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La Conférence de Londres sur la classification

Juin 1963

D. J. Foskett

Les débats du « Classification research group » ont porté principalement jusqu'à présent sur l'élaboration de plans de classification spécialisés, c'est-à-dire de classifications qui, partant d'un sujet donné et considérant les documents utilisés par les spécialistes de ce sujet, dressent des listes qui permettent au documentaliste et au bibliothécaire de classer des documents de façon que l'information en soit aisément accessible. Les membres du C.R.G. ont établi vingt plans environ, certains en usage dans l'industrie privée, d'autres plus largement utilisés. Depuis quelques années cependant, notre attention s'est spécialement portée sur le problème de ce qu'on appelle les « disciplines marginales », disciplines qui ne font pas directement partie de la spécialisation en question mais qui, néanmoins, apparaissent régulièrement dans les documents qui en relèvent. Par exemple, dans les documents qui concernent l'industrie des emballages (« containers »), on trouve constamment des références aux produits emballés (« packs ») dans les emballages. Par conséquent, dans une classification portant sur ce sujet, nous devrons faire figurer les termes se référant aux produits emballés; pour parler le langage de la théorie moderne de la classification, nous devrons avoir une « facette » : produits emballés. Comme, à l'heure actuelle, à peu près tout peut être emballé, cela signifie que nous pourrons, dans le cadre très limité de notre spécialisation, avoir affaire à la technologie dans son ensemble. Celle-ci cependant serait, dans le cas présent, la « facette » secondaire, puisque le but principal du plan est de fournir une classification pour l'industrie de l'emballage et que l'emballage est par conséquent la « facette » principale.

Dans l'élaboration de nos classifications spéciales, nous nous sommes rendu compte que, dans presque tous les cas, un problème similaire se fait jour; nous devons tenir compte d'une partie beaucoup plus vaste du champ des connaissances que celle qui aurait pu sembler être réellement au cœur de la spécialisation. Cela a amené les membres du C.R.G. au cours des dernières années à se préoccuper plus activement de l'édification d'une théorie pour une classification générale. Nous sommes arrivés à la conclusion qu'un tel plan ne pourrait être, comme on l'avait parfois suggéré, une simple collection de schémas spécialisés, mais qu'il devrait être un seul tout complet qui donnerait une ossature pour classer les sujets spécialisés ainsi que les disciplines marginales intéressant l'utilisateur d'une bibliothèque spécialisée.

Dans mon dernier ouvrage 1, j'ai fait observer que notre méthode antérieure, qui consiste à partir d'une discipline donnée et à l'étendre, est une façon tout à fait erronée d'aborder le problème, que les plans spécialisés, loin d'offrir la seule solution possible au problème de la documentation, sont en réalité des déformations qui ne peuvent en aucun cas atteindre le succès par elles-mêmes. Un terme unique, une « entité », peut figurer dans plusieurs contextes. Un « enfant » par exemple peut être étudié du point de vue de la médecine, de la psychologie, de l'éducation, de l'art, de la musique, etc... Le plan de classification spécialisé tente de rassembler à une seule place tous les contextes dans lesquels une seule entité peut figurer. Un plan général par contre devra séparer ces contextes différents et les recenser seulement sous leur « facette » principale. Pour indexer les documents, naturellement, nous devrons emprunter à tous les endroits appropriés de la classification. Mais nous n'aurons pas besoin de faire une classification de presque toutes les connaissances pour chaque spécialité en particulier.

Les débats du C.R.G. ont abouti certes à des idées et à des théories du plus haut intérêt mais nous n'avons pu faire de progrès appréciables sur le plan pratique, faute de fonds et de personnel. Une seule personne est capable de s'attaquer à l'élaboration d'un plan de classification spécialisé parce qu'elle laisse généralement de côté les sujets marginaux ou parce qu'elle les aborde seulement de manière limitée. Quand ce plan s'avère insuffisant, comme à la bibliothèque de l'« English Electric » par exemple, il est pris en main par une équipe à temps complet et il est développé autant que l'exigent les besoins de l'organisme. Le plan de classification de l'« English Electric » par exemple était à ses débuts une classification portant sur les réacteurs nucléaires, il a fini par être une classification pour toutes les sciences de l'ingénieur. Le C.R.G. était donc, en fait, dans une impasse.

