds - périodiques vivants et morts -, la part du budget qui lui est consacrée ?

ML. Il est difficile d'être absolument exact dans ce domaine, du moins pour les titres arrêtés. Les collections de titres morts sont en effet en cours de recatalogage, je ne peux donc qu'en extrapoler le nombre à partir de ce qui est déjà fait. 1 891 titres figurent dans le fichier mis d'ores et déjà à la disposition du public et je pense qu'on peut estimer l'ensemble à environ 2 000 titres.

Pour ce qui est des périodiques vivants, il est possible de faire un point très précis : nous suivons ici 950 titres réguliers auxquels il faut ajouter les 52 reçus par les annexes. Cela représente un budget d'acquisition de 250 000 F, soit environ 1/5e du budget documentaire de la bibliothèque. Nous nous déchargeons de la gestion de ces quelque 950 titres en recourant à un fournisseur dont nous sommes plutôt satisfaits. Une petite partie des crédits - de l'ordre de 5 % - est consacrée aux rachats pour compléter les collections (La Revue de la seconde guerre mondiale, par exemple). D'autre part, il nous arrive de mener des opérations de plus grande envergure, qui sont alors financées sur le budget d'investissement. C'est ainsi que l'an dernier nous avons acquis la collection complète du Burlington Magazine qui entrait dans une de nos spécialités, l'art, et qui se trouve dans peu de bibliothèques de la région parisienne.

Nos autres sources d'accroissement sont de moindre importance. Nous utilisons l'intermédiaire de la Société des amis de la bibliothèque pour recevoir les bulletins de sociétés locales - une trentaine au total -. D'autre part, le Service des échanges de la Bibliothèque nationale nous envoie, avec les aléas inhérents à ce système, des périodiques dont le nombre avoisine les 80. C'est par ce biais en particulier que nous nous procurons les revues complétant le fonds Lancelin, un fonds de parapsychologie et de sciences occultes.

BBF. Pouvez-vous nous donner des détails sur la composition du fonds ?

ML. Eh bien, la logique est la même que celle des collections d'ouvrages : un fonds encyclopédique qui va des quotidiens aux magazines les plus divers et, pour les grands domaines privilégiés par la bibliothèque - l'histoire, et plus particulièrement le XVIIe et le XVIIIe siècles, les arts -, une couverture la plus complète possible des revues universitaires. Il est d'autre part un domaine que nous suivons avec beaucoup de soin parce qu'il fait l'objet de demandes fréquentes, ce sont les problèmes juridiques et sociaux. Ces thèmes, qui sont vraiment dans l'air du temps, nécessitent une documentation périodique. Et enfin, nous recevons l'essentiel des revues professionnelles françaises, bien sûr !

Mais je voudrais parler d'un autre critère qui entre dans le choix de titres, à la centrale du moins. Nous privilégions les revues d'un prix élevé, au détriment quelquefois de périodiques très répandus dans le public : dans un secteur comme les arts où une part importante des revues sont très coûteuses, nous avons préféré des titres comme l'Oeil, FMR, Décoration internationale ou Graphis à d'autres au prix plus accessible.

BBF. Avez-vous beaucoup de périodiques étrangers ?

ML. Si on compare à des bibliothèques spécialisées, non bien sûr ! Mais pour une bibliothèque municipale : 70 titres sur 947, c'est une proportion assez importante. C'est surtout dans les secteurs « privilégiés » que nous avons le plus de périodiques étrangers; il s'agit donc essentiellement de revues universitaires. Par ailleurs nous sommes abonnés à quelques magazines d'actualité comme News week, Time, le Spiegel...

BBF. Quelle est la part respective de ces différentes sortes de périodiques ?

ML. La presse d'information générale pour laquelle a été installée une salle d'actualité compte une quarantaine de titres nationaux ou locaux. Son développement est récent, puisque jusqu'en 1982, le seul quotidien reçu était Le Monde. Nous en avons 8 maintenant, qui sont très consultés; les gens ont très vite pris l'habitude de venir à la bibliothèque lire le journal.

Le reste des titres vivants peut se diviser en deux grands ensembles : les magazines spécialisés et les périodiques locaux, qui représentent environ 250 titres, et les quelque 600 revues universitaires. Cela fait un rapport de 1 à 2 en faveur de ces dernières.

