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Jacques Leenhardt

Pierre Jozsa

Lire la lecture

essai de sociologie de la lecture

avec la collab. de Martine Burgos. - Éd. Le Sycomore, 1982. - 422 p. ; 21 cm. - (Arguments critiques.) 120 F

par Élisabeth Lortic

Jacques Leenhardt, directeur du groupe de sociologie de la littérature à l'École des hautes études en sciences sociales, a publié en 1982, les résultats d'une longue enquête sociologique sur la lecture. Entreprise depuis une quinzaine d'années en collaboration avec le sociologue hongrois Pierre Jozsa (qui, décédé en 1979, n'a pu en achever la rédaction conjointe), Lire la lecture, c'est tout d'abord un double regard critique : la lecture est prise comme sujet et objet de l'enquête ; d'une part dans l'activité de lire un livre, on transforme le texte à travers l'acte de lire ; d'autre part, on fait la lecture du processus de lecture.

Conditions et origines de cette rechérche : Jacques Leenhardt commence à travailler sur les Choses de G. Perec, publié en 1965, qui pose le problème de la conciliation de l'assouvissement des désirs de consommation avec ceux de liberté. En 1966, le livre est déjà traduit en Hongrie, et l'idée de voir comment il y est reçu se met en place ; pour permettre une étude comparative entre les deux pays, un livre hongrois traduit en France rentre dans le champ de l'analyse : le Cimetière de rouille, publié en 1962 à Budapest et traduit aux « Lettres nouvelles » chez Denoël en 1966. Le choix des deux ouvrages repose sur l'analogie fondamentale suivante : l'un et l'autre travaillent sur des problèmes qui concernent immédiatement la réalité contemporaine des lecteurs des pays dans lesquels ils sont produits.

Donc pour étudier ce qui se passe quand un livre circule entre des mains très différentes, un échantillon de 250 lecteurs dans chacun des deux pays a été choisi, 250 lecteurs qui n'avaient pas lu le roman auparavant.

Il s'agit d'une situation expérimentale pour « débroussailler » le champ envisagé. En effet, Jacques Leenhardt rappelle, dans l'introduction, les préoccupations dominantes de la sociologie de la lecture à laquelle échappait la lecture de l'œuvre d'art littéraire (pour porter sur achat des livres, fréquentation des bibliothèques, dépense temps, etc.).

Jacques Leenhardt et Pierre Jozsa utiliseront une procédure classique. Les 6 échantillons seront 6 catégories socio-professionnelles : ingénieurs, para-intellectuels, employés, techniciens, ouvriers, petits commerçants. Il est intéressant de noter le choix des paraintellectuels, c'est-à-dire la mise à l'écart volontaire des professionnels du texte qui peuvent constituer en soi l'objet d'une autre recherche : la lecture de la critique, entreprise uniquement pour la critique journalistique au cours du chapitre II (p. 53 à 68).

La procédure utilisée ne favorise pas l'analyse littéraire du texte car l'hypothèse élaborée pour mener l'enquête est que le processus de lecture met en jeu une connaissance de soi et de son milieu. On recherche les niveaux de perception et de projection à propos des processus de lecture d'un texte littéraire.

Parmi les conclusions :
1) il apparaît que la position des lecteurs dans la gamme socio-démographique oriente fondamentalement les options qui caractérisent chacune de ces lectures ;
2) la comparaison des romans, national et étranger, met en évidence le rôle différenciateur à l'égard des opinions, de la réalité de référence : deux fois plus de désaccords sur les Choses en France que sur le Cimetière de rouille ;
3) le niveau de scolarité est deux fois plus discriminant que l'âge à l'égard des choix fondamentaux des systèmes de lecture ;
4) il est démontré que la proximité référentielle, le roman national, contraint le lecteur à scolarité courte à l'identification, le roman lointain « exotique » libère d'autres potentialités de lecture ; telle est la problématique dégagée par les enquêteurs qui ayant perçu que « le lecteur à scolarité longue s'abandonne à la facilité d'une lecture plate tout émaillée de stéréotypes lorsqu'il se trouve en face d'un ouvrage dont la référentialité lui échappe, se demandent pourquoi le lecteur à scolarité courte à qui les références ne font pas moins défaut, se sent justement alors en situation d'embrasser le roman d'un regard global ? Pourquoi alors qu'il a interprété les choses au niveau le plus immédiat de la paraphrase, se libère-t-il face au Cimetière de rouille... ? » ;
5) on constate que les Hongrois ne parviennent pas à échapper à la moralisation, contrairement aux Français qui ont une appréciation plus synthétique et qui analysent le roman en terme de causalité interne du livre (ce qui permet de suspendre le jugement).

Ce livre, très riche en questionnements nouveaux, malgré l'aspect peu attrayant des résultats d'enquêtes (de longues annexes donnent l'intégralité des deux questionnaires) se lit facilement pour qui s'interroge non pas sur qui lit quoi, mais qui lit quoi comment.