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Le Centenaire de la bibliothèque Tourguénev

Henri Granjard

La Bibliothèque Tourguénev a cent ans. Son anniversaire est arrivé à petits pas à travers la grisaille des années et inopinément éclaire tout notre horizon de Tourguénev. Le voici qui constitue déjà le point de départ d'une nouvelle marche en avant. Car les bibliothèques, mêmes centenaires, ne meurent pas. Elles sont encore jeunes à cent ans et se rappellent à nous, à cet âge de leur vie, pour que nous songions à leur enfance. L'évocation de ces souvenirs de leurs premières années confirme maintenant leur droit à la vie et ainsi nous pouvons aider à leur existence dans les temps à venir.

Et précisément la bibliothèque Tourguénev est une œuvre de bienfaisance destinée aux nombreux jeunes gens de Russie qui, le ventre creux ou presque creux, battaient les rues de Paris vers 1875 avec l'espoir de trouver quelque travail. Ils venaient demander à Tourguénév l'ambassadeur des lettres russes dans la capitale française de les aider. A ce propos Henri James écrit dans ses Mémoires 1 : « En général, on pouvait presque toujours rencontrer chez lui quelqu'un de ses compatriotes, de l'un ou de l'autre sexe, auquel pour une raison quelconque il s'intéressait en ce moment ». « Les proscrits et les pèlerins (jeunes gens ou jeunes filles) frappaient constamment à sa porte. Ils venaient de Zurich où le groupe de jeunes révolutionnaires s'était dissous après l'ordre du tsar, menaçant de considérer comme des émigrés, privés de tout droit, ceux des étudiants qui ne seraient pas revenus dans leur patrie après le Ier janvier 1874. Le plus grand nombre toutefois venait directement de Russie, fuyant, après l'insuccès de « la marche au peuple », la répression, les tribunaux et les prisons. Tourguénev le note dans une lettre à P.V. Annenkov 2. « Beaucoup d'entre eux venaient chez moi, conte-t-il à N.A. Ostrovskaïa. Beaucoup d'entre eux vivent dans la misère, mais chez tous il n'y a qu'une seule chanson. « Des aumônes, nous n'en voulons pas, mais donnez-nous du travail. » Je leur répondais habituellement : « Vous demandez ce qui est le plus difficile à trouver! » Car quel genre de travail demandent-ils? Des leçons ou des correspondances de presse. Ils continuent leurs études et la plupart d'entre eux ne savent que le russe. Or il y a peu de gens qui désirent apprendre le russe à Paris : un seul auditeur pour dix professeurs. Quant aux correspondances de presse, il faut être Zola pour en avoir. Ont-ils le talent de Zola ? et d'ailleurs que savent-ils de Paris? Avec l'aide de Mme Viardot, continue Tourguénev dans cette confidence de 1876 3, j'ai organisé un concert. Avec l'argent recueilli on fonda une bibliothèque russe. La bibliothèque à vrai dire n'était qu'un prétexte. Je voulais qu'ils aient un endroit, où ils puissent rester pendant quelque temps dans une pièce chauffée, où ils puissent se réunir pour n'être pas tout à fait perdus dans la grande ville 4. »

La voilà bien l'intention bienfaisante qui est à l'origine de la salle de lecture russe de Paris. Tourguénev savait par expérience que la solitude est la grande ennemie des Russes à l'étranger. Il l'avait connue bien souvent à Berlin pendant ses années d'études et ailleurs. C'est pourquoi il voulait que ses jeunes compatriotes aient un foyer, où ils trouveraient des livres russes et aussi leurs camarades russes, l'air et l'âme de leur patrie, un endroit où ils se retrouvent presque en famille, où ils puissent librement discourir, discuter et même se quereller. Tourguénev fut poussé à cette bonne œuvre par ses jeunes amis révolutionnaires des années soixante-dix surtout par son protégé G. A. Lopatine qui semble en avoir eu l'initiative. Dès le,,début de 1875 il fait envoyer des revues russes chez un certain M. Chabry, 100, rue Monge 5. Lui-même sollicite de ses amis, notamment du poète Ia. P. Polonski qu'il envoie la nouvelle édition de ses oeuvres à la salle de lecture russe 6 ». Il fait don de beaucoup d'ouvrages russes de sa bibliothèque. Il quémande également auprès des éditeurs russes ou français qu'il connaissait, de Hetzel notamment, qu'il avait en grande estime. Il fallait aussi de l'argent. Il pense alors à une matinée littéraire et musicale organisée chez Mme Viardot. A un ami russe de Paris, le philosophe positiviste, G. N. Wyroubov, fondateur avec Littré en 1867 de la Revue de philosophie positiviste, il envoie l'invitation suivante 7 :