BBF. Et les annexes ?

ML. Les titres qu'elles proposent ne se retrouvent pas à la centrale; ce sont des périodiques pour enfants (nous n'avons pas de section enfantine, ici), des magazines concernant la vie quotidienne (Femme pratique, Système D, etc.) Ces fonds de périodiques sont de toute façon très très limités par le manque de place. Certaines ont une spécialité qui oriente le choix des périodiques : c'est ainsi qu'on trouve un ensemble important de titres pour enfants à l'Heure joyeuse, une dizaine de titres concernant les personnes âgées à l'annexe de l'Université inter-âges, des revues concernant la famille et la formation professionnelle à l'annexe Saint-Louis.

Il y a un gros effort de coopération et de coordination à faire. Pour l'instant, nous sommes en mesure de signaler aux lecteurs de la centrale les titres disponibles dans les annexes (ils figurent dans le fichier des périodiques); d'un autre côté les annexes disposent de la liste annuelle des périodiques en cours et peuvent ainsi renvoyer les lecteurs vers les collections de la centrale. Nous avons ainsi pris conscience du réseau, mais il faudrait aller plus loin dans sa mise en oeuvre. Un exemple : les annexes dans un souci de « coller » au plus près aux demandes de leurs lecteurs, ont tendance à changer de titres très souvent. Cela part du fait très réel que beaucoup de ces magazines d'activités (Cent idées, Système D) finissent par se répéter et après quelques années intéressent moins le public. Je pense qu'il y aurait avantage à coordonner ces changements entre les différentes annexes.

Périodic' expo

BBF. Revenons à la bibliothèque centrale. Comment les collections de périodiques sont-elles présentées au public ?

ML. Un certain nombre de périodiques sont mis en accès libre dans la salle d'actualité et dans la salle de lecture attenante. Mais je souhaiterais, si j'en avais la possibilité, organiser un coin pour la lecture des magazines avec des chauffeuses et des tables basses. Je pense que cela favoriserait une utilisation des périodiques qui ne s'accorde pas avec l'ameublement « salle de lecture ». C'est quand même difficile de lire Rustica ou l'Express à une table de travail... Je rêve donc de chauffeuses confortables, mais cela enlèverait des places dans les salles de lecture et l'image de la bibliothèque de travail est encore importante ici. Quoi qu'il en soit, les lecteurs peuvent consulter directement les derniers numéros de 310 périodiques.

BBF. Cela représente environ un tiers des titres reçus par la bibliothèque. Comment est fait le choix ?

ML. Nous mettons en accès direct les périodiques destinés au public le plus large : la presse d'information générale, les magazines spécialisés dans les domaines les plus divers et les périodiques locaux. Ils sont très demandés et supposent d'être lus sur le moment, dans le mois de leur parution ; quelques mois plus tard, ils ont perdu une grande part de leur intérêt : l'accès indirect est difficilement compatible avec une consultation courante de ce type. Il y a un deuxième niveau de sélection rendu nécessaire par le manque de place : parmi tous les périodiques entrant dans les catégories exposables, nous exposons les plus demandés. C'est également au nom de ce critère - des demandes particulièrement fréquentes - que nous faisons quelques entorses au précédent principe en exposant quelques revues universitaires comme la Revue française des sciences politiques ou Droit social.

Au-delà des principes, les problèmes de choix sont toujours délicats, car nous en sommes arrivés au point où exposer une nouvelle revue signifie en retirer une ancienne. Or, il est quelquefois gênant de retirer un titre, car c'est presque automatiquement perçu comme un désabonnement par les lecteurs. Il y a ainsi un certain nombre de périodiques pour lesquels je n'ai pas encore réussi à dégager de la place.

BBF. Par exemple ?

