Par Yves Alix, le 20 juillet 2009
Au moment où on célèbre le quarantième anniversaire de la conquête de la lune, le BBF choisit d’explorer la bibliosphère, en consacrant son dossier à "l’environnement professionnel", c'est-à-dire à tout ce qui constitue le bagage partagé et l’identité de la communauté des bibliothécaires – si communauté il y a, ce qui est encore à prouver. Laurence Santantonios l’a écrit (Livres Hebdo n° 784 du 3 juillet, p. 71) : c’est un numéro "un peu nombriliste". De quoi y parle-t-on ?
Tout d’abord de ce que lisent, regardent, écoutent, consomment les quelque 30 000 agents qui travaillent dans les bibliothèques françaises. David-Jonathan Benrubi nous livre une synthèse passionnante de l’enquête sur "les consommations culturelles des bibliothécaires" qu’il a menée dans le cadre de son mémoire pour le diplôme de conservateur de bibliothèque, sous la direction de Christophe Evans. Son travail, qui s’appuie, entre autres, sur les études récentes de Bernard Lahire (La culture des individus), mais aussi de Fabienne Gire, Dominique Pasquier et Fabien Granjon (Culture et sociabilité : les pratiques de loisirs des Français), met en lumière les effets du renouvellement générationnel en cours et l’émergence d’un rapport à la culture très différent de celui sur lequel les professionnels entrés dans le métier dans les années 70 et 80 ont construit leur travail de découvreurs et de prescripteurs culturels.
Si cette approche sociologique aide largement, après d’autres travaux publiés naguère dans la revue (comme "Le fossé des générations", de Dominique Lahary, n° 3, 2005), à comprendre qui sont les professionnels aujourd’hui, une autre question est celle des moyens par lesquels ils communiquent et construisent leur identité commune. À cela, plusieurs éléments de réponse. Gaël Revelin, du SCD de Savoie, et moi-même réfléchissons ensemble aux lieux de débats et d’échanges de la profession, à partir d’une rencontre à laquelle participait aussi le blogueur Daniel Bourrion, qui en livre sa propre version (il y parle même de son nombril, pour l’édification de Laurence Santantonios sans doute…). Il y est aussi question de Biblio-fr, bien sûr. La célèbre liste de diffusion vient de disparaître, mais elle était sans doute l’emblème le plus visible de notre "communauté".
Rémi Mathis et Olivier Morand analysent le traitement des sciences de l’information et des bibliothèques dans l’encyclopédie collaborative Wikipédia. Maurice Didelot et Murielle Claudon font l’inventaire quasi exhaustif des canaux d’information traditionnels des bibliothèques, revues et collections spécialisées. Livia Rapatel, Thomas Chaimbault, Christophe Pavlidès, Christine Teulé, Pierre Moison et Catherine Jackson, chacun pour sa part, présentent les bibliothèques professionnelles – physiques ou virtuelles – mise à la disposition des bibliothécaires d’aujourd’hui et de ceux qui aspirent à le devenir, et les services qu’elles proposent, comme Questions ? Réponses !, proposé par l’enssib.
L’ouverture à l’international n’est pas oubliée, avec un focus d’Aline Girard sur la section des bibliothèques métropolitaines de l’Ifla, et une présentation du paysage associatif du Royaume-Uni par Anne-Elisabeth Buxtorf. Évidemment, l’un et l’autre ne sont là qu’à titre d’exemple, et ne sauraient épuiser le sujet ni présenter des modèles.
Enfin, la communication interne et les outils de travail en commun sont ici évoqués à travers les expériences en cours à Rouen. L’abandon du projet de grande médiathèque communautaire par l’équipe municipale élue en 2007 a fait la une de tous les journaux, on s’en souvient, et a déstabilisé les agents. Les professionnels de la profession se sont émus, il le fallait sans doute. Depuis, l’eau de la Seine a coulé sous les ponts rouennais et l’équipe des bibliothèques a pu s’investir dans de nouveaux projets, pour lesquels il fallait oser mettre en œuvre des outils innovants (voire, pour certains, dérangeants). Un portail de veille partagée, ici présenté par Christophe Robert, a été ouvert. Par ailleurs, comme le relatent Françoise Hecquard et Ilios Kotsou, un plan de formation à l’accueil s’appuyant sur le développement de l’intelligence émotionnelle a été lancé. Fondé sur un concept peu utilisé jusqu’alors dans notre milieu professionnel, il doit aider à fédérer les équipes autour d’objectifs de service renouvelés. Mieux s’adapter, mieux comprendre son propre fonctionnement mais aussi celui des autres, c’est faire évoluer son environnement professionnel dans le sens le plus souhaitable : celui de l’ouverture à l’autre, pour employer un vocabulaire déjà passé de mode. Voilà de belles ambitions.
Loin, très loin de cet environnement qui est le nôtre, la rubrique "À propos" reprend le fil d’une étude dont le BBF avait déjà rendu compte en 2007 : celle des habitudes de lecture des collégiens et lycéens africains du Burkina Faso. Nous retrouvons dans ce nouvel article les auteurs de la précédente contribution, Alain Joseph Sissao et Michael Kevane. Ils sont rejoints ici par Félix Compaoré et concentrent leur analyse sur les élèves de 3e et de 1e à Ouagadougou, la capitale. Leur conclusion renforce encore les constats du premier article, sur le rôle fondamental de la lecture dans le développement personnel et la réussite scolaire. Une chose est de le croire, une autre de le démontrer. Et quant à en convaincre les citoyens et les pouvoirs publics, c’est une tout autre mission. Mais voilà de belles ambitions, là aussi.
Un dernier mot. Vous l’avez sans doute lu ou entendu, la rédaction du BBF quitte dans quelques semaines Paris pour rejoindre sa "maison mère", l’Enssib, à Villeurbanne. C’est l’occasion pour moi de prendre congé. De remercier chaleureusement l’équipe qui m’a accompagné pendant ces 22 numéros, à commencer par Annie Le Saux, rédactrice en chef adjointe, sans qui le BBF ne serait pas ce qu’il est. De remercier toutes celles et tous ceux qui ont apporté leur contribution à la revue et ont enrichi ses contenus, avec leur générosité, leur intelligence et leur talent. Je passe maintenant le relais à Yves Desrichard, nouveau rédacteur en chef, à qui je souhaite un plein succès.
Je vais avoir le plaisir de redevenir un simple lecteur de la revue. Simple lecteur : un rêve…
Yves Alix
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