« Très cher Grigori Nicolaévitch, samedi prochain (il faut lire : samedi en huit) 27 février 1875 dans la maison de Mme Viardot aura lieu une matinée littéraire et musicale (à deux heures exactement) avec la participation de Mme Viardot, de Mme Essipova, de Davydov, de MM. Ouspenski, Kourotchkine et de votre serviteur. L'argent obtenu sera employé à la fondation d'une salle de lecture russe pour les étudiants sans ressources. Voulez-vous prendre un billet? Son prix est de 15 F. Faites-moi-le savoir et il vous sera envoyé. L'une ou l'autre de vos connaissances ne désire-t-elle faire de même ? »

A cette matinée assistaient selon une lettre de Mme Ouspenski « toute l'aristocratie et tous les richards qui vivent ici », c'est-à-dire à Paris. La recette nette s'éleva à 1650 F, selon Tourguénev 8 mais, précise-t-il, elle n'est pas destinée aux étudiants, mais à l'organisation d'une salle de lecture où ils pourront trouver des livres russes. Le programme de la matinée devait'attirer beaucoup de gens. La partie musicale était assurée par Mme Viardot et deux de ses jeunes confrères russes qui se trouvaient en tournée à Paris : la pianiste A. N. Essipova et R. Iou. Davydov, violoncelliste et compositeur qui dirigea le conservatoire de Saint-Pétersbourg à partir de 1876. De la partie littéraire s'était chargé Gleb Ouspenski qui lut un de ses récits, Le Délégué du village. Tourguénev lui-même, choisit Une Voiture vient (Stouchit) dont le Temps venait de publier la traduction française. Les « aristocrates et les,richards » de Paris avaient donc fait de leur mieux pour remplir la caisse de la bibliothèque.

La présence à Paris de son ami A. F. Pissemski et du grand pianiste Anton Rubinstein amena Tourguénev à risquer sa chance dans une seconde matinée. Elle eut lieu le 14 mai 1875 avec la collaboration de ces deux artistes, de Mme Viardot, de son fils Paul,, un violoniste de talent, et de Tourguénev qui lut Relique vivante et le Hamlet du cercle de Chtchigri. Pissemski, lui, lut probablement des passages de son roman qui venait de paraître, Les Petits bourgeois. Tourguénev confie à un ami que cette seconde matinée eut un succès plus grand que la première où pourtant tous les billets ayant été vendus; il avait eu peur de ne pas « caser » tout le monde 9.

Les deux matinées avaient rapporté 4 200 F et la situation financière de la salle de lecture était florissante 10. A la fin de mai de cette année Tourguénev reçut un livre sous le titre A. S. Pouchkine d'un auteur anonyme. En réalité l'auteur de ce livre dont la 2e édition avait paru en 1864, n'était autre que son vieil adversaire des années soixante, N. G. Tchernychevski. Il le donne, après l'avoir lu, à la bibliothèque russe, avant de repartir pour sa cure en Bohème. La salle de lecture s'équipait ainsi activement grâce aux dons de Tourguénev et de ses amis, grâce à ses achats en Russie et aux abonnements qu'il souscrivait aux périodiques russes, dont le plus important pour l'écrivain était naturellement Le Messager de l'Europe, la revue de son ami M. M. Stasioulévitch qui publiait ses oeuvres nouvelles depuis près de dix ans. Ainsi se constitua la bibliothèque russe, due à l'initiative de G. A. Lopatine, à l'activité diligente et éclairée de Tourguénev aidé par d'autres russes de Paris (les violonistes N. V. Galkine et G. 10 Véniavski, le peintre N. D. Polénov, le poète et journaliste N. St. Kourotchkine). L'appartement de M. Chabry, où avaient été reçus les premiers envois de Russie, trop éloigné et probablement peu commode, avait été remplacé par un autre, premier vrai local, 4, rue Victor-Cousin, situé tout près de la vieille Sorbonne. C'est là, sans doute, que Tourguénev fit visite à sa bibliothèque un jour de 1876, comme il le raconte à N. A. Ostrovskaïa : « Je suis passé récemment chez eux, là-bas. Saints du ciel! Quelle saleté! Quel chaos 11! » Mais Tourguénev était indulgent pour ce désordre de la jeunesse. Ces jeunes gens ne pouvaient se tirer d'affaire seuls. Il fallait les aider à nouveau.