ML. Tous les domaines sont plus ou moins représentés dans cet ensemble, mais il y a des domaines plus « en pointe » que d'autres. Je suis de près ce qui se publie sur les questions sociales, je viens de mettre Différences dans la salle d'actualité. Sur un autre plan, nous avons exposé toute une série de magazines de microinformatique pour répondre à l'intérêt suscité par l'expérience Télétel 3V à Versailles. Nous recevons aussi beaucoup de revues de poésie pour lesquelles nous souhaiterions faire un effort : mais là, il faut reconnaître que nos tentatives de promotion sont peu couronnées de succès ! Leur coin reste toujours dans un ordre parfait... Dans un autre ordre d'idées, une revue comme Jeux et stratégies, qui correspond à un engouement récent, devrait être exposée ; ça n'a pas de sens de la stocker. Pour équilibrer, j'ai enlevé quelques titres dans des secteurs peu demandés comme la religion.

Voies d'accès

BBF. Il y a donc une partie importante, - majoritaire - de périodiques dont tous les exemplaires sont en magasin. Quels moyens mettez-vous à la disposition des lecteurs pour leur en faciliter quand même l'accès ?

ML. Il y a bien sûr un catalogue des périodiques, auquel je travaille depuis trois ans et qui contient tous les titres vivants et presque tous les titres morts maintenant. C'est un instrument de travail indispensable pour nous, mais indubitablement ce n'est pas le meilleur moyen d'accès pour le public. J'ai un peu simplifié leurs notices par rapport aux normes, mais il n'en reste pas moins que les lecteurs ont du mal à s'y retrouver : Il faut reconnaître avec exactitude les éléments d'un titre pour le retrouver dans l'ordre alphabétique (la Revue du droit public et non la Revue de droit public). On est alors tenté de multiplier les renvois pour aider la recherche mais en réalité, en « gonflant » le fichier artificiellement, cela aboutit au résultat contraire. Et les mentions sur l'état des collections sont encore plus mystérieuses. Ce fichier reste donc un moyen d'accès secondaire, mais nous proposons deux autres moyens : les sommaires et le dépouillement.

BBF. Pouvez-vous nous en parler plus longuement ?

ML. Oui. Pour 95 revues, nous avons mis à la disposition du public les sommaires des cinq dernières années. Il s'agit là d'un ensemble de titres pris plutôt parmi ceux qui ne sont pas exposés : j'ai sélectionné les plus demandés en me fondant sur des statistiques. Le but de la manœuvre est d'éviter les demandes « à l'aveuglette » trop fréquentes, c'est-à-dire d'épargner, dans toute la mesure du possible, aux magasiniers de déplacer pour une demande l'année entière d'un périodique. Les lecteurs disposent ainsi d'une information sur le contenu de ces revues sur plusieurs années, ce qui permet aussi des recherches thématiques. Les titres concernés sont surtout des revues de type universitaire, mais il y a aussi des revues d'intérêt plus général auxquelles s'attache une utilisation rétrospective, les revues de cinéma par exemple. On a là, avec les sommaires, une solution intermédiaire entre l'exposition de numéros et le dépouillement, plus proche de ce dernier cependant dans le choix des titres.

BBF. Nous en arrivons donc au dépouillement...

ML. Oui. Le dépouillement régulier des périodiques (272 en 1984) représente tant par sa gestion que par son utilité la tâche la plus importante du service.

BBF. Et de quel type de périodique s'agit-il ?

ML. Ils sont de plusieurs sortes. Des revues très spécialisées, très pointues comme la Revue française d'histoire d'Outremer, Les Cahiers de civilisation médiévale, qui représentent environ 1/5e de l'ensemble. Le reste est constitué par des revues spécialisées, elles aussi mais accessibles à un public plus large, les étudiants et les enseignants en particulier, et non pas seulement les chercheurs spécialistes du domaine. Nous nous efforçons de couvrir tous les domaines de la connaissance tout en privilégiant nos spécialités : Versailles et sa région, l'histoire en général et les XVIIe et XVIIIe siècles en particulier, la musique, l'art, le droit et, dans une moindre mesure, la presse professionnelle.

Et l'actualité ?

BBF. Il s'agit là d'un dépouillement d'études. Comment traitez-vous l'actualité ?

