Par Jeremy Jeanguenin, le 03 mars 2009
Dans actualité des bibliothèques, comptes rendus et communications, culture et monde du livre, éditions et parutions, métier(s)
Ce lundi 2 mars 2009, la Bibliothèque publique d’information accueillait un débat à l’occasion du lancement de l’ouvrage Histoire de la librairie française aux Éditions du Cercle de la librairie. Brièvement introduite par Thierry Grognet, directeur de la BPI, comme un "débat interprofessionnel" au moment où la problématique de l’avenir de la librairie indépendante interpelle les pouvoirs publics, cette rencontre réunissait universitaires et professionnels autour d’un modérateur, Yves Surel (professeur en sciences politiques, université Paris-2). Parmi ces intervenants et collaborateurs à l’ouvrage : Christian Thorel (fondateur et directeur de la librairie Ombres blanches à Toulouse), Frédérique Leblanc (maître de conférences et sociologie, université Paris-10), Luc Pinhas (maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, université Paris-13), Patricia Sorel (maître de conférences en histoire, université de Paris-10) et Guillaume Husson (délégué général du Syndicat de la librairie française).
Un état de l’art
Il convenait de retracer la généalogie du volume, en précisant que l’idée de poursuivre cette histoire professionnelle avait été proposée en 2004 par Jean-François Loisy, libraire. Pascal Fouché, acceptant de recevoir le projet au Cercle de la librairie, permettait alors au projet de prendre corps. Au final ce sont 74 intervenants d’horizons variés (professionnels de l’ensemble de la chaîne du livre, analystes, politologues, chercheurs, doctorants) qui sont convoqués pour "traiter de la librairie comme tout métier", la distance de certains auteurs par rapport au métier permettant de "déplacer le regard". Patricia Sorel et F. Leblanc ont poursuivi en présentant les perspectives socio-historiques développées dans cette somme à la lumière de la démocratisation du livre. Quant aux qualifications, l’ouvrage prend le pari d’un balayage de profils professionnels en mutation, du libraire "en blouse grise" à son comptoir jusqu’aux webmestres des librairies 2.0.
Librairie et politiques publiques
Luc Pinhas, pour sa part, relatait la stabilité de la librairie indépendante, et ce malgré les mutations importantes du XXe siècle (livre de poche, grands magasins, grandes surfaces spécialisées, Internet) ; ceci étant corollaire de l’intérêt des politiques publiques pour l’ensemble de la chaîne du livre, avec pour point d’orgue la loi du 10 août 1981 sur le prix unique du livre, dite "loi Lang". Guillaume Husson a confirmé cette tendance, témoignant d’une librairie "devenue objet de la politique publique" ; néanmoins un constat s’imposait : ce sont moins les libraires que quelques grandes figures de l’édition (dont Jérôme Lindon) qui ont porté cette demande à l’Etat (aboutissant à la création de l’Adelc). Y. Surel souligne que le rapport Cahart (1987) confirme une offre politique de l’Etat à l’endroit de la librairie, récemment renforcée par l’extension de la notion du prix unique aux bibliothèques par la loi sur le droit de prêt (2003). La question de la rémunération de la qualité (service, offre, fonds) est le second pilier de la loi Lang, rappelait G. Husson, et c’est l’Etat qui a endossé ce surcoût de prestation, calqué sur le modèle protectionniste de l’ "exception culturelle" des cinémas d’art et essai.
Engagements
Enfin, Christian Thorel, convaincu que le "le livre témoigne de la chair et du sang", apportait la part sensible dans ces contributions, évoquant des affinités d’engagement de libraires (pensons au groupement Pages des libraires et à L’Œil de la lettre, entre autres) et de l’émergence de relations nouvelles (celle du libraire avec des auteurs, sorte de désintermédiation). Entre les deux grands modèles de libraires exposés (librairie traditionnelle/librairie indépendante), C. Thorel signalait l’évacuation du modèle du libraire militant (incarné par François Maspero), prégnant dans l’après-guerre.
Au final, beaucoup d’interrogations portaient sur l’efficacité de la loi Lang et sur sa pertinence par rapport à une offre éditoriale dont la croissance est exponentielle et continue. En effet, Y. Surel conclut sur la difficulté d’évaluer une loi qu’il faudrait abroger pour en constater la véracité des effets, le cas échéant la rendre plus efficace pour l’ensemble des acteurs. De tous les acteurs du livre, les libraires continuent d’être la "quantité négligeable", moyennant une représentation professionnelle paradoxale (professionnels très diplômés, salaires bas et peu évolutifs). A n’en pas douter, le rééquilibrage des écarts flagrants entre distributeurs et libraires restera à l’ordre du jour des renégociations avec l’Etat en matière d’aide au maintien de la "bibliodiversité", dans l’avenir proche.
Thierry Ermakoff signera une critique de l'ouvrage dans le n°2 du BBF à paraître début avril.
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