Il demande à E. Zola, correspondant parisien grâce à lui du Messager de l'Europe, de donner son concours à une nouvelle matinée dans la maison de Mme Viardot toujours prête à organiser un concert en faveur d'une bonne œuvre que patronnait son ami le grand écrivain russe. Zola, bien connu alors en Russie par ses correspondances dans Le Messager de l'Europe devait attirer les Russes de Paris « comme le miel les mouches ». Voici d'ailleurs ce qu'il écrivait à Zola, avec qui il était en fort bonnes relations 12 :

50, rue de Douai

Mercredi (31 mars-12 avril 1876)

Mon cher ami,

Je viens à vous avec la demande suivante : seriez-vous homme à lire un petit fragment de vous (8 à 10 minutes) à une matinée musico-littéraire que nous sommes en train d'organiser pour les pauvres étudiants russes qui se trouvent à Paris et qui aurait lieu dimanche (dans dix jours) à la maison de la rue de Douai ? Votre nom sur l'affiche (rien de public) attirerait mes compatriotes, comme le miel les mouches. Je lis aussi quelque chose, Mme Viardot chante, etc. Si c'est possible, répondez-moi et indiquez-moi le fragment, pour qu'on puisse le mettre sur le programme. Si c'est impossible, eh bien! nous nous résignerons... le cœur gros.

Tout à vous, Iv. Tourguénev.

P.S. Cela se ferait à 3 heures.

Zola ne pouvait refuser à son protecteur et même tuteur littéraire de collaborer avec lui pour aider les étudiants russes de Paris. On imprima donc « le programme », on envoya un exemplaire à Flaubert qui le rendit à Zola, à qui Tourguénev expédia une petite lettre 13, lui proposant d'aller chez lui le lendemain pour une brève répétition. On avait déjà fixé le prix du billet à 20 F et non plus à 15 14. Zola avait choisi pour la matinée de lire la scène entre Miette et Sylvestre tirée de La Fortune des Rougon, publiée en 1871 15. Plus de 200 personnes se pressaient à la « matinée », remise en définitive au lundi 24 avril.

Malgré ses adversaires en Russie, malgré de « faux amis », qui tâchaient d'entraver la campagne des « matinées » en faveur de la bibliothèque russe fondée en 1875, Tourguénev était arrivé à ses fins. La salle de lecture russe était « mise en selle »... si l'on peut dire.

Plus tard la matinée musicale avait pris un autre caractère. La dernière qu'il organisa eut lieu le mardi 26 mai 1879. Ce fut cette fois, d'après le programme, au profit des Russes sans ressources. On ne pensait plus, semblait-il, aux seuls étudiants russes, mais à tous les Russes indigents de Paris. Peut-être ne voulait-il pas avoir l'air de protéger les jeunes révolutionnaires russes qui se cachaient dans notre capitale. Il les aidait cependant, même au déclin de sa vie 16. A partir de cette époque son activité se ralentit à mesure que sa maladie s'aggrave. Le voyage en Russie marque la fin triomphale de sa carrière littéraire. Le 9 juin 1880 une brève lettre de Moscou mentionne les premières atteintes de sa dernière maladie : le cancer de la moelle épinière, qu'il prend tout d'abord pour une crise de rhumatisme. « J'ai eu une crise de rhumatisme bien désagréable dans l'épaule droite et dans le dos. Cela m'interdit de sortir d'ici en voiture, comme je l'aurais voulu 17... »

L'écrivain était entré dans « la vieillesse définitive » 18. « Je suis devenu vieux, vieux » avoue-t-il  4; maintenant il ne s'intéressait plus à quoi que ce soit.