C'est alors qu'une autre tentative commença de porter ses fruits. Quelques années auparavant, la « Reference special and information section » de la « Library association » avait tenu une conférence dont la classification avait été l'un des thèmes de discussion. La conférence demanda au « Research committee » de la « Library association » d'entreprendre l'étude d'un nouveau plan général de classification, la plupart des participants à la conférence ayant estimé qu'aucun de ceux qui existaient ne répondrait à leurs besoins dans les domaines spécialisés de la documentation. Le « Research committee » avait inclus cette proposition dans son programme et en avait déjà débattu avec le « Classification research group ». Il avait commencé à chercher des fonds afin de lancer une étude exhaustive. La publication du rapport de l'OTAN consacré à l'accroissement de l'efficacité de la science occidentale servit d'argument convaincant car les scientifiques qui avaient fait partie du comité auteur du rapport avaient discuté des difficultés rencontrées dans la documentation et suggéré que l'OTAN entreprenne l'élaboration d'un nouveau plan de classification.

Le « Research committee » prit contact avec le Bureau du « Science adviser » de l'OTAN, et après de nombreux débats, la « Library association » reçut finalement, du fonds de recherches de l'OTAN, une subvention de 14 000 dollars pour l'étude d'un nouveau plan général de classification et l'élaboration d'au moins un plan type. Sur la demande de l'OTAN, on convint que le travail, tout en étant fait en Angleterre, bénéficierait des commentaires et des avis d'experts d'autres pays, afin que le nouveau plan ait autant que possible une audience internationale. On proposa de réunir des experts à Londres pour parvenir, dans la mesure du possible, à un accord international sur la conduite et les buts de la recherche.

La conférence eut lieu les 20 et 21 juin 1963 et rassembla douze membres du C.R.G. et six visiteurs étrangers. De nombreux autres bibliothécaires intéressés par le sujet et des professeurs de bibliothéconomie assistèrent également aux discussions. Les visiteurs étrangers venaient du Danemark, de France, de Suède et des États-Unis; deux bibliothécaires de Hollande et d'Allemagne, qui avaient été invités, furent malheureusement empêchés au dernier moment par la maladie de se rendre à cette invitation. Cinq exposés furent soumis aux experts mais la plus grande partie du temps fut consacrée à la discussion et à la dernière réunion, des conclusions faisant état des points d'accord furent présentées. Ces exposés et la décision finale ont été soumis à la « Library association » pour être publiés.

Un exposé préliminaire, auquel on ne consacra pas de séance, avait été soumis à la conférence par J. Mills; il traitait des « Imperfections des plans de classification généraux existants ». Mr Mills y résume les difficultés qui ont amené les membres du C.R.G. et les autres participants à conclure que l'élaboration d'un nouveau plan général de classification était une tâche justifiée. La première partie de l'exposé donne les critères sur lesquels de tels jugements devraient être fondés, la seconde examine chacun de ces points par comparaison avec les plans déjà existants. Ces points comprenaient : la sélection des classes, les relations entre les classes et entre les autres termes de la classification, l'agencement dans le détail, les possibilités d'alternatives, la notation, la permanence de l'éditeur scientifique. Étant l'un des secrétaires du C.R.G., j'ai eu pour tâche d'aider à l'organisation de la conférence et de présenter le premier exposé officiel sur les « Origines de la conférence ». Il donnait un bref historique des discussions rappelées ci-dessus et résumait les idées du C.R.G. sur la tâche incombant à la conférence. Elle n'était pas convoquée pour discuter de l'opportunité d'un nouveau plan, ce point étant considéré comme acquis. Le C.R.G. est en effet convaincu de l'utilité d'un tel plan : I° pour fournir des tables de termes relatifs à des disciplines marginales dans les plans spécialisés pour l'accès à l'information; 2° pour donner des règles permettant le développement des indices pour la documentation; 3° pour donner un plan d'organisation des bibliothèques et des bibliographies générales. Nous estimons qu'il nous sera possible, avec la subvention actuelle, de rédiger une ébauche de plan ou un plan-type et de formuler des règles qui permettent de développer les sujets particuliers et d'exprimer les relations qui existent entre les termes de la classification.

Le second exposé fut présenté par Barbara Kyle dont l'activité au Comité international des sciences sociales de l'Unesco est bien connue. Barbara Kyle tirait des leçons de sa propre classification qui a été conçue pour le traitement des livres de sciences sociales, mais qui a également fait l'objet d'une expérience pour le classement des notices dans les bibliographies de sciences sociales. Elle étudiait quatre points et, en particulier, les principes qui en sont parfois tirés et la valeur de ces principes. Ces quatre points sont les suivants : I° l'ordre de succession des « facettes » dans un plan général de classification; 2° l'ordre général des tables et des classes principales; 3° les symboles de notation et 4° la terminologie. Elle suggérait que l'analyse par « facettes » utilisée conformément à la théorie des niveaux d'organisation pourrait donner un diagramme schématique où tous les termes possibles de la classification trouveraient leur place et qui fournirait des indications intéressantes sur l'ordre « correct » de succession des classes ou des groupes.