ML. Si on entend par traitement de l'actualité le dépouillement de la presse d'information générale quotidienne ou hebdomadaire, nous ne faisons rien ou pratiquement rien dans ce domaine. Nous ne tentons pas de suivre les événements au jour le jour ou chaque semaine; c'est un travail démesuré, tout à fait au-dessus de nos forces et, à mon avis, peu adapté à l'utilisation des périodiques pratiquée ici par le public. La seule tentative que j'ai faite dans ce domaine : constituer un dossier de presse sur le sommet des chefs d'Etat à Versailles en juin 1982, n'a pas eu un écho très encourageant : j'ai passé un temps considérable à rassembler et à organiser une centaine de coupures de presse pour un dossier qui a été consulté par deux personnes ! Cela donne à réfléchir...

Mais nous ne laissons pas tomber pour autant les problèmes d'actualité. Le dépouillement des périodiques spécialisés dans les questions économiques et sociales, des revues de politique française ou internationale permet de « sortir » des mises au point intéressantes, plus riches que ce que l'on peut trouver dans un article de quotidien ou d'hebdomadaire, sur des sujets qui ont trait à l'actualité, et sans que les délais soient trop étirés. On a pu trouver rapidement sur la guerre des Malouines, sur les événements au Tchad, les lois Auroux, le référendum, le statut des fonctionnaires, donc sur des problèmes d'actualités, des références tirées notamment d'une partie laissée habituellement de côté dans les revues d'études politiques, la chronique.

Cela suppose une grande attention aux questions qui sont « dans l'air », mais au bout du compte nous sommes ainsi en mesure de proposer une information régulière adaptée au niveau des demandes du public qui fréquente la bibliothèque centrale.

Il est cependant un aspect qui nous échappe, c'est l'iconographie, qui se trouve, elle, dans les hebdomadaires; or, nous avons choisi de ne pas les conserver. Il y a là une perte d'informations certaine, mais dans l'état actuel des choses nous ne pouvons ni tout exploiter, ni tout conserver.

Partage des tâches

BBF. Comment s'organise le travail ?

ML. On peut distinguer deux formes de travail : un dépouillement ponctuel pour faire face à des demandes guidées par l'actualité et le dépouillement régulier des 272 revues. La première reste très occasionnelle car un choix de quelque 300 titres assure en lui-même une bonne couverture dans tous les domaines. C'est à l'arrivée des numéros que j'extrais éventuellement des revues non dépouillées les références d'articles sur des sujets pour lesquelles la documentation est pauvre ou inexistante. Ainsi, j'ai sorti récemment de la revue Echange et projets, un article sur le programme Esprit, consacré à la coopération informatique en Europe. Le dépouillement systématique, lui, est réparti entre une dizaine de personnes, selon les intérêts et les compétences de chacun. Cela correspond à des masses de travail variables selon les personnes, la plus grosse part étant prise par les 4 conservateurs qui y consacrent environ 1/3 de leur temps. Ce schéma « réparti » est, à mon avis le meilleur atout du dépouillement pour évoluer : il est mené de front avec d'autres activités, service public ou acquisitions d'ouvrages, qui permettent de l'ajuster aux demandes du public et d'éviter la redondance avec l'information déjà apportée par d'autres documents. Par exemple, j'ai négligé dernièrement un certain nombre d'articles qui reprenaient à peu près exactement le contenu d'un livre d'Edgar Pisani sur le Tiers monde.

Par ailleurs, nous observons une grande souplesse dans les attributions, qui sont revues quand les gens changent mais aussi quand les revues changent, quand elles correspondent moins à notre usage.

BBF. A ce propos, le dépouillement de périodiques s'inscrit dans une longue tradition à Versailles. Alors, continuité ou évolution ?

ML. Oui, effectivement, c'est une longue tradition; mais le travail se poursuit sur d'autres bases. Il était fait un travail considérable et systématique : les revues n'étaient pas dépouillées mais « épouillées ». Maintenant, nous sommes en retrait pour le nombre de revues, et ce nombre continue à diminuer. Je dirais que la façon dont on dépouille aujourd'hui est plus « cool »... Elle est tout aussi soigneuse, mais avec des objectifs différents : renoncer à l'exhaustivité pour mieux s'adapter aux demandes du public. Nous n'hésitons pas à laisser de côté des articles longs s'ils concernent des sujets rebattus et à retenir un article de trois pages présentant un point de vue ou une synthèse inédite. D'autre part, nous disposons de quelques solutions de rechange pour rendre accessible le contenu des périodiques.