La bibliothèque, sa bibliothèque devenue après sa mort, en 1883, la bibliothèque Tourguénev, s'agrandissait peu à peu. En 1900 elle comptait déjà 3 500 volumes, y compris revues et journaux; en 1913, à la veille de la guerre de 1914, elle en possédait déjà II 850. La guerre et surtout la révolution russe firent affluer à Paris les nouveaux émigrés russes et, avec eux, les ouvrages russes et les visiteurs de la bibliothèque. En 1925 il y avait 30 400 volumes et en plus 10 ooo volumes de revues. Ces livres n'auraient plus tenu dans le local du début, au 4 de la rue Victor-Cousin. Et d'ailleurs la Sorbonne s'étant agrandie à la fin du siècle, les livres avaient dû partir en d'autres lieux. Restée proche du quartier latin, la bibliothèque se logea au 7 de la rue Berthollet. Elle se trouva ensuite, toujours à l'étroit, 20, rue de la Glacière, 328, rue Saint-Jacques, puis 9, rue de Val-de-Grâce. En 1937 finalement la Préfecture de la Seine lui attribua un grand local au 13, rue de la Bûcherie. Peu avant la seconde guerre mondiale, ses nombreux lecteurs y trouvaient 100 ooo volumes, dont les publications périodiques russes depuis 1875 étaient la partie la plus précieuse.

Mais tout cela disparut pendant la guerre. Dans Paris occupé, Rosenberg était roi. Dès septembre 1940 il fit main basse sur ce trésor auquel seule la race élue avait droit: envoyé en Allemagne, il n'arriva jamais à destination.

On put heureusement grâce aux dommages de guerre loger la nouvelle bibliothèque dans un bâtiment neuf qui s'élève au II, rue de Valence, au bas de la rue Mouffetard, non loin des Gobelins. Les collections précieuses y furent reconstituées dans la mesure du possible par des achats et grâce aux dons généreux des Russes de Paris. Depuis quelques années en outre la Préfecture de Paris lui porte un grand intérêt. C'est dans ce cadre nouveau que vit encore le souvenir de I. S. Tourguénev avec ce qu'il y avait de plus noble en lui, son amour indéfectible de sa patrie, dont le symbole est cette bibliothèque qu'il a créée avec tous ces livres qui montent autour du visiteur une garde silencieuse et solennelle.

  1.  (retour)↑  I. S. Tourguénev dans les souvenirs de ses contemporains, Moscou, 1969, t. II, p. 338 (en russe).
  2.  (retour)↑  Œuvres complètes d'I. S. Tourguénev en 30 volume. Correspondance, t. XI. Lettre n° 3731 du 30 octobre 1875.
  3.  (retour)↑  I. S. Tourguénev dans les souvenirs... op. cit., p. 95
  4.  (retour)↑  Ibid.
  5.  (retour)↑  Correspondance, t. XI. Lettre n° 3532 du 18 janv. 1875 à M. M. Stasioulévitch et la lettre n° 3533 de la même date à A. V. Toporov.
  6.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 3586 du 2I mars 1875.
  7.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 3553 du 17 février 1875.
  8.  (retour)↑  Ibid., Lettre n° 3575 du 14 mars 1875 à A. F. Onéguine.
  9.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 3642 du 22 mai 1875 à P. V. Joukovski et n° 3563 du 27 février 1875 à Fanny Tourguénev, fille de N. I. Tourguénev.
  10.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 3649 du 25 mai 1875.
  11.  (retour)↑  I. S. Tourguénev dans les souvenirs... op. cit., p. 95.
  12.  (retour)↑  Correspondance, t. XI. Lettre n° 3914 du 12 avril 1876.
  13.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 3917 du 17 avril 1876.
  14.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 3919 du 19 avril 1876 à G. A. Vyroubov.
  15.  (retour)↑  Témoignage de S. L. Kliatchko.
  16.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 5225 du 23 juillet 1880 à E. Ja. Kolbasin.
  17.  (retour)↑  Ibid. t. XII, 2. Correspondance. Lettre n° 5185 du 9 juin 1880 à N. A. Chtchepkine, son intendant.
  18.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 5225 du 23 juillet 1880 à E. Ja. Kolbasin.
  19.  (retour)↑  Ibid. Lettre n° 5033 du 9 décembre 1879, à E. V. L'vova.