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Nécrologie

Pierre d'Espezel

Jean Babelon

Pierre d'Espezel vient de nous quitter, après avoir été des nôtres depuis 1919. En saluant sa mémoire me reviennent à l'esprit les liens qu'avaient formés entre nous des travaux entrepris en commun - notamment cette Aréthuse, qui était la revue du Cabinet des médailles et dont la publication a été malheureusement interrompue - et aussi le contact qui unit des fonctionnaires attachés au même établissement, au même département. Le Cabinet des médailles l'avait attiré par sa diversité, et par les occasions qu'il offre d'entretenir ou de développer une érudition épandue sur de multiples horizons. Celle que Pierre d'Espezel avait acquise à l'École des chartes et à l'École de Rome n'était ni pesante ni importune. Elle était servie par une intelligence d'une singulière agilité, un esprit souvent caustique et qui ne craignait pas le paradoxe, donc un sens critique aiguisé. Ses incursions dans ce qu'il appelait la République des Arts et des Lettres furent fécondes; à la fin de sa vie il dirigeait la publication de romans étrangers, pour laquelle il m'avait demandé ma collaboration. On lui doit aussi un Rabelais et un Montaigne, car le XVIe siècle était l'une de ses spécialités, en quoi il manifestait, par delà les temps, un accord que nous soulignerons en essayant de définir son tempérament spirituel. L'histoire de l'art eut en lui un serviteur actif et très catégorique en ses propos.

A vrai dire, si le Cabinet des médailles eut à profiter de son activité, de cette imagination qui ne l'abandonnait pas au cours des travaux les plus précis, il faut bien constater qu'il en fut souvent absent, à notre grand regret. Sa santé qui lui inspira toujours des inquiétudes, ou du moins qui lui imposa des contraintes, le mit en demeure plusieurs fois de solliciter une mise en congé. Mais surtout, Pierre d'Espezel avait le goût des vastes desseins. Au cours de nos longs entretiens surgit l'ambition de dresser un inventaire complet des collections numismatiques de province, trop souvent ignorées du public savant, faute de catalogues. On sait qu'à l'étranger des préoccupations de cette sorte se sont fait jour. Elles sont inscrites au programme de la Commission internationale de numismatique qui se réunit chaque année dans une ville différente, depuis le Congrès international tenu à Paris, en 1953. Sur ce terrain, nous rejoignions les plans conçus par d'Espezel, et réalisés, grâce à la compréhension des autorités ministérielles, et aussi en vertu de la fondation Gustave Schlumberger, au Collège de France. Dès 1935, fort de ces différents appuis, d'Espezel se mit au travail avec une persévérance des plus méritoires. Des voyages nombreux lui firent parcourir la France en tous sens. Il visitait les différents dépôts de monnaies, qu'il s'agisse des musées ou des bibliothèques, et s'employait à classer des séries à l'abandon, à établir des états sommaires ou plus détaillés des fonds découverts bien souvent en d'obscurs locaux, sans que personne y pût trouver bénéfice, ou bien il offrait ses services aux érudits locaux, trop fréquemment démunis des instruments de travail indispensables à un labeur efficace. Le résultat de ces espèces de pèlerinages fut le rassemblement d'un nombre considérable de dossiers, aujourd'hui déposés au Cabinet des médailles, où un classement rigoureux, l'établissement de fichiers rend leur consultation facile et fructueuse. Je ne saurais faire ici qu'une brève allusion à ce que la science y a gagné dans ses domaines divers, qu'il s'agisse de monnaies antiques, gauloises, médiévales, contemporaines même, en un temps où l'histoire se fait économique et où le phénomène monétaire, pour ainsi l'appeler est à l'ordre du jour. L'examen des trésors, des courants commerciaux attestés par une circulation de mieux en mieux connue, concourt à cette connaissance.

Pierre d'Espezel aura été l'un des artisans de cette sorte de renouvellement de la numismatique, qu'ont préparé certes ceux qui nous ont précédés, mais à propos de quoi nous pouvons bien parler de progrès.