Quand un périodique ne nous semble plus mériter un dépouillement régulier, nous avons la ressource de le traiter par les sommaires tout en gardant un oeil sur lui pour des sujets occasionnels. C'est ce qui vient de se produire pour la Revue française de pédagogie qui publie des articles maintenant trop pointus pour nous. Il y a des domaines qui sont en perte de vitesse parce que moins demandés ici; nous sélectionnons alors plus sévèrement les revues à dépouiller; je pense au Moyen-âge ou, dans un autre ordre d'idées, aux revues professionnelles. Nous partons de l'idée que ce travail qui est une réponse à la demande du public doit être comme elle, vivante donc évolutive. D'autre part, il est hors de question de gaspiller 5 000 heures de travail par an.

BBF. 5 000 heures de travail ?

ML. Oui, c'est le nombre auquel je suis parvenue après m'être livrée à une évaluation assez serrée prenant en compte non seulement l'opération intellectuelle du dépouillement mais aussi le temps de la personne qui dactylographie et celui du magasinier qui range les numéros en fin de circuit. C'est un travail considérable.

Toujours s'adapter à la demande

BBF. Est-ce que justement, cela n'entraîne pas la tentation de laisser de côté ou de réduire fortement cette activité, quand d'autres tâches, comme le catalogage des ouvrages par exemple, prennent du retard.

ML. C'est vrai que la tentation existe; mais je pense qu'il faut tout faire pour maintenir cette tradition. Il serait dommage de stocker ce nombre impressionnant de périodiques sans pouvoir exploiter la source d'informations qu'ils représentent. Il faut faire vivre ce fonds autrement qu'en « faisant de l'épicerie » - mes produits sont-ils frais ? Il faut cependant éviter le dépouillement pour le dépouillement et s'adapter aux demandes.

D'autre part, c'est un aspect intéressant du travail interne - suivre l'actualité, suivre ce qui s'écrit dans une discipline - et je crois que les gens ici aiment bien le faire. Un autre argument en faveur du dépouillement, c'est toutes les informations bibliographiques que nous tirons de l'examen attentif et régulier des périodiques spécialisés : c'est une aide importante apportée aux acquisitions d'ouvrage de recherche et d'études dans les disciplines suivies par la bibliothèque (art, histoire, etc.). Je pense donc qu'il faut à tout prix donner aux lecteurs des moyens variés pour utiliser les périodiques. Cela signifie un certain nombre d'améliorations à apporter encore aux services que nous rendons.

BBF. Par exemple ?

ML. D'abord, j'ai voulu prendre la mesure quantitative du travail fait ici : des statistiques des consultations par bulletins sont établies depuis 1983 (cf. encadré). Cela permet notamment de mesurer la fréquence de sortie de chaque revue. Il est encore trop tôt pour en tirer des enseignements très nombreux; il faut attendre d'avoir les résultats de plusieurs années à comparer. Néanmoins cela me fournit déjà des éléments pour réorganiser le travail des magasiniers. On peut par ailleurs en tirer la conclusion provisoire que le palmarès des revues ne contredit pas fondamentalement l'image « étude » de la bibliothèque et l'hypothèse que le dépouillement régulier d'une revue entraîne sa sortie régulière... mais je ne peux pas pour l'instant en dire beaucoup plus. Un de mes projets, lorsque nous aurons achevé le catalogue par titres des périodiques, est de mettre en chantier un catalogue systématique, car nous manquons vraiment d'un instrument qui nous permette de répondre directement à une question qui nous est souvent posée : « qu'avez-vous comme périodiques sur tel sujet ? ».

Et puis, il y a un autre point sur lequel nous devons faire des efforts, c'est la « promotion » de tous ces instruments que nous mettons en place. Il faut en permanence, quand nous sommes en service public, faire connaître les fichiers, les sommaires, inciter les lecteurs à les utiliser. La signalisation, même claire, ne suffit pas. C'est la condition pour que les ressources du fonds de périodiques soient exploitées comme elles le méritent, pour que la complémentarité des différents types de documents, ouvrages et périodiques en premier lieu -soit réelle. C'est aussi le moyen de suivre les demandes du public et de s'adapter.

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