Cette intervention fut suivie de celle de R. A. Fairthorne qui établit une comparaison entre les « Plans destinés aux « browsing rooms » et les plans spécialisés ». Il mit l'accent sur les buts de la classification dans le cadre particulier de l'aide aux utilisateurs de la documentation; il ne s'agit pas pour elle de remplacer le document ni, non plus, de se mettre à la place du lecteur. Elle n'est jamais autre chose qu'un outil; ce qui revient à dire que, tandis qu'une classification spécialisée peut être conçue pour répondre à un besoin spécialisé, il est beaucoup plus difficile de faire une classification générale, étant donné l'imprécision du concept d'« usager général ». Une série de classifications spécialisées combinées ne donnera pas satisfaction; mais il est peut être possible de développer le concept d'« usager multiple » dont les besoins dans chaque domaine de la connaissance peuvent être considérés comme quelque peu imprécis, afin de parvenir, de là, à un degré de précision raisonnable pour l'ensemble des connaissances. Il serait préférable de parvenir à une « spécification assez vague », qui puisse s'adapter à un contexte spécialisé, plutôt que d'essayer d'atteindre, dans une classification générale, à la même spécification que celle qu'on peut attendre d'une classification spéciale. L'exposé final de E. J. Coates faisait état des « Propositions du C.R.G. en vue d'une classification générale ». Un tel plan aurait pour base un échantillonnage déterminé de termes reliés entre eux selon leur espèce, il donnerait en plus les moyens de combiner, selon un ordre déterminé, des termes pris dans chacune de leurs catégories fondamentales respectives. Le choix des classes principales serait fondé sur la théorie des niveaux d'organisation, bien que nous nous rendions compte que l'application de cette théorie à la classification n'a pas encore été étudiée dans le détail. Nous ne nous sommes pas encore occupés, par exemple, des rapports entre le producteur et le produit, ni de la classification des relations, des sphères d'activité et des propriétés; nous devons être en mesure d'établir un lien entre une entité et une autre ou entre une entité et une propriété. Nous sommes d'accord pour penser que les questions de structure devraient être étudiées indépendamment des questions de notation et nous avons déjà examiné plusieurs types de notation. Il semble peu probable que les notations qui seraient utilisables par l'homme soient les meilleures pour l'indexation mécanique, alors que la structure fondamentale peut très bien être la même dans les deux cas.

Durant les débats, les membres du C.R.G. posèrent un certain nombre de questions ou donnèrent des explications. Nous espérions parvenir à un large accord et, en fait, les bibliothécaires invités à la conférence avaient été choisis parce qu'ils étaient connus pour avoir des lignes de pensée et d'action parallèles aux nôtres. Et il est tout à fait satisfaisant de pouvoir non seulement faire état d'un tel accord mais de pouvoir dire que cette conférence a pu établir un rapport très détaillé sur les buts et les méthodes du travail envisagé. Ce rapport figure en appendice au présent texte.

L'une des suggestions qui furent faites fut d'intéresser à ce travail un organisme existant, on mentionna à cet égard la « British national bibliography ». Cette proposition devait être examinée avec intérêt, après la Conférence, par le rédacteur en chef A. J. Wells, qui fut l'un des fondateurs du C.R.G., et, si certaines difficultés pratiques peuvent être résolues, la « British national bibliography » jouera, nous l'espérons, un grand rôle dans ce projet. La « British national bibliography » a une longue expérience de la classification dans tous les domaines et ses indexeurs sont conscients des défauts de la Classification décimale Dewey. Les responsables de l'OTAN nous ont également conseillé de tenter d'obtenir des subventions supplémentaires d'autres organismes et un échange de vues préliminaire a eu lieu avec le « Department of scientific and industrial research ».

Il y a, par conséquent, toutes raisons d'espérer que ces discussions aboutiront, en temps voulu, à l'élaboration d'un nouveau plan de classification fondé sur les recherches et les théories modernes.

  1.  (retour)↑  Foskett (D. J.). - Classification and indexing in the social sciences... - London, Butterworths, 1963. - 21,5 cm, 200 p. (Un compte rendu de cet ouvrage paraîtra prochainement dans la partie bibliographique du Bulletin.)