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Nécrologie

Edmond Guérin (1926-1974)

M. Guérin est décédé subitement, en pleine action, à 48 ans, le 22 février 1974. A ses obsèques célébrées d'abord à Arras le 26 février puis le lendemain à Gascozcgnolles (Deux-Sèvres) où il a été inhumé, les bibliothécaires vinrent nombreux. Interprétant les sentiments de tous leurs collègues, M. Caillet, inspecteur général des bibliothèques, au nom de la Direction des bibliothèques et de la lecture publique, et M. Pierrot, conservateur en chef du Département des imprimés de la Bibliothèque nationale, au nom de l'Association des bibliothécaires français, retracèrent les grandes lignes de sa carrière et exprimèrent la profonde et unanime émotion causée par sa brutale disparition. Nous reproduisons ici l'essentiel de l'allocution prononcée par M. Caillet.

Né le 18 août 1926 à Vouille (Deux-Sèvres) d'une famille de cultivateurs, Edmond Guérin s'orienta d'abord vers cette carrière d'enseignant qui devait être aussi celle de sa femme. Mais il fut très vite tenté par la lecture publique rurale alors que celle-ci prenait un premier et encore timide essor dans un certain nombre de départements sous l'impulsion de la jeune Direction des bibliothèques. Dès la fin de son service militaire, obéissant à cette vocation qui sera le guide exigeant, mais aimé, de toute sa vie, il obtiendra d'être détaché à la Bibliothèque centrale de prêt des Deux-Sèvres où il entrera en fonctions le Ier octobre 1949. D'entrée de jeu, ce solide garçon de 23 ans manifesta au plus haut degré les qualités humaines, la passion du bien public, le bon sens, l'intelligence du véritable rôle des bibliothèques dont il ne cessera dès lors de donner d'innombrables preuves durant les 25 ans de sa trop courte carrière.

De la valeur de celui qui venait, avec sa foi communicative dans l'éducation populaire et la lecture, d' « entrer en bibliothèque », comme on entre en religion, son dossier individuel que je viens de parcourir avec émotion pour retrouver quelques dates de sa vie de bibliothécaire, contient des témoignages nombreux et unanimes. Je n'en citerai qu'un, celui du conservateur qui, à Niort, dirigea ses premiers pas dans la cité des livres : « C'est un fonctionnaire de valeur...; son dévouement à la cause de la lecture publique et de l'éducation populaire est total; sa puissance de travail est grande; il a le sens de l'administration; il possède une culture générale au-dessus de la moyenne, que sa curiosité d'esprit continue d'enrichir; il a une influence manifeste sur la jeunesse et le monde enseignant... dont il est très écouté ». Il n'y aura par la suite rien à changer dans cette appréciation qui le situait, dès le début, à un niveau exceptionnel.

En 1956, un service départemental de lecture publique est créé dans le Pas-de-Calais sous forme d'une association pourvue, à sa naissance, de crédits et de personnel par le Conseil général aidé par le Ministère de l'Éducation nationale; il fallait à ce « bibliobus » appelé, espérait-on à un brillant avenir, un directeur capable d'assumer la lourde tâche d'organiser le service et de l'engager rapidement dans la voie du succès. A la demande du préfet, M. Phalempin, la Direction des bibliothèques mit à la disposition de l'association un poste de bibliothécaire contractuel; le II juin 1957, M. Guérin l'ayant obtenu, entrait en fonctions. Il allait rapidement donner toute sa mesure, d'abord dans le cadre du bibliobus départemental, puis, quand le service fut, en 1966, transformé en bibliothèque centrale de prêt pour permettre une plus large participation de l'État aux dépenses de fonctionnement, en prenant la tête de cette dernière.

Ce que fut son œuvre, comment, en 17 ans, grâce à un labeur acharné, il fit de cette bibliothèque la première de nos bibliothèques centrales de prêt, il suffira de quelques chiffres pour le montrer : aujourd'hui, ce service, avec les 40 personnes qui assurent son fonctionnement, dessert à partir des trois centres d'Arras, de Boulogne et de Lillers, en partant d'un fonds de 314 000 volumes, transportés par 12 bibliobus dans 884 communes, 1 ooo écoles, 23 mairies, 16 bibliothèques municipales; en 1973 plus d'un million de volumes ont été mis en dépôt ou empruntés en prêt direct. L'intense activité dont témoignent ces résultats, l'appui et les conseils qu'étaient assurées de trouver auprès de lui les municipalités désireuses de créer ou de développer leur bibliothèque, ne suffisaient pas à absorber toute l'énergie dont débordait M. Guérin; animateur de sociétés, il apportait de surcroît un concours précieux à cet enseignement professionnel des futurs bibliothécaires dont il avait mesuré l'importance, tant à Arras même qu'à Lille et à Paris; soucieux aussi des conditions de vie des bibliothèques et de leur personnel, hanté par le problème de leur avenir, il prenait une part active à l'élaboration de celui-ci au sein de l'Association des bibliothécaires français, dont il présidera l'importante section de lecture publique.

Cette œuvre considérable, M. Guérin a eu le don de la réaliser en y faisant concourir en une parfaite entente dont il était l'artisan et le commun dénominateur, aussi bien les autorités départementales que l'administration centrale. La totale confiance qu'il inspirait aux élus et aux représentants des ministères, il en jouissait aussi tant auprès des bénéficiaires de ses dépôts et de ses prêts que de ses collaborateurs qu'il appréciait et faisait apprécier et dont, malgré la variété des origines et des statuts, il avait fait un corps uni, conscient de sa mission et efficace.

Brutalement arrêté en pleine force, en pleine action, alors qu'il avait en tête tant de projets séduisants, M. Guérin quitte aujourd'hui pour la dernière fois cette terre de l'Artois à qui il a donné le meilleur de lui-même, pour aller reposer sous le ciel poitevin qui fut celui de son enfance. Mais, comme on peut le lire sur les murs de certaines bibliothèques anciennes, « vivunt in libris homines superstites sibi »; valable pour les auteurs de tous ces ouvrages qui peuplent nos rayons, cette sentence est applicable aussi à ces hommes du livre par excellence que sont les bibliothécaires; elle lui convient particulièrement à lui qui, en si peu de temps, a tant engrangé de volumes pour pouvoir les prodiguer à tous ceux qui, consciemment ou non, en attendent la venue sur les chemins de la connaissance.

Au moment de dire à M. Guérin au nom de ses collaborateurs ici présents, de ses collègues, si nombreux, qui ont tenu à lui rendre avec émotion une dernière visite, de tous ceux qui furent sur le champ de bataille de la lecture ses camarades de lutte et ses compagnons d'espérance, cet adieu qui est pour nous tous un déchirement, je ne puis m'empêcher de penser que longtemps encore, du pays minier aux côteaux du Boulonnais, c'est un peu de son âme fraternelle qui, dans chaque livre apporté par les bibliobus, s'offrira à la chaude amitié d'un lecteur.